Chrétiens et Terre Sainte

By MARTIN ALARGENT
December 10, 2013 19:12

Les chrétiens du monde entier viennent de plus en plus nombreux visiter Israël. Quelles sont les origines et l’ampleur de ce tourisme religieux, et jusqu’où va le soutien des chrétiens en faveur de l’Etat hébreu ? Enquête.




Rassemblement chrétien en Israël

P19 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Le message aux montagnes d’Israël apparaît clairement dans la Bible. « Voici ce que dit le Seigneur, l’Eternel, aux montagnes et aux collines, aux cours d’eau et aux vallées, aux ruines désertes et aux villes abandonnées qui ont été livrées au pillage et à la moquerie des autres nations environnantes […]. Montagnes d’Israël, vous ferez pousser vos branches et vous porterez vos fruits pour mon peuple, Israël, car ils vont bientôt revenir. Je m’occupe de vous, je me tourne vers vous et vous serez cultivées et ensemencées. Je vais augmenter votre population d’hommes, la communauté d’Israël tout entière. Les villes seront habitées et l’on reconstruira sur les ruines. Je vais augmenter votre population d’hommes et d’animaux : ils se reproduiront et deviendront nombreux. Je vous peuplerai comme par le passé et je vous ferai plus de bien qu’auparavant. Vous reconnaîtrez alors que je suis l’Eternel. Sur toi, Terre d’Israël, je ferai marcher des hommes, mon peuple, Israël, et ils te posséderont. Tu seras leur héritage […] » Ezechiel XXXVI.


Les montagnes d’Israël citées dans ce passage correspondent aujourd’hui à la région de Judée-Samarie… Cette prophétie biblique ancre profondément l’amour de la majorité des chrétiens pour Israël, considérant l’entreprise sioniste comme son accomplissement. L’attachement des chrétiens pour ce pays et le nombre croissant de pèlerinages en Terre Sainte s’expliquent aussi par l’histoire de Jésus. Né en Israël, dans une famille juive, il y a plus de 2 000 ans, il est celui que les chrétiens adoptent comme messie. C’est donc pour voir de leurs propres yeux la concrétisation des engagements de Dieu vis-à-vis du peuple juif que les chrétiens viennent en masse en Israël. Mais aussi pour marcher sur les pas de Jésus, sentir ce qu’il a éprouvé, et vivre une expérience spirituelle unique.


Un grand réservoir touristique


2 885 775. C’est le nombre record de touristes ayant choisi Israël pour destination en 2012, selon les données du ministère du Tourisme. Parmi eux, 56 % étaient chrétiens. Un taux assez parlant. Presque 30 % de ces voyageurs définissaient eux-mêmes leur séjour comme un pèlerinage. Et pour cause : la majorité des sites fréquentés sont des lieux saints chrétiens.
Quelques chiffres. Jérusalem est visitée par 90 % des touristes chrétiens. Deux tiers d’entre eux visitent également la mer Morte et ses alentours, 62 % se rendent à Tibériade et autour de la mer de Galilée, 60 % à Bethléem, 56 % à Nazareth, et 55 % à Kfar Nahoum.
Le touriste chrétien moyen passe légèrement plus d’une semaine en Israël, et dépense en moyenne 1 080 euros durant la totalité de son séjour. 83 % des visiteurs chrétiens débarquent dans le cadre de voyages organisés, et 20 % reviennent régulièrement en Israël.
Les principaux pays d’où proviennent ces visiteurs croyant en Jésus sont l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et le Mexique pour les catholiques, la Russie et la Roumanie pour les orthodoxes, et le Nigeria pour les protestants.


Selon les dernières estimations, un tiers de la population mondiale est chrétienne, soit 2,18 milliards de personnes. Soit des centaines de millions de pèlerins éventuels. Un potentiel touristique non négligeable pour Israël… Et le gouvernement l’a bien compris. Le ministère du Tourisme israélien multiplie les initiatives afin d’attirer les chrétiens du monde entier et d’améliorer leur séjour.


