Pour une nouvelle judaïté israélienne

Le projet de loi sur l’union civile est essentiel pour ceux qui, en Israël, tentent de concilier identité juive et valeurs démocratiques.

By RUTH CALDERON
January 7, 2014 16:57
Ruth Calderon

P9 JFR 370. (photo credit: Marc Israel Sellem)

C’était il y a fort longtemps. J’étais alors une future jeune mariée pleine de rêves. Je me trouvais au Grand Rabbinat pour ce qu’on appelait « une séance d’orientation pour les futures épouses ». L’épouse d’un rabbin nous expliquait, avec des métaphores maladroites, les grands principes de la pureté familiale et ses avantages. Pas un mot en revanche sur le concept des kiddoushin – la cérémonie de consécration de la mariée à son époux et à lui seul. Et, bien sûr, l’idée de kiddoushin mutuels n’était même pas l’ombre d’une éventualité.


J’étais au début de mon cursus universitaire, et pleine d’enthousiasme après ma récente découverte de la Mishna, du Talmud, des Midrashim et de la philosophie juive. J’aurais voulu impartir un peu de cette profondeur dans la première cérémonie importante de ma vie d’adulte. Mais le Grand Rabbinat des années 1980 m’a tourné le dos, à moi comme à beaucoup d’autres. Il était clair que, si mon futur partenaire et moi décidions de nous inscrire au rabbinat, il nous faudrait suivre à la lettre la seule cérémonie de mariage envisageable, celle du rite strictement orthodoxe.


La coopération problématique entre la population « laïque » et le rabbinat en ce temps-là était telle que nous menions des vies totalement séparées. Il nous arrivait de nous croiser lors de cérémonies importantes : la brit d’un fils, une bar ou bat-mitsva, un mariage, un divorce ou un enterrement. Lors de ces rencontres, un rabbin, en général un parfait inconnu qui ne serait jamais une source de conseils ou de réconfort dans le futur, présidait la cérémonie maladroitement, comme s’il voulait en finir au plus vite, afin d’échapper au milieu non orthodoxe autour de lui – mais pas avant de recevoir un paiement quelconque dans une enveloppe discrète.


Nous ne voulions pas cautionner cet accord tacite. Nous voulions prendre la pleine responsabilité de cette cérémonie qui marquait un tournant important dans notre vie. Nous ne souhaitions pas nous marier d’une manière qui ne refléterait pas nos personnalités. Nous pensions que cette première cérémonie devait ressembler au foyer juif que nous voulions construire. Mais en tant que femme et juive, je ne pouvais pas trouver ma place dans le cadre religieux proposé.


Et comme en ce temps-là il n’existait pas d’autre option en Israël, mon partenaire et moi nous sommes envolés pour Chypre, où nous nous sommes mariés au cours d’une cérémonie civile. Ce n’était pas l’idéal non plus. Seuls, un samedi matin, dans un bureau sombre de la municipalité de Larnaca, l’officiant a débité les questions traditionnelles. Nous avons répondu « I do » comme dans les films américains et échangé les alliances. Nous étions heureux sur le moment, mais regrettions l’absence de la famille et des amis et le fait que tout se déroulait dans une autre langue que la nôtre.



Evolution n’est pas révolution


Aujourd’hui, en tant que députée, l’un de mes soucis principaux est de créer une réalité différente pour mes enfants et pour tous les jeunes qui veulent vivre en couple dans l’Etat hébreu.


Ces derniers mois, un processus se met en place sur le plan civil et politique pour nous rapprocher, petit à petit, d’un judaïsme « plus accessible » en Israël. Il s’agit d’un processus évolutif, pas d’une révolution. Ceux qui sont derrière ce projet de loi espèrent profiter de l’air du temps, et insuffler des changements au niveau de la législation. Plusieurs propositions sont à l’ordre du jour de la Knesset qui, ensemble, visent à créer une image d’ouverture pour un judaïsme moderne et attrayant. Ils portent sur des questions telles que l’esprit du Shabbat dans le domaine public, la cacheroute, les funérailles et l’étude de la Torah. L’idée majeure est de mettre à la disposition du public juif dans son ensemble d’autres moyens d’expression culturels et de favoriser en même temps l’égalité civile et la liberté individuelle.L’une des initiatives clés de ce processus est le projet de loi sur l’union civile, défendu par Yesh Atid, que j’ai eu le privilège de rédiger avec la députée Aliza Lavie.


