Seuls contre tous

By ABRAHAM RABINOVICH
October 15, 2013 16:41

La guerre de Kippour : 1ers jours de guerre. C’est grâce à l’héroïsme de ses jeunes conscrits que Tsahal a pu éviter la débâcle.




Guerre de Kippour

P20 JFR 370. (photo credit: Archives JPost)

Midi, 6 octobre 1973. Le colonel Avigdor Ben-Gal scanne la plaine syrienne à travers ses jumelles. De vastes troupes ennemies sont déployées, mais rien ne semble se passer. Un gazouillis lui fait lever la tête pour observer des oiseaux dans un arbre. Leur présence n’a rien d’étrange. Mais ce qui est plus bizarre, c’est qu’il peut les entendre. Le silence inhabituel semble confirmer l’imminence de la guerre. A 10 heures du matin, les commandants ont été informés qu’une attaque égypto-syrienne était attendue ce jour-là. Les troupes ont reçu l’ordre de rompre leur jeûne de Kippour. L’avertissement a été lancé par une source du Mossad à Londres.


A 13 h 30, un poste de surveillance sur le mont Hermon rapporte que les Syriens sont en train de retirer le camouflage de leur artillerie. Le commandement israélien ordonne aux chars de reculer des positions susceptibles d’être prises pour cible.


Trente minutes plus tard, à quelque 500 km de là, dans la péninsule du Sinaï, le colonel Amnon Reshef, commandant d’une brigade de chars, se trouve dans les quartiers généraux de Tasa lorsqu’il entend résonner la sirène avertissant d’une attaque aérienne. Soudain, le sol du désert se met à trembler. A l’ouest, 30 kilomètres plus loin, 2 000 armes et mortiers égyptiens ont ouvert le feu sur la ligne Bar-Lev, le long du canal de Suez.


Le commandant de bataillon Yaïr Nafshi se situe près de la cité abandonnée de Kuneitra sur le plateau du Golan, lorsque l’armée syrienne donne l’assaut. Même à l’intérieur du char, il sent la terre trembler sous ses pieds. « Capital », tonne-t-il sur le réseau radio, le mot de passe intimant aux troupes de prendre positions. « Je répète, Capital ». « Bonne chance à tous ». Il aperçoit alors un avion syrien, si bas, qu’il peut voir son pilote, tout sourire.


Au mépris du bon sens


Le colonel Ben-Gal roule le long du front, mais à cause de la poussière et de la fumée, il ne voit presque rien. Soudain, les tirs cessent et un sourd vrombissement parvient jusqu’à lui. Des chars et des blindés émergent alors du nuage de sable. Parmi eux, des tanks capables d’enjamber les fossés antichars. En face, les chars israéliens ouvrent immédiatement le feu, à une portée de 3 500 mètres.


Les derniers membres de la 7e brigade de Ben-Gal sont arrivés le matin même afin de renforcer la 188e brigade déployée le long de la frontière du Golan, portant le nombre de chars présents sur le plateau à 180. Ce qui réduit l’avantage syrien de 18 à 1, à 8 à 1. Tsahal a également creusé dix postes d’observation le long de la frontière de 64 km, entourés de tranchées sous forme de bunkers. Chaque fort, occupé par une dizaine de soldats, est défendu par 3 chars déployés sur les collines adjacentes.


Les Syriens ont prévu de prendre le Golan en moins de 24 heures. Forts de leurs 1 400 blindés, ils sont sûrs de ne rencontrer que peu de difficultés. Sur le front, la mission de Tsahal sera donc de les retarder autant que possible jusqu’à l’arrivée des troupes de réserve. Mais en ce jour du Grand Pardon, les jeunes conscrits de 19 à 20 ans et leurs officiers vont devoir expier les pêchés commis par leurs aînés. Aînés qui n’ont pas mobilisé les troupes de réserve à temps, au mépris du bon sens.


A 24 ans, le major Shmouel Askarov est le plus jeune commandant adjoint de bataillon de Tsahal. Il mène 6 chars au travers de la ligne d’artillerie afin de renforcer le poste d’observation 111 au sud du front. Grimpant sur l’une des collines entourant le fort, il aperçoit un essaim de blindés qui avance dans sa direction. 5 chars ont d’ores et déjà atteint le fossé antitank. Askarov tire sur les 3 qui sont à sa portée. Il ordonne au conducteur de faire demi-tour.


