De bons voisins

By ANDREW FRIEDMAN
September 15, 2013 11:43

Si on met de côté les extrémistes musulmans de Londres, les efforts de coexistence entre juifs et musulmans semblent porter leurs fruits




Des membres du groupe musulman Minhaj-ul-Quran a proximite du lieu de deces de Lee Rigby.

P18 JFR 370. (photo credit: Olivia Harris/Reuters)

A première vue, une réunion au centre musulman du nord de Londres, à Stamford Hill, ne présente rien qui sorte de l’ordinaire. Pourtant, il faut dire que la communauté a été secouée par une série d’attaques antimusulmanes, après l’assassinat de Lee Rigby, un soldat britannique qui n’était pas en service, à Woolwich, au sud de Londres, le 22 mai dernier. Et le 5 juin, une mosquée et un centre communautaire situés dans le quartier de Muswell Hill, à Londres également, à moins de 10 kilomètres de Stamford Hill, ont été lourdement endommagés par un incendie criminel. Suite à ces événements, les communautés musulmanes à travers le pays se sont réunies pour exprimer leurs craintes, prendre des mesures de sécurité, et protéger leurs mosquées et leurs maisons.

Mais à y regarder de plus près, ce rassemblement révèle une juxtaposition peu commune : Stamford Hill se trouve être l’un des principaux quartiers juifs ultraorthodoxes de Londres, et juifs et musulmans y vivent côte à côte.

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Lors de cette réunion au centre musulman du nord de Londres, on a pu voir femmes voilées musulmanes et hommes vêtus de longues djellabas discuter avec des juifs ultraorthodoxes – parmi lesquels figurent des conseillers municipaux juifs et musulmans et des militants locaux – de la montée de l’extrême-droite en Angleterre et de la menace représentée pour les deux communautés par des groupes d’extrême-droite comme la Ligue de défense anglaise.

De fait, les Shomrim (les gardiens en hébreu), le groupe de sécurité ultraorthodoxe, ont proposé d’inclure les sites musulmans sur leurs itinéraires de patrouille, et de former la communauté musulmane aux procédures de sécurité et de sûreté.

Voisins, collègues et amis 


Cette information a fait la une des médias juifs à travers le monde. Et pour Abraham Jacobson, un résident harédi de Stamford Hill depuis plus de deux décennies, il était temps que les médias rectifient le tir.

« Les gros titres sur l’animosité entre juifs et musulmans peuvent faire vendre les journaux, mais ces histoires ne reflètent pas la réalité sur le terrain, que ce soit à Londres ou ailleurs en Angleterre », souligne Jacobson, conseiller municipal pour les libéraux démocrates, dans le district de Hackney.

Au contraire, explique-t-il, la plupart des juifs et des musulmans en Grande-Bretagne travaillent ensemble depuis des décennies sur une foule de questions politiques, comme la circoncision, l’abattage rituel (shehita pour les juifs, halal pour les musulmans) et les autopsies. Il affirme que lui et sa famille ont plus de choses en commun avec leurs voisins musulmans, à Stamford Hill, qu’avec un grand nombre d’Anglo-Saxons blancs britanniques au sein desquels il a grandi.

« J’ai vécu à Gateshead [une enclave ultraorthodoxe de premier plan dans le nord de l’Angleterre]. Là, on sent vraiment la menace de l’extrême-droite. Les gens n’ont pas peur de balancer des insultes comme “sale juif”, parfois accompagnées de répugnants crachats par terre, juste à côté de vous. Ils ne peuvent pas vous cracher directement à la figure, car ils se rendraient coupables d’une agression, mais cracher par terre n’est pas un crime », poursuit Jacobson.

« En revanche, ici à Londres, nous côtoyons nos voisins musulmans depuis des décennies, sans friction ni tension. Je suis arrivé à Stamford Hill en 1990, et nous n’avons jamais cherché à servir d’exemple aux autres communautés. Nous sommes tout simplement voisins, collègues de travail et amis, solidaires les uns des autres. Aussi, lorsque des groupes d’extrême-droite s’attaquent à la communauté musulmane ici-même, nous savons parfaitement que nous pourrions bien être les prochains sur la liste à leur servir de cibles », continue Jacobson.

Un seul « côté » 


Une promenade le long de Cazenove Road, une avenue centrale qui traverse le quartier et abrite environ 20 000 juifs ultraorthodoxes et 30 000 musulmans, illustre ses propos.

La rue est une artère très animée, où de jeunes Satmar avec leurs longs manteaux et leurs papillotes tentent d’éviter de frôler les jeunes musulmanes dans leurs hijabs. Debout à un coin de rue, deux femmes – l’une orthodoxe, l’autre musulmane – bavardent poliment en attendant que le feu passe au rouge.

Munaf Zeena, le directeur du Centre musulman du nord de Londres, situé directement en face de l’école primaire juive Marks Simon, attribue l’harmonie de la communauté à une kyrielle de programmes qui s’adressent à des centaines de personnes par semaine, musulmans et non-musulmans confondus.

