L’achèvement des travaux de construction et de rénovation de
trois des bâtiments les plus importants de la ville - que sont la cinémathèque,
le théâtre national Habima et le musée de l’Art - ont décidé le maire Ron
Huldai à déclarer l’année 2012 année de l’art à Tel-Aviv. L’occasion pour les
musées de la cité, ainsi que plus de 100 galeries indépendantes et autres
espaces alternatifs, d’offrir aux amateurs comme aux néophytes la possibilité
d’explorer le monde foisonnant des artistes et de la création contemporaine qui
grouillent un peu partout dans la Ville blanche.
Une petite promenade le soir, le long de la rue Ben Yehouda ou de la rue
Gordon, suffit pour se rendre compte à quel point Tel-Aviv renferme un nombre
impressionnant de galeries. Mais derrière les vitrines, exit le petit monde des
artistes bohèmes ou des précurseurs.
Percer dans l’art aujourd’hui relève davantage de la valeur pécuniaire de
l’artiste que de son talent. Les visions révolutionnaires des Picasso qui
signait des assiettes, Dali qui vendait son image et Andy Warhol qui utilisait
la société de consommation pour faire de l’argent ont fait leur chemin. Les
galeries veulent faire des affaires, s’imposer sur le marché de l’art et ne
prennent plus de risques pour promouvoir les jeunes talents.
Leur principale motivation : l’argent.
Quand il s’agit de définir l’art, plus besoin de se turlupiner avec les
théories, les concepts ou un sens développé pour l’esthétique. La règle est
simple : il faut vendre ; et plus c’est cher, plus ça a de la valeur.
Jeunes artistes, mais renommés
La galerie Urban, rue Ben Yehouda, en est un
exemple représentatif. Son propriétaire la définit comme un lieu pour “l’art
moderne et contemporain déjà bien établi” : “La plupart des artistes que nous
sélectionnons ont déjà exposé dans les musées. Selon moi, Menashe Kadishman est
actuellement l’artiste favori de la galerie”, explique-t-il. La collaboration
Urban/Kadishman remonte à 5 ou 6 ans. Les toiles de l’artiste se vendent entre
1300 dollars pour les plus petits formats (25 x 25 cm) et 100 000 dollars pour
les grandes toiles.
Idem pour les pièces de sculpture.
A côté de Kadishman, d’autres sont présents : Moshé Gershuni dont la
rétrospective s’est tenue au musée d’art de Tel Aviv de fin 2010 à début 2011 ;
Yaacov Agam, figure phare de l’art cinétique ; ou encore Yohanan Simon, peintre
israélien qui avait côtoyé André Derain, l’un des fondateurs du fauvisme, à
Paris dans les années 1920.
“Mais nous travaillons aussi avec de jeunes créateurs. Nous aimons la fraîcheur
de la nouveauté”, continue le propriétaire des lieux. De jeunes artistes,
certes, mais qui jouissent d’une certaine renommée. Comme eux le photographe
Niv Koren, un des rares à voir sa photographie exposée dans une galerie. “Avant
notre collaboration, il y a deux ans et demi, Niv faisait du photojournalisme,
et n’était pas très connu sur le marché de l’art. Mais nous avons cru en lui.
Pourtant, il y a toujours un risque avec la photographie car ce n’est pas le
support favori des collectionneurs d’art”, conclut-il. Aujourd’hui, les photos
de celui qui a fait scandale en février dernier sur les réseaux sociaux suite à
la publication du cliché d’une jeune immigrée éthiopienne se baignant nue dans
un Mikveh se vendent jusqu’à 22 000 dollars.
Résister au business system
Pourtant, il existe des artistes rebelles, des
originaux qui tentent de résister.
Comme l’artiste israélien Ido Shemi.
L’une des toutes premières figures à introduire la culture underground en
Israël.
Après son service militaire, il s’envole pour New York City. “Je suis parti pour échapper à
mon système de pensée, à la guerre du Liban et à la mentalité israélienne”,
déclare-t-il. Il restera deux ans dans la Grande pomme, de 1985 à 1987.
