Un vent de changement ?

By JEREMY LAST
March 5, 2013 14:43

Avec l’entrée de deux musulmans dans son équipe, le Beitar Jérusalem semble prêt à se défaire de son image de club raciste.




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Dzhabrail Kadiyev plays for Beitar 521. (photo credit: NIR ELIAS/REUTERS)

A peine le remplaçant tchétchène commence-t-il à s’échauffer sur le bord du terrain que la tension monte dans les gradins. En ce 10 février, au stade Teddy, les trois quarts de cette cruciale rencontre de première ligue se sont déjà déroulés sans accroc et le Beitar, qui reçoit, est mené deux à zéro contre ses rivaux de toujours, les Bnei Sakhnin. Tous les yeux sont à présent tournés vers Dzhabrail Kadiyev, 19 ans, deuxième musulman jamais recruté dans ce club réputé pour le racisme et l’ultra-nationalisme de ses supporteurs.

Le tout jeune milieu de terrain suscite un déchaînement de passions qui est loin de concerner le seul domaine du sport.

Pendant des années, des éléments incontrôlables, parmi les supporteurs du Beitar, ont manifesté leur haine des Arabes et des musulmans en se livrant au hooliganisme.

Plus d’une fois, la fédération israélienne de football (l’IFA) a dû sanctionner le club pour insultes anti-arabes. En 2007, un important groupe d’activistes avait crié et sifflé pendant la minute de silence en mémoire d’Itzhak Rabin, le Premier ministre assassiné.

Outre les amendes infligées, l’équipe a souvent été condamnée à jouer ses matches à domicile devant des tribunes désertes ou dans des stades hors de Jérusalem.

Récemment, des manifestations de violence à caractère raciste, qui ont culminé avec un incendie criminel dans les bureaux du club, ont contraint l’IFA et la police à recourir à des mesures plus drastiques encore.

Des supporteurs identifiés comme fauteurs de troubles ont été interdits de matches, et la police a procédé à des arrestations dans les gradins pendant les rencontres.

Au stade Teddy, pendant qu’un noyau dur de supporteurs extrémistes du Beitar regroupés dans les tribunes hue Kadiyev qui s’échauffe et s’étire avant d’entrer sur le terrain, la majorité du public applaudit et encourage le joueur. Comme toujours depuis son arrivée au club israélien, en compagnie de l’autre musulman tchétchène Zaur Sadayev, l’ex-joueur du Terek Grozny ne semble pas affecté par les passions qu’il suscite. Les caméras braquées sur lui ne captent qu’une expression de nonchalance, mêlée de naïveté.

Dix minutes plus tard, un événement que Limor Livnat, la ministre des Sports, qualifiera d’historique se produit : Kadiyev pénètre sur le terrain en remplacement d’Ofir Krayef. Il est salué par une standing ovation d’un côté, et par les cris de « Honte ! » de l’autre.

Une réaction qui se répète chaque fois qu’il touche le ballon au cours des 10 minutes qu’il passe sur le terrain. Dans la partie des gradins qui applaudit, il est clair que l’on entend manifester un soutien au propriétaire du club, Arkadi Gaydamak, responsable de l’entrée des deux Tchétchènes au Beitar.

Sadayev, pour sa part, est blessé et doit assister à la rencontre du haut des gradins. Ce sera finalement un match nul, deux partout.

A la sortie du stade, Gaydamak réaffirme sa détermination : « Si nous avons encore besoin d’un joueur supplémentaire pour améliorer l’équipe à l’avenir, nous le sélectionnerons sur ses qualités, sans nous demander s’il est juif, chrétien ou musulman. » En réalité, la brève apparition de Kadiyev sur le terrain vient au terme de deux semaines très mouvementées.

Tuer le racisme dans l’oeuf 

Tout commence le 26 janvier, avec l’annonce surprise faite par Gaydamak : le Beitar va engager deux joueurs musulmans.

Chez les supporteurs, c’est la consternation. Le club traîne depuis des années une solide réputation de raciste, et c’est celle-ci que le milliardaire russe et le président Itzik Kornfein ont désormais entrepris de combattre.

Ce combat idéologique, Kornfein l’a engagé en mars 2010, quand deux employés arabes qui nettoyaient les toilettes du stade Teddy ont été agressés et roués de coups. Depuis, il lutte contre les chants anti-arabes entonnés dans les tribunes en faisant diffuser de la musique à plein volume, il assiste la police dans les enquêtes menées sur les supporteurs du Beitar et il tient bon face aux nombreux appels à démissionner qui lui sont lancés.

