En mai 2010, le premier Forum de l’Institut français avait
suscité quelques vagues et connu certains remous. D’abord ceux du Mavi Marmara,
la tristement célèbre flottille pour Gaza,
venue éclabousser de ses vents nauséabonds, par les hasards du calendrier, un
événement déjà entaché de polémique. Car sur fond de JCall, la rencontre avait
pour invité d’honneur un certain Bernard-Henri Levy, signataire de l’Appel à la
raison lancé par des Juifs européens qui voulaient faire entendre leur voix et
appelaient - entre autres - à la fin de la colonisation d’Israël et à une
solution à deux Etats. Deux idées peu en vogue auprès de la communauté des
Français d’Israël, plutôt ancrée à droite dans sa grande majorité et qui
n’avait pas hésité à crier à l’ingérence. Attendu au tournant et sur la scène
par une contre-manifestation emmenée par Georges- Elias Sarfaty, le philosophe
à l’acronyme - BHL - avait toutefois su relever le défi oratoire qui lui était
réservé et séduit ses détracteurs par son exposé à l’occasion de la séance
inaugurale.
Mais le calumet de la paix était loin d’être enterré. Le panel des autres
invités n’étant pas de nature à calmer la fougue des Français d’Israël encore
debout sur le pont de la discorde. A gauche toute ! criait-on dans les
hautparleurs virtuels et autres moyens médiatiques de la blogosphère. Trop
partisan, trop biaisé. A tel point que Christophe Bigot, l’ambassadeur de
France en Israël, avait reconnu quelques couacs, impartis, selon lui au fait
qu’il s’agissait de la première édition. Au final, amerrissage en douceur pour
un événement qui avait su résister aux menaces de boycott de quelques franges
de la communauté française. Le public était venu à quai, certes, mais tout le
monde était conscient qu’à l’avenir il faudrait recentrer le gouvernail, pour
éviter un nouvel élan de houle.
Israël, plus fréquentable
Telle était donc la mission du capitaine de
l’Institut français de Tel-Aviv depuis septembre dernier, à l’occasion de ces
deuxièmes rencontres. Olivier Rubinstein, qui déclare ne pas s’être basé sur le
premier forum pour mener à bien son projet, avoue être arrivé en Israël avec
l’idée d’organiser une série de tables rondes autour du thème Démocratie et
Religion. Histoire de confronter Français et Israéliens de tous horizons et de
toutes mouvances. “Il ne s’agissait pas d’inviter uniquement des laïcs de
gauche ou des religieux”, explique-t-il, “mais bien de proposer un panel
équilibré”.
Et de rassembler des personnalités de tous bords en allant piocher dans des
registres peut-être moins attendus. Comme avec Hassen Chalgoumy, président de
l’association culturelle des Musulmans de Drancy, dont il s’agit de la première
visite en Israël. “Cela n’a pas été une mince affaire”, note Rubinstein. Pour
lui, comme pour les autres personnalités issues du monde arabe - la cinéaste
Nadia El Fani ou l’artiste plasticienne Majida Khattari - qui ont accepté de se
rendre dans l’Etat juif, en dépit des réactions qu’une telle démarche suscite
au sein de leur communauté d’origine.
Hormis les intellectuels palestiniens qui ont adressé une fin de non-recevoir,
pour raisons idéologiques, tous les autres intervenants arabes contactés,
chrétiens ou musulmans, ont accepté de participer. Y compris les Arabes
israéliens, comme Issa Jabber, chargé des projets socio-éducatifs d’Abou Gosh,
ou Ghassan Manasra, directeur du centre culturel islamique de Nazareth.
La preuve d’une évolution positive pour Rubinstein qui rappelle qu’il y a
quelques années à peine, il était difficile d’organiser ce genre de rencontres
en Israël. Est-ce à dire que l’Etat hébreu trouve progressivement sa place sur
la scène internationale et devient plus fréquentable ? Oui, incontestablement,
estime le directeur de l’Institut français, du moins auprès du monde
intellectuel. Et de faire référence à la récente venue de l’écrivain algérien
Boualem Sansal, “qui a eu droit à une standing ovation” au terme de sa
conférence à Tel-Aviv, le 15 mars dernier : “Un homme courageux, qui n’hésite
pas à franchir les frontières, dans tous les sens du terme”. Et sa venue, comme
la tenue de ce forum, constituent un signe encourageant pour Rubinstein, dont
le but est clair : dédiaboliser Israël.