« Nous visons principalement les chrétiens. Pour eux, Israël est une Terre Sainte. Le soleil, la mer ou la plage, ils peuvent les trouver ailleurs pour moins cher. Mais nous avons un aspect religieux sur lequel nous concentrons nos efforts, c’est un bonus », explique Lydia Weitzmann, représentante du ministère. Le gouvernement investit des sommes considérables dans le développement et le maintien des infrastructures déjà nombreuses sur les sites chrétiens. Objectifs : enrichir l’expérience des pèlerins, promouvoir le pays grâce à une bonne image, et les inciter à revenir.


Entre  2011 et 2012, plus de 86 millions de shekels (17,9 millions d’euros) ont ainsi été investis dans le tourisme religieux.


Parmi ces initiatives gouvernementales : le Gospel Trail (Sentier de l’Evangile), semblable au très connu Jesus Trail (Sentier de Jésus). Un parcours de 11 étapes à la fin duquel les participants reçoivent un certificat.


Pour parcourir le Gospel Trail, les pèlerins se voient remettre un passeport en bonne et due forme, qu’ils doivent faire tamponner à chaque étape du sentier. Une carte détaillée du sentier figure sur le précieux document : le mont du Précipice, le mont Thabor, Kfar Kanna, le Parc national Zippori, la forêt de Beit Qeshet, la forêt de Lavi, Arbel, le centre Magdala, Tabgha, Kfar Nahoum et Beit Saida.


Le ministère du Tourisme a même tenu à y ajouter un verset du Nouveau Testament sur Jésus : « Il quitta Nazareth et vint habiter à Capernaüm (Kfar Nahoum), ville située près du lac, dans le territoire de Zabulon et de Nephtali, afin que s’accomplisse ce qu’avait été annoncé par le prophète Esaïe […] » Matthieu 4 : 13-15.


La promotion de la Terre Sainte auprès des chrétiens se fait également grâce à Internet. Plusieurs sites et pages Facebook destinés aux communautés catholiques (www.holyland-pilgrimate.org) et évangéliques (www.goisrael.com/Evng) ont été créés à cet effet.


La période de fin d’année réunira ce mois-ci 75 000 visiteurs selon le ministère du Tourisme, dont 25 000 chrétiens. Du 24 au 25 décembre, le gouvernement offrira des transports gratuits entre Jérusalem et Bethléem afin de faciliter les déplacements des pèlerins. Des représentants du ministère attendront les visiteurs au point de contrôle entre les deux villes avec des cadeaux : des dessous de verres ornés de paysages israéliens et des chocolats pour répandre l’esprit des Fêtes. Chaque année, quelques jours avant Noël, une distribution gratuite de sapins est également organisée dans la capitale pour tous ceux qui voudraient décorer l’arbre symbolique. Tout est ainsi fait pour créer une atmosphère chaleureuse et attirer un maximum de fidèles sur la terre qui a vu naître la chrétienté.


Voir Jérusalem et… s’indigner


Toutes les communautés chrétiennes implantées en Terre Sainte se disent en quête d’unité. Qu’il s’agisse de Luc Lagabrielle de la communauté du Pont Neuf qui gère le Centre international Marie de Nazareth, ou du Père Eamon Kelly, vice chargé de l’institut pontifical de Notre Dame de Jérusalem, le son de cloche est le même. « Bâtir des ponts entre les communautés », « Paix et dialogue » sont les mots qui reviennent le plus souvent. Chrétiens de toutes les dénominations, juifs et musulmans sont les bienvenus afin de prier, de discuter ou de se rassembler. Et pourtant… Si le message de fraternité est inscrit en creux de la plupart des pèlerinages, ces derniers prennent des formes parfois très différentes.


Le Conseil mondial des Eglises (WCC), une organisation œcuménique qui déclare représenter 590 millions de chrétiens à travers le monde, a sponsorisé cette année un événement prônant la division de Jérusalem et la solution à deux Etats, durant ce qu’il a appelé la Semaine mondiale pour la paix en Palestine et Israël, du 22 au 28 septembre dernier.


