Réactions en chaîne

Inspiré par le rôle joué par son père dans la découverte de la pénicilline, Daniel Chain est résolu à trouver un traitement contre la maladie d’Alzheimer.

By BERNARD DICHECK
February 26, 2013 13:58
Les premières découvertes de Daniel Chain sur la maladie d’Alzheimer sont communément admises

2702JFR18 521. (photo credit: Anna Hiatt)

 Quand, à l’automne 1996, Daniel Chain invite un ancien collègue de son père à un petit-déjeuner, il ne se doute pas que la rencontre débouchera sur la création d’une start-up de biotechnologie.

« Je voulais que Keith Mansford me donne son avis sur une idée que j’avais eue pour lutter contre la maladie d’Alzheimer », raconte le jeune biologiste qui, à l’époque, étudiait les mécanismes de la mémoire chez les escargots à l’université de Columbia. « Je lui ai dit que s’il trouvait ça complètement fou, je retournerais m’occuper de mes escargots. Mais non, mon idée lui a beaucoup plu ! » Mansford, cadre chevronné de l’industrie pharmaceutique travaillant pour le groupe britannique Beecham-SmithKline, parvient à convaincre Chain d’aller directement faire breveter son idée en sortant du restaurant. Avant qu’ils ne se séparent, il insiste en outre pour signer un accord de confidentialité improvisé sur une serviette en papier.

« Je voulais qu’il puisse certifier que personne d’autre n’avait eu connaissance de son idée, afin qu’il n’ait pas de problème à obtenir son brevet », explique Mansford, « parce que son père, lui, s’était arraché les cheveux quand le brevet pour la thérapie médicale qu’il avait inventée lui avait échappé. » Le brevet que le père de Daniel, le professeur Sir Ernst Boris Chain, n’avait pas réussi à obtenir concernait l’une des plus grandes découvertes médicales de l’histoire : la pénicilline.

Ernst Chain n’en a pas moins reçu, en 1945, le prix Nobel de médecine pour avoir démontré les vertus curatives de la pénicilline aux côtés de Sir Alexander Fleming et Sir Howard Florey. Mais les administrateurs de l’université d’Oxford, où Chain et ses collègues mettaient au point leur remède durant la seconde guerre mondiale, ne l’avaient pas écouté quand il leur demandait de déposer un brevet pour protéger leur découverte. C’est un fabriquant pharmaceutique américain qui le fera, de sorte que l’université d’Oxford ne tira aucun profit des recherches menées en son sein.

Elle devra même verser des droits au détenteur américain du brevet afin d’obtenir pour ses chercheurs la pénicilline préparée dont ils avaient besoin pour leurs expériences.

Une première piste 

Daniel Chain, lui, suit donc le conseil de Mansford et dépose très vite un brevet.

Quinze ans ont passé depuis lors et les idées de Chain en matière de traitement contre la maladie d’Alzheimer ont été largement acceptées. Le médicament n’est pas encore au point, certes, mais Chain dirige aujourd’hui une société cotée à Wall Street, Intellect Neurosciences Inc., qui peut s’enorgueillir de nombreuses technologies brevetées prometteuses pour le traitement de l’Alzheimer et d’autres maladies neurologiques.

A 55 ans, Chain a eu sa part de hauts et de bas. Et il n’a pas oublié les frustrations endurées par son père, réfugié juif né à Berlin, débarqué en Grande-Bretagne sans un sou en poche au début des années 1930, qui a souvent eu maille à partir avec l’administration britannique.

Le premier problème de Daniel Chain consiste à trouver des investisseurs. En dehors de Mansford, rares sont ceux qui croient à son idée, celle d’utiliser des anticorps monoclonaux pour détruire les bêta-amyloïdes du cerveau.

« A l’époque, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur les causes de la maladie d’Alzheimer », explique Chain.

« Beaucoup doutaient que les bêta-amyloïdes en soient à l’origine et ne croyaient pas à l’utilisation des anticorps monoclonaux pour éviter la constitution de plaques dans le cerveau. » Pourtant, lorsque Chain dépose son brevet, de grandes sociétés pharmaceutiques orientent leurs recherches dans cette direction. Il comprend alors que sa découverte recèle un bon potentiel. Pour la commercialiser, il crée une entreprise à l’aide d’un petit fonds établi par son père, avec l’argent du prix Nobel. Il quitte les Etats-Unis, où il est venu mener des études post-doctorat en collaboration avec le prix Nobel Eric Kandel, et rentre en Israël, où il est titulaire d’un doctorat de biochimie de l’institut Weizmann.

Il est bien inspiré : à la fin des années 1990, la biotechnologie naissante en Israël séduit nombre d’investisseurs. Il recueille ainsi d’importants capitaux israéliens et américains et fonde Mindset Pharmaceuticals dans la zone industrielle de Jérusalem, Har Hotzvim. On construit un laboratoire ultramoderne et Mindset commence à mener ses études cliniques.

Bien que débutant dans les affaires, Chain réussit à acquérir à bas prix des technologies naissantes et des médicaments à expérimenter, ce qui lui permet d’étendre les activités de sa compagnie.