Le fait religieux, telle est la question
D’où l’idée de ce forum, avec pour
objectif, la volonté de confronter des points de vue divers et variés sur “le
sujet mondial qu’est la remontée du religieux, la cohabitation du religieux
avec société civile. Un sujet qui concerne non seulement la France et Israël, mais aussi
l’ensemble des pays arabes”, estime le directeur de l’Institut français.
Car pour Rubinstein, telle est la véritable question.
“Au-delà de la territorialité, du politique, la notion du religieux est la
question qui transcende toutes les autres”.
Et si c’est vrai, partout dans le monde, cela l’est particulièrement en Israël.
Mais dans cette société éclatée par les courants du sacré, peut-on parler du
religieux sans déchaîner les foudres des croyants et des athées ? Rubinstein
répond par l’affirmative.
“On peut parler de tout en Israël, et depuis longtemps.
Le pays l’a prouvé par la qualité de ses débats, de ses films. Bien sûr, il
s’agit d’une société complexe confrontée au radicalisme religieux, mais la
nation est tout à fait prête pour affronter ces questions”.
Parmi les intervenants qui vont se succéder sous forme de tables rondes du 5 au
7 juin prochains, on compte la moitié d’Israéliens. Le député Haïm Amsallem,
l’ancien ambassadeur d’Israël en France Eli Barnavi, le politologue Denis Charbit,
ou le ministre de l’Education Gideon Saar.
Mais aussi les rabbins Menahem Frooman (Tekoa), Youval Cherlow ou le père
Louis-Marie du monastère bénédictin d’Abou Gosh. Le Rav Shlomo Aviner, convié,
n’a pas répondu présent pour des raisons de calendrier.
Côté français, on peut noter la présence d’Alain Finkielkraut, Caroline
Fourest, Elisabeth Levy, Shmouel Trigano, ou Raphaël Enthoven.
Et avec le choix des hommes - et des femmes - se pose aussi celui des débats.
Au programme des thèmes abordés : Laïcité en France, Israël et dans le monde
arabe ; Face à l’intégrisme, le combat des femmes ; Qui a peur du blasphème ? ;
Archéologie et histoire, quand la politique s’en mêle...
Un véritable casse-tête d’organisation pour les équipes de l’Institut français.
Mais aucun intervenant n’a refusé de participer à une table ronde en raison de
la présence d’un autre participant. Seuls les sujets ont pu être à l’origine de
certaines permutations.
Marie Drucker, l’atout charme
L’enjeu est de taille. Une salle de 300 personnes,
des débats en français ou en hébreu traduits simultanément dans l’autre langue
pour intéresser le plus grand nombre, une importante logistique.
Incontestablement l’événement le plus important en termes de mobilisation pour
l’Institut français qui assume seul, quasiment, le financement du projet.
Hormis une aide minime du ministère des Affaires étrangères israélien,
“essentiellement symbolique”, précise Rubinstein, qui déplore par contre le
désintérêt de la mairie de Tel- Aviv qui a refusé toute participation.
L’invité qu’il regrette tout particulièrement : son ami Abelwahab Meddeb, un
intellectuel tunisien, auteur de La maladie de l’Islam, actuellement en
résidence à Berlin, bloqué par ses engagements professionnels.
“C’est un homme de grande qualité, je suis désolé qu’il ne puisse être des
nôtres car il connaît très bien l’Islam et en a fait une critique tout à fait
pertinente”.
Et sa plus grande fierté : peut-être la présence de Hassen Chalghoumi. Mais le
directeur de l’Institut français se déclare également ravi d’avoir persuadé
Marie Drucker de venir : “C’est quelqu’un que j’aime bien, qui s’intéresse à
Israël, même si elle ne le dit pas forcément en France. Le fait qu’elle soit là, à
titre totalement gracieux, pour animer les débats est un signe de confiance qui
m’a beaucoup touché.”
L’atout charme d’un colloque qui ne se veut en rien universitaire. “Surtout pas
!”, déclare Rubinstein qui aspire à un événement tout public. Et ponctue par
une boutade : “Pour une rencontre grand public, j’attends un grand public !”