Arrivé à hauteur du char syrien, il grimpe dessus et pointe son arme vers l’officier « Sortez de là ou je tire », dit-il. Un à un, tous les chars attenants sont éliminés et leurs membres d’équipage tués. Le tank d’Askarov est touché à 4 reprises, mais demeure opérationnel. Quant à lui, il doute de passer la journée sans être abattu. Son artilleur, Itzhak Hemo, de Kyriat Shemona, a remporté le concours de tir de la brigade. Askarov choisit la cible et Hemo se charge du reste. En 2 heures, l’officier compte 35 chars éliminés.


A 16 heures, son char est à nouveau touché et il est propulsé à terre par l’explosion. Ses hommes le transportent encore en vie jusqu’au fort. Quelques chars demeurent sur les rampes alors que le flot syrien se déplace vers le sud.


Seulement un fossé à franchir


Pendant ce temps, dans le Sinaï, la brigade du colonel Reshef se rapproche à vive allure d’une guerre pour laquelle elle n’est pas préparée. L’Egypte a déployé des milliers de fantassins, équipés d’armes antichars, sur des petites embarcations le long du canal du Suez avec pour mission d’enfoncer les lignes israéliennes jusqu’à l’arrivée des chars égyptiens. Les fantassins foncent sur les chars israéliens, ouvrant le feu avec des RPG et les nouveaux missiles Sagger.


Tentant de libérer les garnisons assiégées, Tsahal perd les deux tiers de sa division blindée en moins de 12 heures. La décision de ne pas démanteler la Ligne Bar-Lev s’avère désastreuse : les chars sont dans l’impasse, condamnés pour la plupart à se rendre ou à mourir.


Dans le Golan, les Syriens n’ont qu’un fossé à franchir et n’ont pas besoin de leur infanterie pour attaquer les blindés juifs. Paradoxalement, cela va aider les Israéliens, en leur permettant de jouer sur leur avantage en matière de combats char contre char, en dépit de leur incroyable infériorité numérique.


Le sous-lieutenant Yossi Gour, un parachutiste aux commandes du 116e poste d’observation, à l’extrémité sud du front, place ses 13 hommes dans des bunkers au sein du barrage d’artillerie. Ils montent la garde à travers une lucarne fortifiée dans le mur de la tranchée. Lorsque les chars syriens se mettent à franchir le fossé à quelque 300 mètres de là, Gour en informe le lieutenant Yoav Yakir, aux commandes des tanks chargés de défendre le poste d’observation.


Yakir se trouve alors à plusieurs kilomètres de là, aux prises avec 25 chars syriens qui ont pénétré la ligne de cessez-le-feu le long d’une ancienne route romaine. Ramenant ses 3 tanks vers le poste d’observation, l’officier aperçoit les blindés syriens et fait feu. A 21 heures, il informe Gour qu’il doit reculer pour recharger ses munitions. Deux de ses tanks sont à court d’obus et le troisième n’en a plus que 5 de réserve.


La garnison a gagné la partie


Les deux officiers n’ont pas plus de 20 ans, mais ils réalisent que le recul des chars met le poste d’observation en danger de mort. Yakir demande à son commandant de compagnie la permission de battre en retraite, et se voit répondre par la négative. L’heure est si grave qu’on lui ordonne d’employer ses mitrailleuses contre les chars syriens dans l’espoir qu’une présence israélienne, même dérisoire, ralentisse l’ennemi.


Le jeune officier perd la vie quelques instants plus tard. Un sergent prend la relève depuis un autre char. Et ordonne à l’artilleur de Yakir d’attacher le corps de l’officier à sa propre chaise et de prendre les commandes depuis la tourelle. C’est alors que le colonel Itzhak Ben-Shoham intervient sur le réseau radio et ordonne au sergent de reculer pour recharger ses munitions.


Une heure plus tard, 3 chars syriens s’approchent du poste. Ils avancent lentement, ne sachant pas si la position a été capturée. Le char de tête y pénètre avec fracas, arrivant à 10 mètres de Gour. Celui-ci ordonne à son bazookeur de tirer. Le soldat appuie sur la détente. En vain. « Raté », dit-il. Gour retire l’obus défectueux et en insère un autre. Les Syriens n’ont le temps que de bondir à l’extérieur de leurs blindés tandis que Gour fait feu, touchant deux d’entre eux.