Le programme expliquait aux membres : « Cette semaine annuelle de prière, de formation et de plaidoyer invite les participants à œuvrer pour mettre fin à l’occupation illégale de la Palestine, afin que les Palestiniens et les Israéliens puissent enfin vivre en paix. Voilà plus de 64 ans que la partition de la Palestine s’est transformée en un cauchemar permanent pour les Palestiniens. Voilà plus de 45 ans que l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza a écrasé la vision pacifique d’un pays pour deux peuples. »


Le ton est donné. Le positionnement, politique, dépasse largement l’aspect religieux. Mais si certains s’engagent aveuglément pour la « cause palestinienne », d’autres, comme le Frère Moïse de la communauté des Béatitudes de Nay en France, analysent la situation avec davantage de recul.


Pour le moine, « l’opinion qu’ont les catholiques de France ne se distingue pas du reste de celle de la population française. Leur avis est largement façonné par les médias, et il reprend le raisonnement le plus courant en France, selon lequel les Palestiniens sont les victimes de la guerre et que les coupables sont en premier l’Etat d’Israël et en second les groupes extrémistes palestiniens. » Les catholiques reprochent à l’Etat juif « la colonisation et l’humiliation des Palestiniens dans les territoires » et condamnent tout « meurtre de civils de la part de terroristes », continue le Frère.


« Jamais ou très rarement, les médias français envisagent la menace que fait peser sur Israël l’ensemble des Etats arabes du Proche-Orient. Ou les pays islamiques, dont la grande majorité n’a pas reconnu l’Etat d’Israël, et qui laissent courir ou même entretiennent des sentiments antijuifs dans la population », affirme Moïse.


« Toutefois, si la majorité des Français souhaite la justice pour les Palestiniens, elle reconnaît aussi aux Israéliens le droit de vivre en paix et sécurité dans leur Etat. L’opinion commune, pour ceux qui réfléchissent jusque-là, est globalement la suivante : il faut que les Juifs arrêtent la colonisation, que les Palestiniens renoncent au terrorisme, que les uns et les autres s’accordent sur des frontières, que celles-ci soient ouvertes pour permettre aux Palestiniens de Bethléem, Hébron, Jénin, ou Naplouse d’aller visiter leurs proches à Jérusalem ou en Galilée, et que les deux Etats, Israël et Palestine, coopèrent étroitement sur le plan économique, formant ainsi une sorte de marché commun du Proche-Orient, à l’image de ce que les Français et les Allemands ont réalisé après la fin de la Seconde Guerre mondiale », conclut le catholique dévoué. « Evidemment, cette vision idéale oublie la différence de culture et de développement entre Israéliens et Palestiniens, et aussi la conception musulmane de la Terre qui, a priori, ne laissera pas des non-musulmans gouverner une terre considérée comme relevant de la souveraineté de l’Islam », tient-il à ajouter.


Le témoignage de rigueur


Selon Moïse, les catholiques viennent en Terre Sainte car il s’agit du pays de Jésus et de la Bible. Les pèlerins désirent fouler les lieux inscrits dans les Ecritures, et prier sur place. Ils viennent donc assez indifféremment en Israël et en Palestine, puisque c’est la qualité biblique des lieux qui les attire. Ils iront ainsi inévitablement à Jérusalem, Bethléem et Nazareth, et au lac de Galilée. Ce n’est qu’ensuite qu’ils aborderont l’éventualité de visiter d’autres sites touristiques, comme Massada.


Frère Moïse explique également que la coutume pour les voyages catholiques de France est de compléter le pèlerinage par une rencontre avec la population, par le principe selon lequel on ne visite pas un musée, mais un pays habité. Une rencontre avec une personnalité locale est organisée, généralement issue du monde arabe, le plus souvent un religieux ou un prêtre, ou éventuellement des Européens mariés à des Palestiniens. Ces réunions se déroulent la plupart du temps sous forme de conférence en petit comité, suivie d’un dialogue avec les invités, avec comme thème principal, bien sûr, la situation politique.


La situation n’est malheureusement abordée que du point de vue des « Palestiniens victimes du conflit ». Le témoignage d’un habitant vivant à proximité de la clôture de sécurité sera souvent de rigueur. Selon le Frère Moïse, il est plutôt rare que les organisateurs de pèlerinages invitent un juif à prendre la parole, à moins qu’il ne s’agisse d’un personnage connu pour ses activités humanitaires (médecin qui organise des soins pour les enfants de Bethléem à Hadassah…).


