Jerusalem Post
: Le Serment de Tobrouk sort sur les écrans. Au départ de cette aventure en
Libye, il y avait un livre, alors pourquoi avoir voulu mettre des mots en
images ?
Bernard-Henri
Levy : Pour moi, ce sont deux objets différents. Le livre, c’était un journal
écrit comme son nom l’indique, au jour le jour, sans retouches, sans remords,
où les hésitations, les indécisions étaient maintenues. Le film, c’est une œuvre
composée, écrite à la lumière réfléchie de la fin, c’est un objet absolument
structuré. C’est toute cette histoire de mise en forme. Donc, le film, c’est
une sorte de vrai livre achevé, abouti.
JP : Pourquoi ce titre ?
BHL : C’est une
référence à un événement dont les jeunes générations se souviennent peu mais
qui pour moi est très important qui est Le Serment de Koufra. Koufra est une
oasis du sud de la Libye où la France libre, celle du général De Gaulle, a
remporté sa première victoire militaire huit mois après l’appel du 18 juin. Et
là, les vainqueurs libres, les Français libres de Koufra, font un serment et
disent : “Nous jurons de ne pas nous séparer tant que le drapeau français ne
flottera pas en haut de la flèche de la Cathédrale de Strasbourg, donc
traverser la Libye, traverser la Tunisie, traverser l’Italie, traverser la
France et aller jusqu’à Strasbourg”. Tel est le serment que se font les soldats
du futur général Leclerc. Mon film s’appelle Le Serment de Tobrouk parce
qu’avec les Libyens, à un moment de notre aventure, nous nous faisons le même
serment : ne pas nous séparer tant que non seulement la dictature Kadhafi ne
sera pas tombée, mais aussi tant que la démocratie ne sera pas instaurée, ce
qui est loin d’être accompli.
JP : Peu de gens savent qu’au fond vous êtes un homme d’émotion, de
sensibilité, que ces combats que vous menez sont aussi des combats de cœur,
peut-être davantage que de raison, et on le voit dans ces images.
BHL : Les deux marchent ensemble, et c’est vrai que dans ce Serment de Tobrouk,
il y a la raison, l’intelligence des choses, le pari politique que j’ai fait,
l’analyse qui est la mienne sur la réconciliation possible des enfants
d’Abraham, ce que j’espère sur le monde juif et le monde arabe sur leurs
inter-relations, ça c’est pour la raison. Et puis il y a le cœur, des moments
de grandes émotions dans ce film.
JP : Comme l’évocation de votre père ?
BHL : Oui j’ai
rendez-vous avec mon père, avec mon grand-père maternel mort avant ma
naissance, et dont je retrouve la petite trace fantomatique dans ses déserts
libyens. Donc oui, pour moi ce film est requis par l’émotion, autant que par
l’intelligence politique bien sûr.
JP : On vous voit en première ligne sur les fronts de guerre, vous n’avez
donc jamais peur Bernard Henri Levy ?
BHL : J’ai tout
le temps peur, comme les reporters de guerre ont peur, et j’imagine aussi les
militaires. Mais la question est de savoir comment on maîtrise sa peur ! Quand
je me trouvais avec le colonel Rafovitch à la frontière du Liban et d’Israël,
ou nous étions littéralement sous les roquettes, nous ne savions pas si pour
les éviter, il fallait accélérer ou ralentir ! C’est une question idiote mais
on se la pose quand même. On avait peur, si une roquette tombait sur la
voiture, on était pulvérisés.
Mais j’avais un sentiment qui me permettait de maîtriser ma peur, cette idée
que c’était bien d’être là, l’idée qu’il était important d’être aux côtés des
militaires de Tsahal, et des civils de la frontière nord d’Israël, je me devais
de partager leur peur. Là dans le Serment de Tobrouk la joie de voir tomber une
dictature est plus forte que la peur que j’éprouve à être l’un des premiers à
marcher sur la place verte alors qu’on y tire encore.
JP : Au milieu de ce printemps arabe, vous avez choisi la Libye, mais
pourquoi ?
BHL : Je ne sais
pas, c’est-à-dire qu’il y a sûrement des raisons inconscientes, ce que je vous
disais tout à l’heure avec Le Serment de Koufra. Inconscient aussi pour mon
père que je vénère, et qui s’est battu en Libye, dans la première division
française libre, dans les mêmes années 1942-43, avant le débarquement en
Italie.
Puis après, il y a les raisons de conjoncture, je vois un jour sur un écran de
télévision, au Caire, des images de manifestants pacifiques et désarmés à qui
un régime, celui de Kadhafi, répond en envoyant des avions de chasse les
mitrailler. Cette image me semble tellement monstrueuse que je prends une
voiture et passe la frontière pour voir.