De son côté, Gaydamak, qui a cessé de s’impliquer dans le club depuis son échec aux élections municipales de Jérusalem, en novembre 2008, semble y avoir repris intérêt avec l’attention médiatique générée par le transfert de Kadiyev et Sadayev.

Après l’annonce de l’arrivée des deux Tchétchènes à Jérusalem, lors d’un match de ligue contre les Bnei Yehouda, des supporteurs de la fameuse tribune est du stade Teddy ont déployé une banderole proclamant : « Le Beitar restera toujours pur ! ». Les responsables du club se sont alors interrogés quant au bien-fondé de la décision. Toutefois, une grande partie des supporteurs du Beitar ont manifesté leur ras-le-bol face au hooliganisme. Assis dans la tribune ouest, ils ont chanté leur soutien à Gaydamak, créant un schisme au sein de la communauté du Beitar.

La banderole a valu au club un blâme de la fédération, et les cinq matches suivants ont dû se jouer devant une tribune est, vidée de ses habitués.

A l’aube d’une ère nouvelle

Le 30 janvier dernier, une conférence de presse était organisée pour présenter Sadayev et Kadiyev. Ceux-ci se sont contentés de brefs commentaires : « Nous savions à quoi nous attendre avec le Beitar Jérusalem », affirmait Sadayev, tandis que Kadiyev déclarait simplement : « Merci à tout le pays et merci beaucoup au Beitar… Je me sens très bien ici, je me sens chez moi. Je suis venu pour jouer au football et rien d’autre. Nous n’avons pas peur. Le mot peur ne fait pas partie de notre vocabulaire ».

Puis, Amit Ben-Shoushan, le capitaine, leur a souhaité la bienvenue. « Au nom de tous les joueurs », déclarait-il, « je tiens à réaffirmer que nous ne sommes pas là pour faire de la politique. Deux nouveaux joueurs qui viennent renforcer l’équipe, c’est une bénédiction ! Nous allons tout faire pour qu’ils s’acclimatent bien, car le principal, c’est le succès du club ! » Les joueurs de l’équipe ont eux aussi réservé un accueil chaleureux aux deux nouveaux venus. Mais les supporteurs anti-musulmans du Beitar, eux, n’ont cessé de manifester leur désapprobation tout au long des semaines suivantes.

On les a entendu crier des insultes pendant les séances d’entraînement de l’équipe et entonner des chants anti- Gaydamak et anti-Kornfein tout au long d’un match de ligue à Ramat Hasharon, sans ménager non plus l’entraîneur Elie Cohen, auquel ils reprochent d’avoir accepté les joueurs tchétchènes.

Puis, trois jours avant le match contre Sakhnin, les bureaux proches du terrain d’entraînement étaient victimes d’une tentative d’incendie volontaire, pour laquelle quelques supporteurs sont arrêtés.

Devant la pression montante, Kornfein et Gaydamak résistent. Plus de 90 trublions du Beitar sont éjectés du stade pendant la rencontre contre Sakhnin, certains pour avoir insulté Kornfein, d’autres pour arborer un sweatshirt portant le logo infamant du groupe de supporteurs La Familia. Par ailleurs, il y a les nombreux autres supporteurs du club qui, eux, ont acclamé Kadiyev à son entrée sur le terrain. Ceux-ci font dire aux commentateurs que le club de Jérusalem – et le sport israélien en général – est sans doute à l’aube d’une ère nouvelle.

C’est au cours de ce même match contre Sakhnin qu’Assaf Shaked, porte-parole du Beitar, évoque le projet de recruter le joueur arabe israélien Ahmed Saba, l’attaquant actuel du Maccabi Netanya. « L’entraîneur s’intéresse à lui », affirme-t-il, « et nous entamerons sans doute des négociations cet été. » Apparemment, il ne craint pas la réaction des supporteurs.

« Regardez autour de vous ! », s’exclame-t-il en désignant le stade comble. « Les choses ont déjà commencé à changer. »

Un club de droite ?

En Israël, sport et politique ont toujours été intimement liés.
Le Beitar est une émanation du mouvement de jeunesse sioniste révisionniste Betar et il a toujours entretenu des liens avec les partis Herout, puis Likoud. Contrairement aux autres équipes de football de première ligue israélienne, le club n’a jamais eu de joueurs arabes en son sein en 76 ans d’histoire.

Si la direction a toujours soutenu que le Beitar n’avait rien contre les Arabes et même tenté de recruter des joueurs arabes, comme Walid Badir dans les années 1980 et 1990, les commentateurs soupçonnaient régulièrement les responsables du club de céder à leurs supporteurs extrémistes.