A son tour le second char syrien se présente. Cette fois-ci, ses 4 occupants sont tués. Le 3e char s’enfuit alors que l’artillerie fait feu sur lui. Craignant que les deux Syriens échappés du 1er char ne soient demeurés dans le poste, Gour crie à ses hommes de rester vigilants, tout en courant dans les tranchées tirant à tout va. Il ne rencontre personne. Un Syrien blessé près de l’entrée du poste y restera gémissant toute la nuit.


A 2 heures du matin, un nouveau convoi syrien atteint le fossé et s’arrête. A l’aube, 10 soldats partent en éclaireurs et s’approchent du fort. Lorsqu’ils ne sont plus qu’à 30 mètres, la garnison fait feu. Les tirs dispersent les fantassins comme un essaim d’abeille. Après une bataille prolongée, les assaillants finissent par reculer. Côté israélien, 3 hommes sont blessés, mais aucune perte n’est à déplorer. La garnison a gagné la partie.


« Force Zvika »


Au soir du 6 octobre, les Syriens ont pénétré en force dans le sud du Golan, dans les espaces situés entre les postes d’observations. Les Israéliens aperçoivent les fusées éclairantes de couleur verte que les commandants syriens envoient dans les airs afin de rassembler les chars éparpillés. Leur objectif : Nafakh, la principale base militaire du Golan qui sert également poste de commandement au général Rafoul Eitan. La route qui y mène est une voie de service qui longe la Tapline, un pipeline qui s’étend depuis l’Arabie Saoudite jusqu’au Liban. Ignorant l’avancée syrienne, le commandement israélien ne réalise pas que le conduit est en danger. Au même moment, le lieutenant Zvika Greengold, sans affectation d’unité, se précipite à Nafakh depuis son kibboutz de Lohamei Hagetaot. Il a 21 ans.


Arrivé à 21 heures, il prend les commandes de 2 chars, rentrés du front avec des morts, avec ordre de rejoindre la route de Tapline et d’y rassembler les tanks éparpillés autour du poste 111. Tous les officiers y sont morts, lui dit-on. Il prend la tête de ses deux véhicules et s’attribue pour nom de code « Force Zvika ».


Après 5 km, il aperçoit une colonne de camions. Les véhicules s’arrêtent et un officier court à sa rencontre. C’est un convoi de matériel, en route pour le sud du Golan, qui a fait demi-tour face aux chars syriens. Dans l’obscurité, ces derniers ne l’ont pas identifié.


Avançant prudemment, Greengold grimpe une colline et tombe presque nez à nez avec un tank syrien. « Feu », hurle-t-il. Le char explose à peine 20 mètres face à eux. A la lumière de l’explosion, l’officier distingue avec soulagement qu’il s’agit d’un T-55 syrien. Les vibrations du tir ont causé un court-circuit dans son propre char. Il l’échange alors avec l’autre tank et demande au second officier de rapporter le véhicule endommagé à Nafakh.


Face à lui, le terrain fourmille des minuscules loupiotes que les Syriens ont déposées aux angles de leurs blindés. Il distingue un vaste attroupement, des véhicules sans doute arrêtés pour refaire le plein de carburant. Faisant feu sur les cibles à sa portée, il s’aperçoit que la riposte syrienne est inefficace. Il est avantagé : chaque char qu’il voit représente une cible. De leur côté, les Syriens ont le plus grand mal à le localiser car il demeure principalement incliné vers l’arrière tandis que seuls sa tourelle et son viseur sont exposés.


Seul contre 100


C’est en écoutant le réseau radio qu’il saisit pour la première fois la gravité de la situation. Le bataillon chargé de défendre le front sud doit se ravitailler en essence et en munitions de toute urgence. Quelque part sur le champ de bataille, le colonel Ben-Shoham lui demande alors sa position. Greengold reste très évasif afin de ne pas révéler aux Syriens qu’un seul char seulement les empêche d’atteindre Nafakh. Pressé de se montrer plus précis, l’officier finit seulement par lâcher : « On a vu mieux ». Il est alors seul face à 100 tanks ennemis.


Au bout d’une heure, il est rejoint par 10 blindés d’une division réserviste de « réaction rapide », arrivée dans le Golan à 22 h 30, tout juste 13 heures après le début de la mobilisation. C’est la première unité de réserve à atteindre le front. Greengold expose la situation au commandant d’unité, le lieutenant-colonel Ouzi Mor, qui décide d’avancer immédiatement.


