Israël ne devrait pas se laisser entraîner dans une guerre d’usure », écrit Avigdor Liberman sur sa page Facebook. Depuis le début du conflit, le ministre des Affaires étrangères ne cesse de répéter qu’il faut en finir. Et d’appeler à une opération militaire d’envergure qui conduirait à l’éradication totale du Hamas.

Cela, c’était mercredi 20 août au matin. Le soir même, le Premier ministre Binyamin Netanyahou et le ministre de la Défense Moshé Yaalon envisageaient justement une solution de cette nature. Au cours d’une conférence de presse conjointe, tous deux ont insisté sur la patience et la persévérance nécessaires, soulignant que la défaite du Hamas « prendrait du temps ».

Le refus de la guerre d’usure est compréhensible. Cela évoque des images de soldats démoralisés, enfoncés jusqu’aux genoux dans des tranchées boueuses, entourés de monceaux de victimes, jour après jour, mois après mois, sans aucune fin en vue.

On pense à la bataille de Verdun pendant la Première Guerre mondiale, qui a duré près de 10 mois, en 1916, et coûté la vie de près d’un million d’Allemands et de Français. Le premier jour de la bataille, l’artillerie allemande tirait un million d’obus avec 1 400 canons étalés sur une bande de 13 km. Le plus grand bombardement de l’Histoire à ce jour, dans le but explicite de « saigner la France à blanc », en attirant son armée vers un éperon pour y être démembrée.
De mémoire israélienne, qui dit guerre d’usure,
évoque celle menée par le président égyptien Gamal Abdel Nasser de fin 1967 à l’été 1970, quand il a accepté un cessez-le-feu. Lancée par de massives attaques d’artillerie le long d’une ligne statique, le canal de Suez, elle verra, bien plus tard, l’intervention de nombreux raids d’infanterie, de l’armée de l’air et de la marine.

A l’issue de cet épuisant combat, Israël compte plus de 367 soldats morts et 1 000 blessés. Malgré de nombreuses opérations audacieuses, dont des raids d’infanterie aéroportés, à environ 300 km en Afrique et une multitude d’affrontements aériens lors desquels les Egyptiens essuient la perte de 95 jets, comparés aux 15 de l’armée de l’air israélienne, la guerre d’usure fait figure d’antithèse amère de la guerre éclair des Six Jours : un exercice sanglant, long et peu concluant de futilité stratégique.

Pourtant, certaines guerres d’usure se sont terminées de façon totalement différente.

 

La patience des Romains

 

Au printemps 1864, face à l’armée confédérée du général Robert E. Lee en Virginie, la victoire par des attaques frontales ayant échoué, le général de l’Union Ulysses S. Grant construit une fortification de 48 km, de Petersburg à Richmond – presque la longueur exacte de la bande de Gaza – et bloque ainsi les lignes d’approvisionnement de la capitale confédérée et de son armée.

La bataille d’usure qui s’en suit va durer 10 mois et s’achève par la reddition complète et définitive du Sud.

De même, lorsque les Soviétiques encerclent les Allemands à Stalingrad, ils attendront patiemment que la Sixième armée assiégée du maréchal Friedrich von Paulus soit à court de vivres. Et même alors, les Russes laisseront l’armée se rendre plutôt que de massacrer ce qu’il en reste.

Plus mémorable encore, dans les annales du peuple juif, l’assaut du général romain et futur empereur Vespasien, chargé de réprimer la rébellion en Judée, qui choisira de ne pas monter directement de Césarée à Jérusalem, ville forte et densément peuplée.

Au lieu de cela, il gagnera d’abord la périphérie de la Galilée, soumettra en chemin de nombreuses villes qui préféreront la paix, tout et conquérant les quelques rares qui opteront pour le combat. Avant de continuer vers la Transjordanie, où plusieurs villes se rendent, tandis que le reste est écrasé. C’est seulement par la suite qu’il encerclera Jérusalem et la laissera mijoter dans son jus si longtemps qu’il devra passer la main à son fils, Titus, pour l’assaut final, appelé lui-même ailleurs pour régler les problèmes de l’empire. Donner à la guerre d’usure le délai requis contraindra Vespasien à quitter la Judée avant d’avoir achevé sa conquête.

Est-ce à la patience stratégique affichée par les Romains que Netanyahou et Yaalon faisaient allusion la semaine dernière, au grand dam de Liberman ? Avec leur supériorité numérique, les Romains estimaient avoir le temps. Aussi ne se sont-ils pas précipités dans la bataille. C’était un plan sage, prudent et payant : la théorie militaire moderne qualifie cela de « stratégie d’approche indirecte ».

 

Comme Titus ou Churchill ?

 

Mais, même après le départ de Vespasien et avec Jérusalem à sa portée, Titus ne va pas donner l’assaut immédiatement. Ayant observé la ville depuis le mont Scopus et appris que ses défenseurs sont divisés, anarchiques et fanatiques, il décide de mener une guerre d’usure plutôt que de se lancer dans la bataille. En fait, il va d’abord entourer Jérusalem d’un autre mur : il préfère resserrer son siège et intensifier ses bombardements par catapultes avant d’affronter ses défenseurs. Vu le résultat, il a certainement agi avec prudence.

En bref, la guerre d’usure s’est avérée efficace à plusieurs reprises tout au long de l’histoire, lorsque menée par le parti répondant à l’agression et dont la supériorité numérique jouait à son avantage. Inversement, menée dans le cadre d’une agression et avec des effectifs insuffisants – comme pour les Allemands à Verdun et Nasser le long du canal de Suez – cette stratégie a échoué.

