Helena et les douze petits pots de crème
By CORALINE LAMOUR
03/07/2012 12:14
Le “roman-vrai” de Michèle Fitoussi, Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté, vient de sortir au format Poche. Il relate l’histoire extraordinaire de cette pionnière des cosmétiques, une Polonaise d’1m47, qui à force de courage et de détermination, a construit un empire
science au service de la beaute Photo: © DR
C’est le hasard qui a guidé Michèle Fitoussi, éditorialiste chez Elle et auteure
de plusieurs romans, dans les pas d’Helena Rubinstein.
Après la lecture
d’une monographie sur cette femme d’exception, l’écrivaine est “enchantée” par
les prénoms “évocateurs” de ses soeurs (Lola, Regina, Rosa ou Ceska) et par son
incroyable parcours. A la fois roman et biographie, son ouvrage relève d’un
“vrai travail d’enquête”. Et d’un réel talent de conteuse. Michèle Fitoussi
explique avoir beaucoup lu et s’être également rendu en Pologne et aux
Etats-Unis pour rencontrer des proches ou moins proches de sa protagoniste.
“Pointilleuse sur les détails”, elle s’est tout de même permis de romancer le
destin d’Helena. Qui ne manquait pas elle-même de “gommer les pires moments de
sa vie” pour forger sa légende.
“Une menteuse ? Plutôt une brodeuse”,
écrit Fitoussi.
“Il n’y a pas de femmes laides, il n’y a que des femmes
paresseuses”, affirmait Rubinstein. Un leitmotiv qui a stimulé son action tout
au long de sa prolixe vie. Née Chaja Rubinstein le 25 décembre 1872 à Kazimierz,
le ghetto juif de Cracovie, la future entrepreneuse devient Helena sur le bateau
qui la mène en Australie.
La légende commence ici. Helena, 24 ans, armée
d’une ombrelle et de douze petits pots de crème confiés par sa mère, fuit un
mariage arrangé avec un veuf trop âgé. Elle s’exile alors à Coleraine. Exploitée
et harcelée par ses oncles, burinée par le vent du sud de l’Australie, Helena
peaufine son projet. Vendre des crèmes pour soigner les peaux abîmées par le
soleil. N’écoutant que son courage, elle crée Valaze, un onguent inspiré des
pommades de sa mère et ouvre son premier salon de beauté à Melbourne, en 1902.
Coup de chance, les Australiennes viennent d’acquérir le droit de vote. Sa
petite entreprise voit le jour en plein vent d’émancipation des
femmes.
Peau grasse, mixte ou sèche
Michèle Fitoussi qualifie Helena
Rubinstein de “visionnaire, de génie”. D’autres femmes ont monté leur entreprise
de beauté, comme sa principale rivale Elisabeth Arden. Mais Rubinstein peut se
targuer d’avoir démocratisé l’utilisation des soins et du maquillage, réservés
pendant très longtemps aux seules prostituées et actrices. La chance lui a
souri, il est vrai. Elle s’est trouvée au bon moment au bon endroit. En
Australie, mais aussi aux États-Unis où elle a profité de l’engouement
consumériste.
Car le XXe siècle voit les femmes s’émanciper par la
beauté. En 1912, des féministes américaines ont manifesté tout de blanc vêtues
pour obtenir le droit de vote. Leur seul signe de revendication : du rouge sur
les lèvres. La beauté est un pouvoir. Et c’est exactement ce que pense la jeune
Polonaise.
Néanmoins Helena doit surtout son extraordinaire réussite à
son travail. Son concept : la science au service de la beauté. Elle se rend
compte très tôt par exemple qu’il existe différents types de peaux : grasse,
mixte et sèche.
En 1905, Helena confie sa “boutique-institut” de
Melbourne à l’une de ses soeurs qu’elle fait venir de Pologne. Et reprend la mer
en direction de l’Europe.
Elle y rencontre des spécialistes de la beauté
: dermatologues, médecins et même les premiers chirurgiens esthétiques. Sa soif
de connaissances semble inépuisable.
Elle exprime parfois le regret de
n’avoir pas poursuivi ses études de médecine et ira parfois jusqu’à affirmer
avoir été diplômée dans ce domaine.
Autre coup de pouce : sa rencontre
avec Edward William Titus, déterminante.
Outre leur mariage qui durera
trente ans, le journaliste américain a lancé la politique marketing de
l’entreprise Helena Rubinstein. A force d’encarts publicitaires dans les
journaux, puis d’utilisation d’égéries, l’industrie de cosmétique a pris son
essor.
Titus était un mari volage, mais un bras droit
efficace.
“Impératrice de la beauté”
C’est ainsi que Cocteau a rebaptisé
Helena Rubinstein.
Sous l’influence de son mari érudit, puis par goût, la
femme d’affaires polonaise a fréquenté les plus grands noms de son
époque.
Chanel, Picasso, Yves-Saint-Laurent, dont elle sera l’une des
premières clientes, Colette, Dali... Elle porte un grand soin à la décoration de
ses instituts. Et marche au coup de coeur. Si elle aime, elle achète, et souvent
“en gros”. Elle s’attache les plus prestigieux architectes et des décorateurs
aguerris pour chaque nouveau salon.
Rubinstein apprécie également la mode
et se fournit chez les plus grands couturiers. La beauté est le véritable moteur
de sa vie. Son ambition a fait de sa passion un métier, une carrière et un
mythe.
A sa mort, en 1965, à 93 ans, l’empire Helena Rubinstein
comprenait plus de 30 000 employés, 15 000 usines et était présent sur trois
continents.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Trois éléments selon Michèle
Fitoussi : une marque, rachetée par l’Oréal en 1988. Un nom synonyme
d’entrepreneuse, de visionnaire, de collectionneuse et de mécène. Et la légende,
en partie créée par la femme d’affaires. Helena Rubinstein, un “petit bout de
femme” s’est “faite toute seule” selon l’expression de sa biographe. A la
différence de notre époque où les femmes sont plus “outillées”, ont accès aux
études, etc., Helena est partie de rien pour arriver au sommet.
Une telle
“tycoon” pourrait peut-être encore exister dans les pays émergents comme la
Chine selon Michèle Fitoussi. Aucun nom cependant ne lui vient en
tête.
L’ascension rocambolesque d’Helena Rubinstein va être portée à
l’écran prochainement. Fitoussi, dont le livre vient d’être traduit en anglais,
brésilien, polonais et russe, imagine bien Salma Hayek dans le rôle
principal.
La Journée de la Femme ? Michèle Fitoussi y était assez
opposée pendant des années. Et espère qu’un jour, elle disparaîtra, car cela
voudra dire alors que les femmes auront acquis les mêmes droits que les hommes.
L’auteure estime finalement que c’est une journée “symboliquement importante”
pour dire qu’il ne faut pas s’endormir les “autres 364 jours.” Son admiration
pour les femmes et leur courage retentit admirablement dans son dernier roman.