A quelques
encablures de la bruyante Derekh Hevron, se cache un havre de paix, avec vue
imprenable sur le désert de Judée et la mer Morte. Bienvenue à Beit Agnon,
dernière résidence du célèbre écrivain qui lui a donné son nom.
Le 30 mai dernier, dans le jardin, réception à l’occasion du centenaire de la
parution de son premier livre, Ce qui est tordu deviendra droit, publié en
1912.
Ironie du sort, la maison d’Agnon est située rue Joseph Klausner, un historien
renommé et professeur de littérature à l’Université hébraïque de Jérusalem. C’était le voisin d’Agnon. Mais aussi l’un de ses principaux rivaux. “Les deux
hommes ne pouvaient pas se supporter et Klausner avait fait tout son possible
pour empêcher qu’Agnon ne reçoive le prix Nobel”, explique Caroline
Shapiro-Weiss, attachée de presse de l’actuel musée Beit Agnon.
Dessinée en 1931 par l’architecte Fritz Korenberg, cette perle du Bauhaus est
une des toutes premières résidences de Talpiot. A l’époque, habité par les
intellectuels de la deuxième Aliya, le quartier est considéré comme un site de
pionniers, puisque ses habitants ont longtemps vécu à la lisière de Jérusalem.
Un bus quatre fois par jour, et, pour se réunir, les habitants sonnaient le
Shofar depuis les toits, comme le décrit Agnon dans Le Signe d’ailleurs.
C’est là qu’Agnon a passé la deuxième moitié de sa vie. Une vie studieuse et
modeste pour celui qu’on disait “drogué au travail”. La maison sera longtemps
isolée des autres résidences, si bien que l’écrivain pouvait travailler des
journées entières sans être dérangé. Toute la famille devait suivre le rythme.
Certes, Agnon était un bon père de famille et un mari aimant, mais il avait
aussi ses manies.
La vie quotidienne, c’était l’affaire de son épouse Esther, chargée aussi de
s’occuper des deux enfants de la famille, Emona et Hemdat. Une vie bien modeste
pour un personnage d’une telle envergure : douches à l’eau froide, régime
végétarien et strict respect du Shabbat.
Dactylos de mère en fils
La pièce centrale
de la maison se trouve au premier étage : la bibliothèque. Un véritable temple
de la littérature, laissé tel quel depuis les années 1960. Sur un mur, le
médaillon du Prix Nobel attire tous les regards.
“Mon père aimait rester près de ses livres, il avait installé un lit de camp
dans sa bibliothèque”, explique son fils Hemdat.
“Et sur la terrasse, il pouvait passer des heures à sentir la brise de
Jérusalem, en admirant la mer Morte un soir de pleine lune”.
Souvent Agnon écrivait debout, sur un lutrin. Tous ses manuscrits étaient
consciencieusement conservés dans un coffre-fort en acier, depuis qu’un
incendie avait ravagé deux de ses meilleures oeuvres à Hambourg, en 1924.
Sur les étagères, près de 8 000 volumes en tous genres, de la littérature
allemande contemporaine à de vieux écrits kabbalistiques du XVIe siècle.
Presque chaque livre renferme des dizaines de marque pages avec des petites
notes griffonnées par l’écrivain.
Des petites notes qui représentent une mine de savoir pour mieux comprendre les
livres d’Agnon, et son style parfois très dense. Michael Kramer, son
traducteur, explique leur utilité : “Il référenciait absolument tout : le
Talmud, les contes hassidiques, et souvent avec humour. Pour comprendre ce
qu’il voulait dire dans ses livres, j’ai dû faire mes propres recherches dans
sa bibliothèque. Un véritable voyage au coeur de ‘l’arche des livres juifs’,
comme il l’appelait lui-même”.
Ecrivant ses oeuvres à la main, c’est à son épouse Esther qu’il incombait de
tout dactylographier. Un travail de longue haleine, comme le raconte le fils
Hemdat.
Celui-ci y a eu droit : Esther était tombée malade, et il effectuait son
service militaire dans le Palmach (unité d’élite de la Haganah). Shai Agnon
s’en est allé à pied jusqu’au centre ville de Jérusalem, pour contacter le
fondateur de l’unité, Eliezer Golomb, et lui demander un congé prolongé pour
son fils, appelé à prendre le relève à la machine à écrire. “Il appelait cela
un ‘congé agricole’”, raconte Hemdat en souriant. Une fois la permission
accordée, Hemdat a ainsi passé une semaine entière à retranscrire les
manuscrits paternels. En sept jours, il aura ainsi dactylographié 640 pages du
célèbre Tmol Shilshom.
Patrimoine national
Le temps passe :
les enfants grandissent et volent de leurs propres ailes. Après le décès
d’Agnon en 1970, la maison doit être vendue à des constructeurs immobiliers. C’est alors que le gouvernement israélien intervient, rachète la bâtisse qu’il
convertit en musée et centre culturel consacré à la littérature hébraïque :
Beit Agnon.
Aujourd’hui Emouna et Hemdat ont tous deux plus de 90 ans, et habitent à deux
pas de l’ancienne maison familiale, à Talpiot.
Eilat Lieber en est l’actuelle curatrice. Elle est fière de présenter à ses
invités la maison nouvellement rénovée. A l’étage inférieur, une salle de
conférence a été aménagée à la place des chambres d’Esther et des enfants, tout
en préservant certaines pièces intactes.
“Nous organisons de nombreux événements pour faire découvrir Shai Agnon et plus
généralement la littérature hébraïque à un public le plus large possible”.
Parmi les activités proposées : conférences littéraires, lectures, récitations,
séminaires d’études. Chaque année, un voyage est aussi organisé à Buczacz, en
Ukraine actuelle, à la découverte des lieux où l’écrivain, né Shmuel Yosef
Czaczkes, a passé son enfance.
Et tout l’été 2012, à l’occasion du centenaire de la parution du premier livre
de l’écrivain, le musée redouble d’efforts pour promouvoir cet héritage
littéraire national.