Jibril Rajoub attend son heure
By DANNY RUBENSTEIN
03/27/2012 12:23
Quand il a quitté le commandement des Forces palestiniennes de Sécurité préventive de Cisjordanie on a cru que Jibril Rajoub, l’homme fort du Fatah, avait abandonné la politique pour le sport.
Jibril Rajoub Photo: Reuters
Jibril Rajoub aura bientôt 60 ans. Ce membre du Comité central du Fatah qui
dirige la Fédération palestinienne de Football est considéré comme l’un des
personnages les plus puissants de l’Autorité palestinienne (AP). Invités à
déjeuner dans sa grande maison de Ramallah, on nous informe que notre hôte a été
retardé par une réunion, mais qu’il arrivera bientôt. Par curiosité, je demande
si Abou Rami - c’est ainsi que tout le monde l’appelle ici - conduit lui-même sa
voiture. L’un de ses collaborateurs me regarde d’un air étonné. “Abou Rami ne
conduit pas”, me répond-il, “il a des chauffeurs. C’est l’homme le plus
puissant des Territoires, après le président Abou Mazen”, ajoute-t-il, au cas où
je n’aurais pas bien compris, faisant allusion au chef de l’AP Mahmoud Abbas
qu’il appelle par son nom de guerre.
Jibril Rajoub finit par arriver. Il
n’a guère changé depuis le temps où il était l’un des chefs de sécurité les plus
redoutés de Cisjordanie. Cet homme chauve solidement charpenté respire
l’autorité. Il se lance aussitôt dans une discussion politique tous azimuts.
S’il est actuellement le numéro un du sport palestinien, son esprit est
indubitablement tourné vers des enjeux plus vastes que la prochaine victoire sur
un terrain de football. Il reproche au gouvernement israélien de ne pas avoir le
courage de reprendre les négociations avec les Palestiniens.
“Je connais
les Israéliens et je connais leurs dirigeants. J’ai passé des heures en
leur compagnie. Le problème, ce n’est pas que le Premier ministre Netanyahou et
son gouvernement ne comprennent pas à quel point la situation est dramatique.
Ils le savent parfaitement. Non, le problème, c’est qu’ils ont peur de mettre en
oeuvre les mesures nécessaires pour reprendre le dialogue avec Abou Mazen.
Itzhak Rabin, lui, était courageux et il ne craignait pas de prendre les bonnes
décisions. Netanyahou ne lui ressemble pas.”
Jibril Rajoub reconnaît
cependant qu’Israël n’est pas seul responsable de l’impasse actuelle des
pourparlers. “Nous aussi, nous avons commis des erreurs”,
affirme-t-il.
C’est à travers une loyauté sans faille envers le chef
Abbas et sa vision politique que Jibril Rajoub a bâti son pouvoir et il continue
visiblement aujourd’hui à participer au débat politique au sein du
gouvernement.
Les élections présidentielles et législatives
palestiniennes se tiendront cette année, même si elles risquent d’être
retardées. Mahmoud Abbas n’a cessé d’annoncer qu’il ne se représenterait pas,
mais à l’heure qu’il est, le Fatah n’a pas d’autre candidat. Alors, qui sait ?
Lorsque la date des élections sera enfin fixée, tout laisse à penser que le
charismatique Jibril Rajoub entrera en lice.
“Une colère qui vient du
Ciel”
C’est au lendemain de la guerre des Six-Jours que Jibril Rajoub, né à
Dura, près de Hébron, rejoint le Fatah. Il n’a pas encore 17 ans lorsqu’il lance
une grenade sur un camion de Tsahal. Il est alors arrêté et condamné à la prison
à perpétuité. Dans les geôles israéliennes, il apprend l’hébreu et l’anglais,
qu’il parlera vite couramment, et devient, au fil des ans, un leader pour les
autres détenus.
En 1985, il est relâché dans le cadre d’un échange de
prisonniers. On le nomme alors responsable des employés de l’Orient House, à
Jérusalem-Est, quartier général officieux de l’OLP en Cisjordanie. Faiçal
al-Husseini, directeur de l’Orient House, remarque vite ce jeune homme agressif
et beau parleur de 32 ans. “C’est une colère qui vient du Ciel”, commente-t-il.
Peu après, Jibril Rajoub épouse la secrétaire d’Al-Husseini, fille d’une grande
famille de Jérusalem.
Lorsqu’en 1987, éclate la première Intifada, Jibril
Rajoub en est l’un des organisateurs. Arrêté en 1988, puis expulsé, il rejoint
Yasser Arafat en Tunisie. Ses relations avec le leader de l’OLP connaissent des
hauts et des bas. A sa sortie de prison, Jibril Rajoub est devenu en effet plus
modéré et a commencé à prôner le compromis avec Israël.
En février 1994,
après la signature des Accords d’Oslo et avant le départ d’Arafat pour Israël,
il est en Tunisie quand il apprend l’assassinat par le médecin juif Barouch
Goldstein de 29 fidèles musulmans dans le caveau des Patriarches, à
Hébron.