Quelques années après son retour, en 1995, influencé par la mentalité “Rock and
Roll”, il ouvrira le club Dinamo Dvash qui lui permettra de faire naître, au
sein d’une société peu préparée à ce bouleversement culturel, une révolution de
la musique électronique à la fois underground et sophistiquée. Shemi sera l’un
des premiers à avoir recours aux graffitis, aux flyers, aux affiches dans les
rues pour se faire connaître.
“J’ai toujours été en avance de quelques années sur ce qui se faisait.
Aujourd’hui, tout semble évident, la municipalité paye même des artistes pour
que les rues de la ville ressemblent à Berlin
ou New York.
Or, à l’époque, les rues étaient vides et propres”, déclare-t-il.
Puis en 2002, il est frappé par une illumination : “Je vais me mettre à la
conquête du monde de l’art”, et décide de vivre pleinement sa vie d’artiste. Du
même coup, il entreprend de rendre son art accessible et se positionne
clairement contre la mouvance des galeries établies en refusant de jouer le jeu
de l’argent.
Quitte à hypothéquer sa maison pour pouvoir financer la réalisation de son
prochain projet autobiographique. Mais surtout, le fondateur du mouvement
“Israbilly” sort des sentiers battus, et se lance mélange dans un pari étonnant
: combiner le football et l’art. Il est ainsi l’un des premiers à choisir
l’univers du ballon rond comme sujet de ses oeuvres.
Et cela, dès ses premières expositions.
Comme de nombreux autres artistes tel-aviviens, Ido Shemi est venu s’installer
au sud de la ville, dans cette zone semi-désinfectée, à deux pas de la rue
Shoken. A l’exemple de Chelsea à Manhattan, le quartier coincé entre Florentine
et Shapira, encore fréquenté par les immigrés, les trafiquants de drogues et
les prostituées, se reconvertit lentement en un haut lieu de la création
contemporaine.
Le prix des loyers y est considérablement inférieur comparé au centre de la
ville, et les artistes disposent de tout l’espace dont ils ont besoin. Les
jeunes créateurs, mais pas seulement. Progressivement, les exposants se
laissent aussi tenter. Comme la galerie Rosenfeld : le père tenait boutique sur
Ben Yehouda, le fils est venu s’installer dans le sud de la ville.
Pour l’amour de l’art
Et les Français dans tout ça ? “En Israël, c’est très
difficile d’exposer et de se faire connaître. C’est un pays jeune qui a subi
une explosion culturelle. Il était préparé à la guerre, mais pas à l’art.
L’Etat n’arrive toujours pas à comprendre qu’il y a un potentiel artistique à
exploiter”, indique Talia Savyone, jeune photographe parisienne, établie à
Tel-Aviv depuis janvier 2006.
A Paris, la grisaille
et l’ennui vont progressivement la pousser à faire son aliya. Cette amoureuse
des ambiances et des contrastes confie : “Je commençais à déprimer en France.
J’avais besoin de soleil et de lumière. Alors je suis partie”.
Suite à cette décision, et dans la continuité du changement, elle décide alors
de se consacrer totalement à la photographie.
Artiste dans l’âme et adepte de l’“inattendu”, elle dit aimer “attraper les
instants et non pas les préparer”.
Et quand on l’interroge sur les galeries, elle répond : “C’est comme un cercle
vicieux : si on n’est pas connu, elles ne vous exposent pas. Mais si on est
déjà connu, nous n’avons pas besoin de nous faire connaître. Bien souvent, si
une galerie accepte de donner l’opportunité à un artiste de percer, c’est au
petit bonheur la chance”.
Et d’ajouter avec une pointe d’irritation : “Tout fonctionne au relationnel. Il
faut se faire un nom. Mais en tant qu’artiste, il faut faire de l’art, faire ce
que l’on aime et non pas faire de l’art pour vendre”.