Avant les Tchétchènes, le seul joueur musulman à avoir jamais enfilé le maillot jaune et noir du Beitar était le défenseur nigérian Ibrahim Nadala, reparti au bout de quelques mois, en plein milieu de la saison 2004-2005, lassé des insultes que proféraient contre lui les fidèles du club.

Deux ans plus tard, Gaydamak envisageait de recruter Abbas Suan, joueur israélien de Sakhnin, la meilleure équipe arabe israélienne du pays, mais il s’est aussitôt rétracté, cédant sans doute aux pressions.

Aujourd’hui, Suan a pris sa retraite et entraîne l’équipe junior des Bnei Sakhnin.

Au terme des 10 minutes pendant lesquelles Kadiyev a évolué sur le terrain, il sourit. Pour lui, le temps est venu pour des joueurs arabes d’entrer au Beitar. « Un changement s’est produit, la glace a été rompue », se félicite-t-il. « Maintenant, tout va arriver. N’importe quel joueur arabe de qualité pourra dorénavant entrer au Beitar : Ahmed Saba, peut-être, ou un autre… » Les paroles de Suan pèsent leur poids, car l’ancien capitaine des Bnei Sakhnin s’est personnellement heurté au vitriol des supporteurs extrémistes du Beitar : une première fois pendant un match de ligue où il jouait contre l’équipe de Jérusalem, et ensuite, lorsqu’il a endossé les couleurs de l’équipe nationale d’Israël sur le terrain.

Ainsi, dans un match contre la Croatie en février 2005 au stade Teddy, le public de la tribune est l’a hué chaque fois qu’il touchait le ballon, et une banderole proclamant « Tu ne nous représentes pas » a été déployée dès l’instant où il a pénétré sur le terrain.

Histoires de familles

Limor Livnat, qui assiste au match en compagnie d’autres personnalités politiques, se montre, elle aussi, optimiste pour l’avenir. « J’espère que cela continuera comme ça », déclaret- elle. « La majorité des partisans du Beitar ont prouvé qu’ils soutenaient cette initiative et qu’ils formaient un public tout à fait normal. Quant à ceux qui ont sifflé Kadiyev, ils ne représentent qu’une infime minorité. Non, ce que nous avons vu ce soir était vraiment très positif et encourageant ! » Gaydamak a abondé dans son sens. « Nous avons vu que le public israélien a fait un excellent accueil à un joueur musulman. Ceux qui ont protesté sont peu nombreux et ne sont pas représentatifs d’Israël. » A l’évidence, il convient toutefois de ne pas se réjouir trop vite : le chemin vers le changement sera long et difficile. Les supporteurs qui refusent l’entrée de musulmans ou d’Arabes dans l’équipe sont déterminés à poursuivre leurs actions contre la direction du club, et l’incendie qui a éclaté dans les bureaux a soulevé de profondes inquiétudes.

Bar Afik, supporteur du Beitar âgé de 21 ans, assistait à l’entraînement de son équipe fétiche le lendemain de l’incendie. Il a déclaré qu’il continuerait à s’opposer à l’entrée des deux joueurs tchétchènes dans le club, quoi qu’il arrive.

« On s’en fiche, tout ce qu’on veut, c’est qu’ils s’en aillent », a-t-il lancé, ajoutant qu’il ne faisait pas partie de La Familia.

« La Tchétchénie est un pays de terroristes. Je suis sûr qu’il y a des terroristes dans leurs familles. Nous sommes entourés de musulmans et d’Arabes qui veulent nous détruire. » Ouri Cohen, 17 ans, autre supporteur, est quant à lui membre de La Familia. Le jour du match contre Sakhnin, il a été contraint de rester à l’extérieur du stade. Il affirme qu’il ne cédera pas. « On ne m’a pas laissé entrer », soupire-t-il.

« Je suis déçu d’apprendre que Kadiyev a joué, parce qu’il n’y a jamais eu d’Arabes au Beitar et qu’il ne doit jamais y en avoir. Nous voulons que Kornfein et Arkadi s’en aillent. » Dans la communauté arabe, on observe avec beaucoup de scepticisme les changements qui s’amorcent dans le club de Jérusalem.

Le député Ahmed Tibi a assisté au match et encouragé Sakhnin. « Le Beitar ne mérite pas d’avoir un joueur arabe », a-t-il dit à la sortie. « Aucun Arabe qui se respecte ne peut accepter de jouer ici. Mais qui sait, peut-être que quelque chose va changer. Peut-être que nous sommes sur la bonne voie. Attendons de voir. »


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