Arafat et la majorité de ses collaborateurs sont aussitôt tentés
d’annuler les Accords d’Oslo. Quand on annonce à Arafat que le Premier ministre
Itzhak Rabin veut s’entretenir avec lui au téléphone, ses proches le conjurent
de ne pas répondre. Ce jour-là, c’est Jibril Rajoub qui parvient à le convaincre
de prendre le combiné pour parler à Rabin et accepter ses excuses et ses
condoléances.
Plusieurs mois plus tard, l’AP s’est installée à Ramallah
et Jibril Rajoub est devenu responsable de la sécurité intérieure de
Cisjordanie, une position qui lui confère un pouvoir considérable. On le
considère comme un fidèle d’Arafat, mais les deux hommes sont souvent en
désaccord.
Vers une lutte populaire non armée ?
Après la mort d’Arafat,
Jibril Rajoub termine ses études sur Israël à l’université Al-Qods à Jérusalem.
En 2009, il est nommé secrétaire général adjoint du très influent Comité central
du Fatah. Là encore, il s’agit d’un poste important, d’autant que le secrétaire
général qu’il est censé seconder, un homme âgé du nom de Abou-Maher Ghneim, vit
en Tunisie et ne prend pas son propre rôle très à coeur.
Quand on
sollicite Jibril Rajoub pour diriger la Fédération palestinienne de Football, il
accepte aussitôt : il a compris l’intérêt de cette organisation, qui regroupe
des milliers de joueurs qui apprécient ce qu’il fait pour eux. Il trouve des
fonds pour financer les clubs, multiplie les terrains et organise de nombreux
championnats locaux et internationaux.
Jibril Rajoub passe pour l’un des
leaders du Fatah les plus proches du Hamas, où son frère occupe un
poste-clé. Selon lui, le Mouvement de Résistance islamique s’est lancé
dans des changements de stratégie fondamentaux, posant des difficultés
nouvelles, à la fois pour Israël et pour ses rivaux de longue date au
Fatah.
L’homme se déclare optimiste sur les chances de réconciliation
entre l’AP à Ramallah et le Hamas à Gaza. Une réconciliation qui, dit-il, ne
peut qu’accroître les possibilités de faire avancer le processus de paix. Pour
lui, le Hamas est maintenant prêt à accepter le principe de deux Etats, même
s’il se refuse toujours à une reconnaissance officielle d’Israël.
A
l’entendre, le Hamas serait également disposé à remplacer, dans son intitulé,
les mots “lutte armée” par “lutte populaire”.
“Les pires erreurs que nous
ayons commises”, expliquet- il, “ont été l’utilisation d’armes à feu et les
attentats sanglants pendant la seconde Intifada. Cela nous a causé un tort
considérable. Abou Mazen, lui, Démanteler les milices du Hamas Quand Mahmoud
Abbas discute avec Khaled Mashaal, du Hamas, ce dernier se dit prêt à accepter
le principe d’une lutte populaire non violente, révèle Jibril Rajoub. Ce serait
la raison de son conflit actuel avec ses opposants au
Hamas.
“Aujourd’hui, le Hamas s’est lancé sur la voie d’une lutte
populaire non armée”, affirme-t-il. “Nous le voyons bien à travers les annonces
publiques de son dirigeant Khaled Mashaal, qui est tombé d’accord avec Abou
Mazen. Je suis convaincu que nous allons continuer sur ce chemin-là.”
Il
y aurait déjà, selon Jibril Rajoub, un accord de principe entre Fatah et Hamas
pour les prochaines élections générales, ainsi que pour l’interdiction des armes
à feu en dehors du contrôle du gouvernement de l’AP. Un principe que les
Palestiniens appellent : “Une arme, une balle.” Jibril Rajoub est convaincu que
le Hamas n’aura pas le choix : il devra démanteler ses milices. S’il doit y
avoir réconciliation totale, il n’existe aucune possibilité que le Hamas, en
tant que mouvement politique, ait une armée privée.
D’autres problèmes
restent encore à régler : cesser les incitations à la haine contre Israël et
s’occuper des familles des victimes de la violence du Fatah et du
Hamas.
Jibril Rajoub reconnaît que les médias palestiniens doivent mettre
la pédale douce dans leurs pamphlets contre Israël, mais il dénonce ce qu’il
appelle “l’incitation institutionnelle à la haine” par Israël contre les
Palestiniens.
Par exemple, explique-t-il, pourquoi baptiser le boulevard
périphérique de Jericho du nom du ministre israélien assassiné Rehavam Zeevi ?
“Vous pouvez appeler toutes les rues que vous voulez du nom de Zeevi, qui
prônait l’expulsion des Arabes d’Israël. A Tel-Aviv ou n’importe où dans le
pays. Alors pourquoi en choisir une tout près de nous, à Jéricho ? Pour
moi, c’est de la provocation et de l’incitation à la haine.”