Notre rencontre a eu lieu un jeudi matin, début juillet, aussi le bâtiment était-il relativement calme. Mais Zeena et Jacobson affirment tous deux que la salle de bibliothèque et de loisirs sera pleine en milieu d’après-midi, avec des adolescents qui viennent jouer au billard et au ping-pong, faire leurs devoirs ou encadrer des élèves plus jeunes, dans le cadre du programme de tutorat du centre.

Jacobson assure des heures de bureau régulières au centre et souligne que les habitants orthodoxes n’hésitent pas à lui rendre visite sur place.

« Je dirais que trois domaines contribuent à la réussite de cette communauté : l’éducation, le bon voisinage et l’esprit d’ouverture qui prévaut », explique Zeena. « Tout d’abord, nous sommes voisins – nous vivons ensemble, faisons nos courses dans les mêmes magasins, nos enfants jouent dehors sur les mêmes terrains de jeux. Deuxièmement, l’éducation et l’ouverture d’esprit ont un rôle important. Même si nous voyons le monde différemment, nous sommes capables d’engager le dialogue. En ouvrant le centre à tous les habitants, nous prouvons que nous faisons partie de la communauté. Et quand il y a eu des attaques criminelles, nous avons tous collaboré avec la police pour traquer les assaillants. Je suis heureux de dire que, dans la plupart des cas, les agresseurs venaient tous de l’extérieur de la communauté. Je ne veux même pas dire que les “deux côtés” travaillent ensemble sur cette question, parce que, comme l’a dit Abraham, une attaque contre notre communauté est une attaque contre nous tous. De sorte qu’il n’y a qu’un seul “côté” ici. » 


Une intégration réussie 


Selon le directeur des programmes, Mohammed Amejee, l’institution a été conçue à l’image des centres communautaires juifs, dans le but ultime de fournir une « approche globale » aux familles.

« Partout où ils vivent, les juifs orthodoxes ont mis en place des services pour répondre aux besoins de leurs communautés – la nourriture casher, le respect de modestie pour les hommes et les femmes, etc. D’autres centres non orthodoxes accueillent des festivals de films juifs, les programmes pour les fêtes etc.

Ainsi, M. Zeena et d’autres ont repris ce modèle et cela fonctionne pour l’ensemble de la communauté », explique Amejee.

Les efforts de coexistence de Stamford Hill sont imités à Londres et à travers la Grande-Bretagne. Il existe des groupes actifs juifs et musulmans à Manchester, Bristol et ailleurs, ainsi que dans plusieurs universités à travers le pays, dont beaucoup vantent la participation de voix éminentes des communautés religieuses juives et musulmanes.

Les militants associatifs musulmans et les autorités religieuses attribuent le succès de ces efforts à deux points principaux : l’intégration réussie des musulmans au sein de la société britannique, alliée à leur effort particulier pour condamner le terrorisme et se distancer, avec leurs communautés, des imams et des prédicateurs extrémistes.

Expliquer Mahomet au monde 


« Je suis né au Pakistan, mais j’ai émigré en Angleterre en 1975 pour servir la communauté musulmane ahmadi ici », raconte Naseem Ahmed Bajwa, imam senior à la mosquée Baitul Futuh à Morden, au sud de Londres. « En ce temps-là, l’islam n’était jamais mentionné dans les médias ou dans les journaux, ni n’importe où, en fait. Les gens ne voulaient pas parler de religion du tout. C’est loin d’être vrai aujourd’hui. Au contraire, les gens veulent parler de l’islam, ils s’y intéressent de plus en plus et cherchent à comprendre ce que c’est. J’ai le regret de le dire, mais c’est parce que l’islam a eu très mauvaise presse ces dernières années, en raison d’attaques véritablement anti-islamiques envers des personnes innocentes. » Depuis lors, Bajwa souligne que sa mosquée – dont la devise « Amour pour tous, haine pour personne » orne toute la façade du bâtiment principal, clairement visible à la circulation automobile – s’est développée pour devenir la plus importante d’Europe occidentale, dotée d’immenses salles de prière pour hommes et femmes, qui peuvent accueillir jusqu’à 10 000 fidèles. Le complexe fonctionne également comme centre d’éducation à l’islam et à la paix.

« Nous avons une journée spéciale, appelée Journée des fondateurs religieux », note Bajwa. « Une fois par an, nous invitons les dirigeants de toutes les religions à venir présenter leur religion dans notre mosquée pour en faire partager les enseignements. Plusieurs rabbins sont venus parler du judaïsme, et ils m’ont rendu la pareille en m’invitant à leur tour à m’exprimer dans leurs synagogues. Que cela passe pour un fait remarquable est une véritable tragédie. Le prophète Mahomet était très clair quand il a déclaré : « Tous les hommes sont les enfants de Dieu ».

Quand on lui objecte que, bien que l’islam soit source de richesse spirituelle pour bon nombre à travers le monde, les musulmans sont aussi souvent les auteurs d’actes de haine et de violence formidables, il répond : « Oui, vous avez parfaitement raison, mais le prophète Mahomet l’avait prédit. Nous pouvons cependant choisir d’être ceux qui échapperont au brasier. Selon les paroles du Prophète, toute personne qui prend l’épée ne sera pas seulement battue, elle sera humiliée. Nous devons montrer au monde la beauté de l’islam et du prophète Mahomet pour essayer de gagner les cœurs. C’est la seule façon d’avancer », explique l’imam.