Les chars ont à peine progressé qu’ils sont heurtés de plein fouet par un feu roulant syrien. Les 8 premiers blindés sont touchés. Mor est aveuglé et perd un bras. Ses hommes parviennent néanmoins à le transporter jusqu’à la colline. Le visage de Greengold est constellé d’éclats d’obus et son uniforme prend feu, mais il parvient à bondir hors de son char incendié et à éteindre les flammes au sol. Les morts et les blessés sont empilés dans deux des 3 chars qui n’ont pas été atteints.


Le jeune officier grimpe dans le troisième pour rassembler ses esprits. La douleur se fait lancinante, mais il ne cède pas. « J’ai passé la nuit ici à me battre », dit-il au commandant de char. « Je connais la zone, laisse-moi ton tank ». Le réserviste l’observe un instant avant de s’extirper du véhicule. Et Greengold de se tourner vers les autres équipiers, leur déclarant qu’il est désormais commandant du char. « Moi, c’est Zvika. Et vous ? ».


Les deux autres chars repartent pour la base, laissant Greengold à nouveau seul le long de la Tapline. Il se branche sur la fréquence de Ben-Shoham. « C’est Zvika ». Il entend distinctement le général pousser un soupir de soulagement. Le haut gradé lui demande un état des lieux. A nouveau, Greengold se montre évasif. « Il nous faut un général », répond-il. Plus tard, il racontera qu’en attendant les renforts dans l’obscurité, il a pensé à ses parents qui ont survécu à la Shoah. Il avait eu le sentiment, dira-t-il, qu’il était seul pour défendre son peuple d’un ennemi qui, une fois encore, souhaitait son annihilation.


Retrouver ses réflexes Dans une base au pied du Golan, la brigade réserviste commandée par le colonel Ori Orr s’organise à la hâte. Peu après minuit, le lieutenant Nitzan Yotser reçoit l’ordre de déployer un peloton le long de la route du Yehoudia. Ses 3 chars seront les seules forces de réserve à être dispatchées dans le sud du Golan ce soir-là.


Entamant la montée, Yotser prend conscience du surréalisme de la situation. Il y a quelques heures seulement, il passait tranquillement Yom Kippour avec sa petite amie dans son appartement d’étudiant à Tel-Aviv. Loin, très loin de la guerre. Il était au lit lorsque les sirènes ont retenti. Il a pensé qu’il s’agissait d’un problème technique avant que sa mère n’appelle. En chemin vers sa base, Yotser avait dû s’avouer qu’il avait sous-estimé les Arabes. Mais, s’était-il dit, « on va bientôt leur en faire baver ». Il n’est désormais plus sûr de rien.


Il n’y a pas eu assez de temps de faire le plein d’obus. Au dernier moment, alors qu’il commençait déjà à rouler, quelqu’un lui a jeté une boîte supplémentaire de munitions. Ce n’est pas ainsi qu’on fait la guerre. Les membres du tank n’ont pas eu le temps de se présenter les uns aux autres. L’officier s’adresse à eux par leurs fonctions : « Conducteur, tu continues tout droit ».


Observant la route au clair de lune, au son du moteur du char, Yotser sent qu’il se transforme intérieurement. Abandonnant le « faisons l’amour, pas la guerre », son esprit s’éclaircit de plus en plus. Il était un civil en uniforme en contrebas du plateau. Arrivé au sommet, il est redevenu un officier de Tsahal.


Il était essentiellement affecté à la logistique pendant ses missions de réserve et il en a presque oublié les principes fondamentaux du char. Il ne sait plus, par exemple, dans quel sens pousser la molette de son casque radio pour s’adresser tantôt à ses hommes, tantôt aux autres tanks. Lors de la guerre des Six Jours, les réservistes avaient eu 3 semaines pour s’entraîner et se préparer psychologiquement. Cette fois-ci, ils sont pour la plupart à jeun.


Arrivé au sommet, Yotser aperçoit un feu à une certaine distance. S’approchant, il distingue des camions de munitions en flammes. Soudain, les obus éclatent autour de lui. Les Syriens qui ont pris les fourgons par surprise sont toujours là. D’un seul coup, Yotser retrouve ses réflexes. Il hurle aux autres tanks de se positionner en amont de la route. Au cours des prochaines heures, Israéliens et Syriens échangeront des tirs sporadiques. Un obus atteint le char du jeune homme, sans faire trop de dégâts.