Rencontre avec le fils du rabbin 

Mais en 2003, c’est le désastre. Le fonds d’investissement israélien revient sur sa parole et ne verse pas l’argent promis.
Sans la participation des Israéliens, les Américains refusent de continuer et se désistent à leur tour.
Mindset s’effondre. Les laboratoires sont fermés, le personnel licencié. Chain a investi tous ses fonds personnels dans son projet. Retourner travailler à l’université ? Non, il est trop proche du succès pour s’arrêter. Mais en Israël, il ne trouve personne pour investir. Il faut dire qu’il a vécu une grande partie de sa vie en Europe et fait figure d’outsider dans la communauté financière du pays.

« En plus, j’avais un paiement à effectuer en urgence pour l’une des technologies que j’avais achetées. Si je ne m’en acquittais pas, je perdais cette technologie et devais renoncer à toutes les avancées que nous avions réalisées jusque-là. » mais il comprend que son seul espoir est de retourner aux Etats-Unis pour se rapprocher de Wall Street et des investisseurs.

Il rentre à New York début 2005 et un ami le présente aussitôt à un pionnier de la biotechnologie qui s’est retiré du monde des affaires.

David Blech, fils d’un rabbin de Brooklyn, ancien courtier en bourse, a très bien réussi. Il a été un investisseur de la première heure dans la biotechnologie et a fondé une trentaine d’entreprises, dont beaucoup restent extrêmement rentables aujourd’hui. Hélas, Blech n’a plus le génie d’autrefois pour reconnaître les technologies prometteuses, car il souffre d’un grave trouble bipolaire.

En outre, sa folie du jeu a fini par provoquer sa chute, il s’est vu contraint de recourir à des pratiques illégales pour garder ses entreprises à flot et a écopé d’une condamnation pour fraude boursière. Au moment où il rencontre Chain, il est déterminé à se racheter une conduite. Et il a les moyens de le faire.

De déboires en revers 

Séduit par les idées de Chain, Blech commence par lui verser 2 millions de dollars pour l’aider à créer une nouvelle compagnie, Intellect Neurosciences. Cet argent suffit pour extraire Mindset du cadre du Chapitre 11 (législation qui régule les s i t u a t i o n s de faillite) et pour récupérer, entre autres, la propriété intellectuelle sur le point d’expirer faute de financement.

Rejoint par deux anciens employés de Mindset, Chain se met vite au travail pour réactiver les programmes restés trois ans en attente. Il engage des essais cliniques pour le OX1, nouveau médicament prometteur pour le traitement des affections neurologiques. Afin de promouvoir le développement de l’OX1, Chain parvient à s’associer avec ViroPharma, une grosse entreprise qui avance 6,5 millions de dollars à Intellect. Selon cet accord, Intellect pourra recevoir jusqu’à 120 millions de dollars en royalties et en paiements échelonnés.

Chain monte également une chaîne de contrats juteux et autorise plusieurs compagnies pharmaceutiques internationales à exploiter sa découverte initiale relative aux anticorps monoclonaux contre l’Alzheimer. En outre, il diversifie l’approche préconisée pour le traitement de l’Alzheimer en faisant l’acquisition d’une technologie vaccinale susceptible d’empêcher le déclenchement de la maladie, mais aussi d’atténuer les effets de celle-ci sur des patients déjà atteints.

Mais, au début de l’été dernier, l’entreprise connaît de nouveaux revers. Blech a une fois de plus été condamné pour fraude boursière en mai et Chain, qui n’est en aucun cas impliqué dans l’affaire, perd un important investisseur.

Au cours de l’été, un brevet très attendu est enfin accordé à Intellect par l’administration américaine. Mais un autre coup dur attend Chain : la société pharmaceutique Pfizer, qui fait partie des contractants et s’est engagée à verser 2 millions de dollars à Intellect, se désiste. En octobre, Intellect l’attaque en justice.

Comme son père 

La nouvelle la plus décevante réside cependant dans les résultats des essais cliniques réalisés : le bapineusumab, médicament mis au point par Johnson & Johnson et Pfizer d’après l’idée de Chain, n’a pas démontré son efficacité dans le traitement de la maladie d’Alzheimer. Chain se console avec les affirmations de nombreux experts, selon lesquels les expérimentations ont été menées sur des patients à un stade trop avancé de la maladie pour qu’ils puissent bénéficier du traitement. L’amélioration du cadre expérimental devrait conduire à des résultats plus probants, affirme alors Chain, car les biomarqueurs indiquent que le médicament a bien infiltré la cible, ce qui a contribué à réduire la plaque et la dégénérescence neuronale.

Malgré toutes ces déceptions, Chain continue d’aller de l’avant et il a commencé à travailler sur une nouvelle génération de produits dont il espère qu’ils finiront par se traduire en médicaments efficaces. « Par sa ténacité, il me rappelle son père », affirme Mansford, qui travaillait avec Ernst Chain dans les années 1950 et 1960. « Il a le même enthousiasme, il refuse de s’incliner face à ce qui semble être des obstacles insurmontables. » Mansford ne doute pas que tôt ou tard, les intuitions de Chain déboucheront sur un important pas en avant dans le traitement de la maladie d’Alzheimer. Et quand on lui demande pourquoi personne, avant Chain, n’avait pensé à une chose qui apparaît aujourd’hui comme une évidence à la communauté scientifique, il sourit. « La plupart des choses qui nous semblent aujourd’hui évidentes ne l’étaient pas du tout au moment où elles ont été découvertes », répond-il.


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