Si le soutien catholique se fait donc de moins en moins important, il existe cependant des exceptions. « Je pense à tout le milieu des Amitiés judéo-chrétiennes de France (AJCF), et à quelques communautés comme les Béatitudes. Dans ce cas, cette amitié fondée au départ sur la théologie se prolonge presque toujours vers un soutien politique, pas nécessairement très actif », nous informe-t-il.


Pour le Prêtre Jean-Emmanuel, vivant en France, « la question devient encore plus complexe quand on réalise que parler d’Israël, c’est parler d’un pays, d’un peuple et pas de n’importe quel peuple, puisqu’il s’agit de celui choisi par Dieu dans la Bible. Mais beaucoup de catholiques ont oublié cela aujourd’hui ».


Le prêtre donne un autre élément intéressant pour mieux comprendre le positionnement des catholiques. Il faut savoir que la majorité des chrétiens d’Israël sont des Palestiniens. Jean-Emmanuel insiste donc sur le fait que le soutien religieux que les catholiques ont pour Israël ne peut pas se transformer en soutien politique.


« Pour ma part, j’aime l’Etat hébreu, je parle de la Terre d’Israël et du peuple “Israël”. Par contre, je m’abstiendrai de parler du conflit israélo-palestinien qui est si complexe et si douloureux, Dieu aime tous les Hommes et déteste la guerre ! », ajoute-t-il.


« Il y a aussi en France des catholiques qui aiment tellement la Terre d’Israël et son peuple qu’ils disent et participent à la messe en hébreu régulièrement pour vivre une communion invisible avec eux », contraste-t-il.


« Ne pas s’y rendre serait un crime »


Du côté des protestants, la balance penche plus souvent en faveur d’Israël. Frédéric Alargent, évangélique niçois, organise régulièrement des voyages franco-suisses à destination d’Israël en association avec Jean-Daniel Mérillat, qui se définit lui-même comme un « chrétien-sioniste ». Il rappelle que « la majorité des Chrétiens n’est pas prête à soutenir Israël politiquement. C’est la Terre Sainte et non l’Etat hébreu qui attire les pèlerins, ce qui sont deux choses très différentes ». Avant d’ajouter : « Personnellement, je soutiens complètement l’Etat hébreu, ce qui est souvent le cas dans la dénomination qu’est la mienne. Nous affirmons que la Terre d’Israël n’est pas volée mais qu’elle appartient aux Juifs depuis plus de 4 000 ans. Les chrétiens manquent de connaissances. S’ils savaient ce que le Dieu qu’ils servent dit dans la Bible, ils arrêteraient de tergiverser entre le soutien au gouvernement israélien et celui à l’Autorité palestinienne. Pour beaucoup de chrétiens, le dogme et le poids de la pensée commune comptent plus que les Ecritures, ce que nous déplorons. Naturellement nous sommes pacifistes et nous nous prononçons en faveur d’une solution de paix et d’harmonie, mais refusons de voir la Terre Promise cédée sous la pression internationale », explique-t-il.


Quant à lui, le jeune protestant Ludovic Spano se réjouit déjà à l’idée de venir passer quelques jours en Israël en février prochain. « C’est indiscutablement une Terre Sainte, à la croisée des trois religions monothéistes. Ne pas s’y rendre serait un crime », martèle-t-il.
« J’ai le désir personnel de me rendre dans l’Etat hébreu, mais je suis aussi attaché à la politique du pays. Tout d’abord, en tant que chrétien il me semble que s’imprégner du cadre de vie de Jésus est un avantage. Ensuite, le monde doit protéger Israël. Je ne m’avancerai pas plus, faute d’étude approfondie sur le sujet. Mais chaque peuple a droit à une protection. A ce titre Israël doit être protégé : dans sa culture, son patrimoine, sa population », insiste-t-il.


Si les avis divergent, l’attrait religieux des chrétiens ne semble pas près de se tarir. Le tourisme israélien a de beaux jours devant lui. A charge des diplomates, peut-être, de transformer cet attrait spirituel en soutien politique influent…


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