La montée de l’islamisme 


Les leaders musulmans laïcs reconnaissent également le fait que Londres a acquis la réputation d’être un paradis pour les prédicateurs islamistes radicaux, ces deux dernières décennies. Pour autant, comme Bajwa, ils affirment que les extrémistes ont une audience minimale parmi la communauté musulmane locale.

Plusieurs facteurs ont contribué à la montée de l’islamisme radical à Londres : le ralentissement économique de l’Angleterre à la fin des années 1990 et au début des années 2000, et le soutien financier aux mosquées locales par des régimes radicaux comme l’Arabie Saoudite. Les jeunes musulmans ont été endoctrinés dans les centres musulmans comme les mosquées de Finsbury Park, East London et Regent’s Park, en plus de différents clubs de jeunes à travers le pays.

Les responsables laïcs musulmans expliquent à présent que leurs communautés ont entrepris une période d’introspection et d’évaluation de l’islam en Grande-Bretagne et de leur avenir dans le pays.

« Quand l’économie est en déclin et que de nombreux jeunes – blancs et de couleur – rencontrent des difficultés à trouver du travail, c’est le terreau idéal pour l’implantation des islamistes. Ces derniers peuvent mettre le grappin sur un jeune dans une mauvaise passe et leurs messages utopiques et violents vont alors trouver écho », explique Fiyaz Mughal, le fondateur du site de dialogue en ligne, Faith Matters (questions de foi). « Oui, il existe un certain fanatisme antimusulman en Angleterre, et c’est un problème auquel nous devons faire face. Nous devons prendre la responsabilité de nos propres communautés et insister pour devenir des citoyens productifs de notre société », affirme Mughal.

Pour illustrer cela, il soulève un incident récent qui s’est déroulé à la mosquée de Finsbury Park. Depuis que l’ancien chef de la mosquée, Omar Bakri Mohammed, a été emprisonné en 2005 pour avoir récolté des fonds pour al-Qaïda, Mughal affirme que les administrateurs du lieu ont tout fait pour blanchir l’image de la mosquée et en extirper les éléments extrémistes. Des efforts qui semblent avoir porté leurs fruits puisqu’en juin, la mosquée a tenu une journée portes ouvertes pour les musulmans locaux et les non-musulmans, invités à visiter le complexe, rencontrer les membres du clergé et en apprendre davantage sur l’islam.

Indiens et Pakistanais Tous les musulmans interviewés pour cet article reconnaissent que le conflit israélo-palestinien pose un défi permanent au dialogue intercommunautaire. Mais les militants associatifs déclarent cependant que le respect mutuel et les directives pour le dialogue qu’ils ont mis en place au fil des ans, ont permis de maintenir des liens, même aux heures les plus sombres.

Cela se traduit par la volonté expresse de se concentrer principalement sur les questions locales, qui préoccupent les deux communautés, et d’éviter toute discussion politique sur le Moyen-Orient. Et plusieurs groupes, dont le Forum judéo-musulman de la région de Manchester et le groupe Faith Matters londonien, ont même organisé des voyages d’étude conjoints en Israël et dans les Territoires palestiniens. Mais, selon leurs dirigeants, il a fallu des années pour établir des relations de confiance et pouvoir relever ce défi.

Ce climat est favorisé en partie par le fait que la quasi-totalité des 2,9 millions de musulmans de Grande-Bretagne sont d’origine indienne et pakistanaise, et que seuls 100 000 musulmans environ viennent de pays arabes. Ceci est important pour deux raisons. D’abord, même si les musulmans du monde entier se sentent naturellement liés les uns les autres, indépendamment de leur origine ethnique, la Grande-Bretagne est éloignée du monde arabe : une distance qui permet aux musulmans britanniques de minimiser leur colère sur les sujets qui fâchent. Ensuite, l’islam sur le sous-continent a été fortement influencé par la pensée soufie, la tradition mystique de l’islam, qui met l’accent sur la croissance spirituelle aux côtés de la pratique religieuse.

Finalement, Jacobson affirme que le succès des relations entre juifs et musulmans en Grande-Bretagne n’est pas aussi complexe qu’on pourrait le penser. Il offre, selon lui, beaucoup moins d’intérêt que les théories qui tournent autour de la théologie ou de la sociologie. Au bout du compte, note-t-il, il ne s’agit guère que de vivre ensemble, de vaquer à ses occupations quotidiennes et d’essayer de former une vraie communauté solide.

« Nous sommes tous voisins ici. Je ne me soucie pas de savoir si le gars d’à côté est juif, musulman ou autre. Je veux juste que Stamford Hill soit un endroit accueillant où tout le monde se respecte. Evidemment, rien n’est parfait, mais je pense que nous nous en sortons plutôt bien », conclut Jacobson.



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