Sauver le Golan


Pendant ce temps-là, Orr déploie des chars dans le nord du Golan via le pont de Bnot Yaacov, aussi vite que possible. Des officiers rassemblent des artilleurs, des chargeurs, des chauffeurs et des commandants de char au hasard afin de former des équipes. Une bonne partie des tanks sont envoyés au front avec la moitié de leurs arsenaux, par groupe de trois, sans rapport avec leurs unités ou leur affectation. Avant le lever du jour, Orr s’en va lui-même à la tête de 20 chars, laissant les autres le suivre.


Tandis que les réservistes atteignent les sommets, le commandement de la région nord se prépare à une évacuation. A 4 h 30 du matin, l’armée ordonne de ramener les documents importants qui ne doivent pas tomber entre les mains syriennes. Les bulldozers sont prêts à détruire les tronçons de route et les ingénieurs se préparent à faire exploser les ponts au-dessus du Jourdain.


Arrivé au commandement nord à l’aube, le ministre de la Défense Moshé Dayan est effaré par la tristesse ambiante. Le général Itzhak Hofi, commandant du front, lui annonce brutalement qu’il faudra peut-être abandonner le sommet du Golan. Peu après le lever du soleil, un soldat israélien entend un commandant syrien déclarer à ses troupes sur le réseau radio : « La Galilée tout entière s’étend à mes pieds ».


Tandis que le jour se lève, le major Haïm Barak distingue de vastes nuages de poussière s’avançant vers Hushniya, à 5 km au sud de sa position. Il part à la tête d’un petit groupe de chars en cette direction. S’approchant, il aperçoit des centaines de tanks syriens fourmillant dans ce qui était encore hier une base israélienne. La première division blindée syrienne est là. L’officier israélien ordonne à ses véhicules de faire feu. « Pointe ton arme n’importe où et tire », dit-il à son artilleur. « De toute façon, tu es sûr de les atteindre ».


Stop risqué


Lui-même parvient à éviter les tirs par deux fois avant d’être touché. Temporairement aveuglé, il est propulsé à terre. Trois membres de l’équipage sont tués. Ils sont placés dans un fourgon qui démarre précipitamment, tandis que les chars syriens avancent vers eux A la tête d’une douzaine de tanks, le lieutenant-colonel Ron Gottfried arrive à hauteur du camp de Nafakh lorsqu’il est contacté par le quartier général. Une jeep surgit et le conduit au bunker de commandement. Le général Eitan l’accueille avec un sourire qui ne colle pas avec la confusion qui règne dans la pièce. Le haut gradé le dépêche sur la route de Sindiana où les forces israéliennes ont besoin d’aide. « Vas-y vite », ordonne le général. De retour sur la route, Gottfried déploie ses chars sur ses deux côtés, leur demandant de se tenir prêts à affronter l’ennemi à tout moment.


Arrivés en haut de leur première colline, ils aperçoivent la première division syrienne à moins de 1 000 mètres, s’approchant à vive allure. « Feu ! » hurle Gottfried. Il a le temps de voir plusieurs tanks syriens touchés avant d’être lui-même soufflé de sa tourelle.


Lorsqu’il se réveille, son visage est tellement bouffi de brûlures qu’il peut à peine voir. Son conducteur, blessé, est étendu à côté de lui. Les deux autres équipiers sont morts. La moitié de ses chars sont renversés autour de lui. Il aperçoit également des carcasses syriennes. Emmenant le conducteur avec lui, il marche vers la route.


Près d’un kilomètre plus loin, les deux hommes entendent le son de tanks à l’approche. L’officier lève la main. Le premier véhicule s’arrête pile devant lui. Sa vision est floue mais il parvient à distinguer le militaire dans la tourelle, un homme de 30 ans avec une moustache. Il semble sourire à la vue de ces deux soldats couverts de suie qui font du stop. Gottfried met quelques instants à réaliser qu’il est en fait face à un char syrien T-62. Attrapant son chauffeur, il saute dans le fossé.


Les Syriens, revenus de leur propre surpris, tirent à en perdre haleine, mais les deux hommes ne seront pas touchés.


Minuit plus une


A Nafakh, peu avant midi, l’officier de renseignements Dennie Agmon entend un son alarmant : des obus éclatent à proximité. Depuis l’entrée, il aperçoit une poignée de chars syriens à la clôture du camp. L’un d’entre eux tire sur l’un des deux véhicules parqués à l’extérieur du bunker – et le touche. C’est la voiture d’Agmon. La seconde appartient au général Eitan. L’officier se précipite vers son supérieur. « Il est minuit moins une », dit-il, « il faut sortir ». Mais le haut gradé n’est pas de cet avis : « Il est visiblement minuit plus une. On ne peut plus sortir maintenant ».