Faire ce qu’on aime. Telle est la doctrine à laquelle est resté fidèle pendant
plus de 40 ans le sculpteur français Michel Wolman.
En 1967, le jeune homme déserte l’armée. Il erre dans le petit village de Saché
dans l’Indre et Loire quand un homme lui ouvre
sa porte. Sa maison lui sert aussi d’atelier et cet hôte providentiel n’est
autre qu’Alexander Calder, peintre et sculpteur américain aujourd’hui connu
pour ses mobiles. “Chez lui, je suis resté quelques mois. Le soir on picolait,
sa femme jouait de l’accordéon et lui dansait. C’était un type qui s’amusait
bien et qui n’avait pas l’air de travailler”, se souvient Wolman. Et d’ajouter
: “On peut être impressionné par certains artistes mais faire partie de leur
monde est un tout. Etre artiste c’est un état d’être, un art de vivre”.
Tel-Aviv, création artistique et divine
Dans les années 1957 à 1966, il côtoie
l’école de Nice et fréquente Pierre Restany, critique d’art français et père du
nouveau réalisme. Autour de lui, Yves Klein, César, Ben et tant d’autres. Arrivé
en Israël en 1969, Wolman a commencé par reproduire les sculptures d’artistes
déjà connus : Kadishman, Agam, Yitzhak Danziger ou encore Dina Recanati. Ce
sera à partir de 1976 qu’il réalisera ses propres créations. Aujourd’hui,
l’artiste compte à son actif de nombreuses expositions comme “Ofer”, travaille
sur les casques, le sens de la guerre et de la vie d’un homme, Quand les murs
murmurent, réflexion sur le Kotel ou encore la réalisation d’une sculpture
d’acier de cinq tonnes et demie pour la ville de Holon.
Il conserve une partie de ses oeuvres dans son jardin et dans son atelier du
centre de Tel-Aviv.
Si la Ville blanche accueille les artistes, les artistes le lui rendent bien.
Amour pour l’art, amour pour la ville du Bauhaus et amour de la vie convergent
dans le travail de Michel Meir Levy. Il a réussi à allier business et liberté
de créer en ouvrant sa propre galerie. “D’un côté, je suis artiste, mais j’ai
aussi réussi à m’imposer en tant que businessman. Grâce à la galerie j’ai pu
exposer à Toronto, à Genève, à Bruxelles, à Milan ou à Paris.
Cela m’a même permis de travailler sur commande”, confie celui qui étant jeune
pensait ne jamais pouvoir réussir à vivre de son art.
Sa technique : la photographie, la typographie, l’illustration, les tags, le
collage, la peinture acrylique et industrielle. Son style : entre fauvisme -
avec son explosion de couleurs - et pop art pour la sérigraphie.
Sa touche personnelle : faire se rencontrer l’art urbain et la spiritualité
issue du judaïsme. Sa particularité : être un artiste moderne et un Juif
orthodoxe.
Et la rencontre des deux mondes ne fait que rendre ces oeuvres plus
significatives.
Car c’est un hymne à la création auquel il tente de donner forme dans son
travail : la création artistique et la création divine.
Pour lui, “l’homme a été mis sur terre pour finir la création”. “J’essaie de
donner de la sainteté à mon travail en y incorporant des Tehilim, car pour moi
c’est une mitsva que d’utiliser notre art pour procurer de la joie”, finit-il
par conclure.
Placé devant l’écrevisse de plage géante de Jeff Koons, le spectateur réticent
et sceptique trouvera à douter de la qualité artistique de l’oeuvre, là où les
marchands d’art n’auront aucune hésitation sur sa valeur marchande.
Devant les oeuvres d’Ido Shemi, de Wolman ou Michel Meir Levy, il n’y a aucune
hésitation à avoir. La grandeur de ces artistes n’est le fruit que d’un grand
savoir-faire et de ce don précieux qu’ils veulent communiquer avec générosité
au monde qui les entoure.