Le général Grant devant Richmond, Georgy Zhukov devant Stalingrad et Titus devant Jérusalem auraient pu dire à leur tour, à l’instar de Liberman aux portes de Gaza : « Nous ne pouvons pas laisser l’ennemi nous entraîner dans une guerre d’usure ». Ces généraux circonspects ont pourtant fait exactement le contraire. Tout comme Winston Churchill pendant la bataille d’Angleterre, qui a laissé la RAF repousser d’abord les assauts de la Luftwaffe, avant de décimer ses avions et user ses pilotes, pour se concentrer ensuite sur le bombardement de l’Allemagne.

De toute évidence, la situation présente est, à certains égards, plus complexe que ces analogies ne le laissent entendre. Pour autant, par bien des aspects, elle est en fait bien plus simple.

 

L’avantage du nombre

 

Le problème principal, dans cette décision d’Israël d’opter pour l’usure, est que l’Etat hébreu est habitué à se voir comme l’incarnation de la petitesse. Ce qu’il est véritablement en termes de territoire et de population.

Ainsi, la doctrine militaire israélienne, conçue dans les années 1950, a toujours été de livrer bataille en territoire ennemi. Ce qu’Israël a mis en pratique au cours de toutes ses guerres. Une guerre d’usure irait à l’encontre de cette philosophie.

Pourtant, dans le conflit actuel, l’Etat hébreu possède l’avantage du nombre. Un statut, certes peu familier, mais dont il ne faut pas avoir honte et que l’on ne peut nier. Ce n’est pas 1948, quand nous avions cinq armées en face de nous, prêtes à nous envahir. Ni 1967, quand nous en avions trois. Ou 1973, quand nous en avions deux. Ni même 1982, quand nous avions une armée et demie en face de nous. Ou encore la seconde guerre du Liban, où nous étions confrontés à une demi-armée.

L’armée israélienne fait aujourd’hui face à une ville, avec au sein de son étendue semi-urbaine, une milice bien ancrée qui cherche par tous les moyens à attirer les soldats de Tsahal dans les étroites ruelles de Gaza. Tsahal, dans le même temps, a presque infiniment plus d’armes, de munitions, de personnel, d’argent et de vivres, et est en mesure de voir et d’intercepter tout ce qui entre et sort de la plaine ennemie. Comme les Romains lorsqu’ils encerclaient les murs de Jérusalem.

Militairement, à proprement parler, c’est une situation de siège plutôt que d’assaut. A savoir le bombardement quotidien, systématique et indéfini de tous les lance-roquettes, arsenaux, atelier de munitions et bunkers. Le bombardement automatique de n’importe quel endroit à partir duquel un seul obus est tiré sur Israël. L’interception sans faille de tous les convois suspects entrant dans la bande de Gaza. Et les raids continus, aériens, maritimes ou au sol, à l’encontre des officiers et troupes du Hamas.

Comme les Allemands à Stalingrad, les Confédérés à Petersburg, les Egyptiens à Suez et les Juifs à Jérusalem, le Hamas ne pourra pas supporter cela indéfiniment.

A la différence de Rome cependant, si Israël décidait vraiment de mener une guerre d’usure contre Gaza plutôt que de donner l’assaut, sa population se verrait exposée aux attaques de roquettes pendant toute la durée de la guerre. Les habitants de Rome, en revanche, fréquentaient ses marchés, des bains, ses théâtres et ses cirques, à peine conscients du fait que leurs armées campaient, dans le même temps, au-delà des mers, à l’extérieur d’une ville appelée Jérusalem.

 

Partie de l’effort de guerre

 

Les Britanniques, pour leur part, subissaient chaque jour les bombardements allemands, nombreux et répétés, dans leur capitale, quand leurs gouvernants ont choisi l’usure. Et ils n’avaient pas le Dôme de fer : ils ont été massacrés par dizaines de milliers, dans les rues de Londres et ailleurs, alors que des millions d’entre eux dormaient nuit après nuit dans des abris et des stations de métro.

Pour les Israéliens, en revanche, une seule alternative : courir en quelques secondes vers des espaces sécurisés – dans certaines villes en dehors du centre et du sud du pays, seulement de temps en temps – tandis que les bombes qui les visent sont interceptées dans les airs. Evidemment, ce n’est pas une façon de vivre ! Et jusqu’à la victoire totale, il faut combattre cet état de fait. Mais si la victoire exige de supporter une telle situation pendant plusieurs mois, voire une année, alors que l’armée agit militairement, prudemment et efficacement, c’est un prix que la population peut être prête à payer. Du moins peut-on tenter de l’en convaincre, en changeant le discours, si l’on se met à parler de guerre plutôt que d’opération.

Point n’est besoin d’annonce officielle attestant qu’une stratégie de guerre d’usure a été adoptée, si tant est que ce soit le cas. Une telle déclaration serait en fait stupide. Il ne serait pas idiot, cependant, de préciser que, vu la prolongation du conflit avec Gaza, l’endurance de la population fait partie de l’effort de guerre.



Il ne serait pas idiot non plus d’annoncer que, pour cette raison, dans les zones exposées aux tirs de roquettes, seules resteront opérationnelles les écoles sécurisées. Que l’on y enseignera, jusqu’à nouvel ordre, pendant des horaires plus longs, par roulement et pour un salaire plus élevé, si la situation le permet. Tout en appelant les bénévoles de tout le pays à venir renforcer les équipes. Que tous les concerts en plein air, les marchés et les matchs de football sont suspendus, même en dehors des zones exposées. Que les habitants des régions frontalières qui se sentent plus en sécurité dans l’arrière-pays sont invités à déménager. Mais que Netanyahou et Yaalon, de leur côté, déménagent pour Sdérot, le kibboutz Nahal Oz ou Kerem Shalom, et y demeureront avec leurs familles aussi longtemps que l’exigera la dernière bataille pour la sécurité de l’Etat hébreu et la paix de sa population. 

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