Après, il y a d’autres raisons peut-être : celle de voir tomber cette dictature
kadhafiste depuis 40 ans une des plus implacables, des plus monstrueuses,
ennemie du genre humain, des démocraties, d’Israël et des Juifs. Et un beau
jour, le 28 février ou le 1er mars 2011, je me trouve entré dans cette espèce
de Terra Incognita qu’est la Libye, dans un vague petit camion de légumes
improbable.
JP : Vous avez aussi la nostalgie pour les grands combats, Malraux, la
guerre d’Espagne, et d’autres...
BHL : Je suis un homme admirant, j’admire, j’ai des maîtres. Je n’ai pas
l’orgueil ou la vanité de me croire né de mes propres œuvres. Fils de moi-même,
je suis fils de mon père, fils de mon nom “Levy”. Vous venez de citer André
Malraux. Il y en aurait d’autres ! Un écrivain comme Hemingway, des penseurs
Juifs comme Haïm De Volozine, ou le Gaon De Vilna. Ils font celui que je suis,
ils alimentent et animent mon tikounisme, (Ndlr : du mot tikoun, réparation en
hébreu), ma volonté non pas de révolutionner, mais de réparer le monde. Mon
idéal de réparation. Et tous ces noms je les retrouve, je les croise sur cette
route des déserts.
Il y a aussi les combats du passé qui me reviennent, les combats ratés, les
combats manqués. La Bosnie sauvée après trois ans et demi de massacres et d’horreurs,
le Darfour jamais sauvé, le Bangladesh dévasté, à l’époque j’avais 20 ans, 22
ans.
J’étais parti sur l’injonction justement d’André Malraux et j’ai encore en
mémoire ces centaines et millions de corps et d’âmes perdues, suppliciés.
Le combat pour Israël est gagné en un sens, parce qu’Israël est fort. Mais la
réprobation d’Israël, la haine d’Israël, la diabolisation d’Israël
malheureusement continue de plus belle, malgré tous les efforts qu’un certain
nombre d’entre nous ont déployé. Et brusquement, dans ce désert libyen, j’ai le
sentiment que cela réussit, que le rêve que je nourris depuis si longtemps, de
faire en sorte que la liberté l’emporte sur une dictature, je suis en train d’y
contribuer. Alors me revient comme une espèce de mémoire des vaincus venant
réclamer leurs dus à cette révolution qui réussit. Toutes ces images de combats
perdus sont dans le film.
JP : Il y a des intervenants dans votre film comme Nicolas Sarkozy à vos
côtés dans ce combat pour la liberté. Vous dites vous-même qu’il n’est pas
l’homme de votre choix politique. Avez-vous changé d’avis ?
BHL : Oui bien
sûr, j’ai changé de regard.
Oui, et c’est vrai que je n’ai pas voté pour lui il y a quelques semaines. J’ai
eu du mal à faire campagne contre lui et je ne l’ai d’ailleurs pas fait. Parce
que c’est vrai que je l’ai trouvé bien dans cette guerre et je crois qu’on
comprend dans le film des tas de choses de lui, sur sa psychologie, et sa part
de grandeur. Pourquoi ne pas le dire ? On a tellement conspué cet homme, on l’a
tellement critiqué de manière si basse, je suis heureux de pouvoir dire que là,
il a manifesté une authentique grandeur, montrée dans mon film et j’en suis
heureux, car il le mérite.
JP : Vous allez voir Israël pour une Libye libre. Qu’est-ce qui se passe ? Quelles
sont les réactions ?
BHL : Très bien.
Il y a deux scènes importantes. L’une avec Benjamin Netanyahou et l’autre avec
Ehoud Barak.
Zéro timidité, la timidité c’est la légende.
J’ai filmé un Netanyahou qui entend ce que je lui dis et surtout, qui avance,
et fait une déclaration que tout le monde a oubliée ou que les médias français
n’ont pas voulu enregistrer, mais enfin une déclaration forte, qui est contre
Kadhafi.
“On ne sait pas où va ce printemps arabe, mais en tous les cas ce n’est pas
nous qui allons lui fermer la porte. On lui donne sa chance. Les peuples arabes
feront ce qu’ils voudront, et ce qu’ils pourront de cette chance de liberté qui
est la leur. Mais en tous les cas ils l’ont, on est heureux, et on leur dit
“BON VENT”.
C’est cela que dit Netanyahou et c’est très beau. Et Ehoud Barak, lui aussi
donne sa chance au printemps arabe, lui aussi se refuse de fermer la porte et
tend la main.
Justement c’est une des choses dont je suis heureux dans ce film, de tordre le
coup à cette idée reçue, d’un Israël timoré, face à un Israël qui tiendrait
comme Arpagon à sa cassette, à son monopole de la démocratie au Proche- Orient.
Qu’il y en ait d’autres des démocraties, c’est le vœu le plus cher du peuple
israélien et de ses dirigeants. Et non seulement je le crois, mais dans le
film, je le montre.