Prophète, mode d’emploi

Tel-Aviv, ville laïque par excellence ? Et pourtant… Au coeur du quartier Florentine, un cours propose d’apprendre à devenir prophète en quatre séances.

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January 9, 2013 12:40
Prophète

0901JFR22 521. (photo credit: Sam Sokol)

« Dites à vos lecteurs que nous croyons au messianisme du Rabbi », lance le Hassid. « Sinon, votre article ne servira à rien ». Grand et mince, une épaisse barbe noire s’étale sur son costume noir épinglé du petit drapeau jaune qui signifie son allégeance au courant messianique du mouvement Habad. Il répond aux questions tout en finissant d’ôter ses tefilines. « Oui », explique-t-il, « c’est ici que se tiendra le premier cours de l’Ecole des Prophètes, plus tard dans la soirée ». Il tend une petite brochure ornée d’une photo de feu le Rabbi de Loubavitch, Menahem Mendel Schneerson. Le dépliant annonce la couleur : « Que notre Maître, professeur et rabbin, le Roi messianique, vive éternellement ». Telle est donc la devise du mouvement Habad messianique, « meshihiste » en hébreu. En dépit de certains articles, Shmouel Portman Hapartzi n’est pas un rabbin. Petit, visage blafard, barbe fournie et couvre-chef russe sur la tête, Hapartzi est le fondateur de cette nouvelle école, qu’il a dédiée à « Caïn et Abel ». Son cours, divisé en quatre séances, couvrira les bases nécessaires, selon lui, pour être digne de l’idéologie religieuse. Pour 200 shekels, les participants apprendront à déduire le caractère d’une personne à partir de son apparence physique, à interpréter les rêves et à comprendre les fondements de la prophétie et de l’inspiration divine. Le derniers cours, promet la brochure, enseignera aux participants à se connecter aux anges et communiquer avec eux. Une formation qui diffère assez largement des études de Kabbale habituellement enseignées aux hassidim. Entrer dans n’importe quelle yeshiva, même celles où l’on croit au messianisme du Rebbe, et demander à se voir enseigner la prophétie, c’est prendre le risque de provoquer l’hilarité générale.

Lire les émotions profondes

 Le début du cours approche, et une curieuse assemblée passe le pas de la porte. Deux des participants portent la longue barbe et les kippot noires qui trahissent leur appartenance au hassidisme Habad. Le reste a des allures plus excentriques, certains vivent visiblement dans la rue. 15 personnes en tout, dont la plupart sont des journalistes en quête de reportages. Les uns et les autres se réunissent autour d’une table dans un coin, le « rabbin » en tête et la presse à l’arrière, carnets de notes en main. Une équipe de télévision installe sa caméra, d’autres sortent leurs enregistreurs. Hapartzi se met à parler, tout en distribuant des feuilles dactylographiées avec le contenu du cours. Toutes portent l’entête de son « école », un oeil surmonté d’une couronne. Il pleut à torrent à l’extérieur. Hapartzi s’arrête souvent, comme intimidé par le public, mais prend confiance petit à petit. On peut comprendre, dit-il, tout ce que les autres ressentent en observant simplement leurs visages. Comment est-ce possible ?, objecte un participant. Et de répondre calmement que, tout comme il est possible en regardant une pomme d’en déduire son goût d’après la couleur de sa peau, il est possible d’apprendre à déchiffrer les signes pour lire les plus profondes émotions des gens sur leurs visages. Même chose, souligne-t-il, « par le son de la voix ». « Même aujourd’hui, à ce moment précis, la prophétie peut être révélée à tous. Selon les paroles du Rabbi, le monde est prêt et nous n’avons plus qu’à ouvrir les yeux », note Hapartzi. « Etudier la sagesse des expressions faciales peut nous enseigner cela ». Pourquoi appeler le cours « Caïn et Abel » ? demande un autre participant. « Tout d’abord, pour inciter les gens à poser cette question et bénéficier de cette opportunité pour révéler l’histoire des deux frères », répond l’homme qui se lance dans une explication kabbalistique des plus décousues sur la réincarnation et d’autres concepts ésotériques. 