Eitan contacte Orr par radio. Tsahal sait que les conseillers soviétiques interprètent les messages radio pour les services de renseignements syriens et craint qu’ils soient capables de reconnaître les voix des commandants israéliens. Le message d’Eitan demeure elliptique afin que l’ennemi ne sache pas que le commandement juif est pris au piège au sein de Nafakh. « Je crois bien que j’ai des poux », fait-il savoir à Orr, qui se situe à 8 km à l’est. « Tu pourrais venir me gratter la tête ».


La bataille prend peu à peu des allures de bagarre de quartier.


Les 15 tanks d’Orr arrivent par l’est et aperçoivent 40 chars syriens en route vers Nafakh. Ils attaquent par le côté. D’autres soldats de la brigade rejoignent les combats de toutes les directions.


Le lieutenant Hanan Anderson approche du camp lorsqu’il capte l’ordre, sur le réseau radio, d’arrêter les chars syriens qui se trouvent dans la zone du garage. L’ordre est-il pour lui ? Il n’en est pas certain, mais il connaît bien la base, alors il monte la route escarpée du garage avec un autre blindé. Les Syriens sont devant eux, à quelques centaines de mètres de là. L’officier tire. Les autres hommes courent s’abriter et ouvrent le feu.


Un magnifique berger allemand est attaché à une barrière juste à côté d’eux. Fils de fermier, Anderson aime les chiens. Il s’aperçoit qu’à chaque fois qu’il tire, l’animal est propulsé en arrière. Après un long échange, le dernier tank syrien est éliminé. A ses côtés, le commandant de char est mort. Mais le chien est toujours en vie, aboyant dans le vacarme de la bataille.


Images de désolation


Pendant ce temps-là, le colonel Ben-Shoham se bat toujours le long de la Tapline. Soudain, un char syrien en route vers Nafakh fait feu sur lui et il est propulsé à terre. Greengold, qui suivait le commandant de brigade, voit son véhicule se retourner mais ne s’arrête pas. Arrivé à la clôture de la base en même temps qu’un autre char, il fait feu jusqu’à ce que plus aucune cible ne bouge dans son champ de vision. Absorbant le silence quelques instants, il appelle le commandement dans le bunker. « Vous pouvez sortir », dit-il.


L’équipe d’Eitan s’entasse dans le véhicule du général avec tous les documents qu’elle a pu rassembler, en direction du pont. Quant au haut gradé, il s’installe au volant d’une jeep et fonce en direction du nord pour installer un quartier général à même le champ de bataille. Il est désormais résolu à ne plus quitter le Golan.


Dans son casque, Greengold entend soudain une respiration saccadée. Elle provient de la cabine du conducteur. L’officier se précipite pour l’en sortir. Le réserviste a les larmes aux yeux. Il n’est pas blessé, mais le stress intense a eu raison de lui. Un jeune soldat qui n’a jamais conduit de tank se porte volontaire pour le remplacer. Epuisé par ses blessures et plus de 20 heures de combats incessants, Greengold entame la descente. Il croit alors que le Golan est sur le point de tomber et qu’il n’y peut plus rien.


Sur la route de retour, les images de désolation lui rappellent les films qu’il a vus sur la Seconde Guerre mondiale : des voitures brûlées, des hommes blessés appuyés les uns sur les autres, des fourgonnettes où s’entassent les soldats fuyant l’assaut syrien. Son nouveau conducteur parvient à freiner maladroitement à un barrage routier. Greengold n’a le temps que de descendre du char avant de s’effondrer. Un officier le rattrape de justesse. « Je n’en peux plus », murmure le héros. Il est transporté à l’hôpital de Safed.


Ce soir-là, sous la pression des chars de la brigade d’Or, les forces syriennes reculent légèrement. Alors que la nuit tombe, le militaire parvient à former une maigre ligne de défense sur les hauteurs, en parallèle à la route de Nafakh-Kuneitra.


Confronté à une attaque d’une ampleur inimaginable, Tsahal a très distinctement chancelé. Seule la bravoure de ses jeunes conscrits et officiers a empêché que la surprise ne devienne une fatale tragédie.


La semaine prochaine, suite et fin de la série de textes sur la guerre de Kippour.




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