Comme de coutume, Yesh Atid a apporté dans ce processus de rédaction les valeurs et les sensibilités des communautés orthodoxes et laïques dont nous sommes issus. Cette interaction nous a permis de trouver un juste milieu et de faire progresser nos objectifs sans nuire à l’une des communautés que nous représentons.


L’objectif du projet de loi est de permettre aux citoyens israéliens de choisir librement entre le mariage religieux et l’union civile. La nouvelle institution de l’union civile veut offrir à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se marier par le biais d’une cérémonie religieuse sous l’égide du Grand Rabbinat, de vivre en couple, d’une manière qui ait un sens pour eux, et qui leur alloue tous les droits civils conférés aux couples mariés en Israël aujourd’hui.


La nouvelle loi vise à modifier la situation actuelle, dans laquelle la seule façon légale pour des Juifs résidant en Israël de se marier et de divorcer passe par le Grand Rabbinat orthodoxe. Cela crée une situation dans laquelle le rabbinat est obligé de servir des communautés qui ne reconnaissent pas son autorité, avec l’antagonisme qui en découle des deux côtés.


Contrairement aux initiatives législatives antérieures, toutefois, le but du projet de loi n’est pas de manifester contre ou de saper les pouvoirs du Grand Rabbinat. Mariages et divorces orthodoxes resteront sous sa seule juridiction. Le projet de loi tend simplement à créer une voie parallèle civile pour le mariage et le divorce.



Respecter la diversité des courants


Il faut être clair cependant : l’union civile, en soi, n’est pas l’équivalent d’un mariage juif. Chaque couple qui s’unit par l’union civile peut également, s’il le souhaite, tenir toute autre cérémonie religieuse à sa convenance. Dans cette nouvelle réalité, un couple qui décide de se marier par le rabbinat le fera librement, par un engagement total et non par absence d’alternative. Les kiddoushin auront un sens pour lui. Le choix du rabbin sera une part importante de la cérémonie et de leur vie par la suite de couple marié.


Cela bénéficiera à l’émergence d’une nouvelle judéité israélienne. L’union civile est un excellent exemple de législation juive et démocratique. Elle ouvre de nouvelles possibilités et permet de préserver le caractère juif de l’Etat, tout en conférant à ses citoyens la faculté d’exercer leurs droits fondamentaux d’une manière qui correspond à la vision qu’ils ont du monde. La puissance, la résilience et la richesse culturelle de la tradition juive découlent de sa capacité à évoluer avec le temps.


Parallèlement aux notions de solidarité universelle entre tous les Juifs, les nombreuses communautés de la diaspora ont suivi des chemins distincts sur le plan de la tradition. Ici en Israël, nous avons hérité d’un large éventail de courants religieux, de coutumes et de cérémonies religieuses variées, de modes de vie différents. Nous devons respecter et honorer cette diversité, et encourager l’Etat d’Israël à créer un espace juif accueillant qui englobe, honore et respecte les différentes communautés juives ainsi que les religions et les groupes minoritaires.


La liberté n’est pas une faiblesse. Au contraire, le fait de relâcher la pression orthodoxe renforcera le rabbinat et favorisera la culture juive israélienne. Un certain degré de liberté aidera à restaurer les liens avec les communautés juives de la diaspora qui, une fois de plus, pourront se tourner vers Israël comme vers leur propre maison. Cela ne peut que nous renforcer et nous enrichir en tant que peuple.


La proposition de loi sur l’union civile est essentielle en Israël pour tous ceux qui tentent de concilier l’identité juive avec les valeurs démocratiques. Lentement, au fil du temps, nous serons en mesure de voir émerger un Israël plus juif et plus démocratique, dans toute sa belle diversité.


Je crois fermement que la nouvelle loi va aider les Juifs qui ne se sentent pas à l’aise dans le monde orthodoxe, et, en même temps, permettre au Grand Rabbinat d’établir une relation plus saine avec le grand public.


Cette nouvelle option civile va apaiser les tensions causées aujourd’hui par le manque d’alternative. Cela va également entraîner de nombreux Israéliens laïques à considérer favorablement l’idée de l’union civile complétée par un mariage orthodoxe.


Cela incitera, en outre, le Grand Rabbinat à une plus large ouverture d’esprit vis-à-vis des besoins de la population laïque et à faire un effort – à mon avis, c’est déjà le cas – pour être une source d’inspiration dans le mariage et la vie juive en général, envers tous ceux qui choisissent de franchir son seuil. 


Titulaire d’un doctorat en études talmudiques, le Dr Ruth Calderon est députée et membre du parti essentiellement laïque Yesh Atid.


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