Divine inspiration

 Le cours prend fin. Hapartzi accepte de répondre à quelques questions sur la genèse du projet. La lourde averse n’est plus qu’un filet de pluie, la rue s’anime de nouveau et l’on peut apercevoir une foule entrer et ressortir des cafés à la mode du trottoir d’en face. Florentine avec sa classe défavorisée et sa bohème semble être bien mal choisie pour prophétiser, mais Hapartzi n’est pas de cet avis. L’homme n’a pas reçu l’ordination rabbinique et n’étudie pas non plus les textes sacrés à plein temps. La journée, dit-il, il travaille pour une entreprise de Tel-Aviv et le soir, il fait partager sa vision. « Je suis un simple Juif qui étudie la Torah, observe les commandements et essaye d’encourager les autres à faire de même », affirme-t-il en guise d’explication. Originaire de Russie, il se dit religieux depuis 20 ans : « Ce que j’enseigne ici m’intéresse énormément à titre personnel et il est difficile de trouver des rabbins qui vous professent un tel enseignement ». Les participants qui iront jusqu’au bout du cours et recevront des certificats, seront-ils pour autant considérés comme des prophètes ? Hapartzi reprend : « On devient prophète si on reçoit le don d’En-Haut, mais tous les Juifs sont des prophètes en puissance à condition de faire un travail sur soi. Si les participants du cours observent la Torah et travaillent sur eux-mêmes, alors les outils qu’ils recevront ici pourront les aider à atteindre le niveau de la Divine inspiration ». Yigal se présente comme le codirecteur de cette maison Habad. Le jeune homme n’est pas non plus rabbin, ce qui rend très improbable une reconnaissance officielle de la part de la grande institution. Il est également messianiste, c’est-à-dire qu’il appartient au courant de pensée qui veut que le dernier rabbin du mouvement Habad Loubavitch, Menahem Mendel Schneerson, était le Messie et qu’il va revenir sur terre pour initier l’âge messianique comme il est décrit par les prophètes bibliques. 

Ils ne sont pas fous

Selon le professeur Yoram Bilou, en dépit de certains cas extrêmes comme celui-là, le courant Habad a en général les deux pieds sur terre. Chercheur et expert en la matière, Bilou enseigne au département de Sociologie et Anthropologie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il explique : le courant cherche à répandre le savoir de la Kabbale et de la tradition mystique, mais rejette l’idée que ces étudiants en ésotérisme puissent devenir des prophètes par eux-mêmes. Le mouvement Loubavitch dirige des milliers de missions dans le monde, destinées à renforcer l’identité juive et à rapprocher les laïcs du respect des mitsvot, y compris de la tradition kabbalistique. Plaisanterie de rigueur dans les cercles religieux : « Là où on trouve du Coca, on trouve le mouvement Habad ». Bilou rappelle néanmoins que les cas marginaux tels que celui d’Hapartzi ne sont pas représentatifs du mouvement. Une chose est sûre, le cours d’Hapartzi suscite un certain scepticisme, même parmi les Loubavitch. « Devenir prophète ? » ironise cette femme. « Oui, bien sûr, je m’inscris de suite ! ». Tout comme la plupart des Juifs dati-leoumi (religieux-nationalistes) ne s’engagent pas dans le mouvement du Prix à payer ou dans des heurts avec les Arabes, quasiment aucun Habadnik n’ajoute foi à l’enseignement de marginaux tels que Hapartzi, affirme un autre. Alors la question se pose : pourquoi tant d’attention médiatique ? Shahar Ilan, vice-président de la recherche et de l’information pour l’association Hiddoush, a longtemps travaillé comme correspondant religieux. Selon lui, « par certains aspects, le journalisme est destiné à divertir. L’importance est un critère de choix, et le divertissement en est un autre. Les histoires bizarres relèvent de la seconde catégorie ». Des propos approuvés par le professeur Bilou. Mais il rappelle que les manifestations extrêmes du type de ces écoles de prophétie demeurent marginales et ne doivent pas être prises pour un phénomène courant. Si la croyance dans le Rabbi en tant que messie paraît certainement étrange à beaucoup de laïcs, et même aux orthodoxes israéliens, Bilou se veut rassurant : « La plupart des meshichistim de ma connaissance ne sont pas fous ».


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