C’est une peur
qui freine encore de nombreux hommes, bien que peu soient prêts à l’avouer. Une nervosité qui fait disparaître la sensation du temps et tout bon sens
lorsqu’un membre séduisant de la gente féminine entre dans leur champ de
vision. Que ce soit dans un bar enfumé ou un restaurant chic, dans la file
d’attente pour la poste ou à la boulangerie, la seule pensée d’aborder une
femme fait frissonner plus d’une échine.
Roman Libin, 29 ans, comprend tout à fait. Durant son adolescence à Ashkelon,
il tombait systématiquement amoureux de celles qui semblaient inaccessibles. “A
chaque fois, au lycée, il y avait une fille dans ma classe qui me fascinait”,
se souvient-il. “ Son visage, sa démarche... Je tombais sous le charme et une
véritable obsession commençait. Je cherchais des moyens de l’approcher, de lui
parler, j’envisageais mille options. Et lorsque j’avais enfin le courage de
l’aborder et de lui dire ce que je ressentais pour elle, avec l’espoir qu’elle
me réponde la même chose, bien sûr, cela ne marchait pas”. La méthode s’avère peu probante et Libin et son ami d’enfance, Yigal, tous deux
passionnés d’informatique, s’interrogent : en quoi les garçons populaires
auprès des filles sont-ils différents ? Pourquoi communiquer avec les femmes
est si compliqué pour de nombreux hommes ? Plus ils grandissent, plus ces deux
“geeks” autoproclamés sont curieux de la nature humaine. Et se demandent
surtout comment améliorer les aptitudes masculines à courtiser la gente
féminine. Après avoir étudié le sujet par des lectures, ils s’attaquent à
l’expérience de terrain, s’aventurant dans les rues, les centres commerciaux, les
bars et les discothèques en notant les méthodes s’avérant les meilleures.
“C’était pour nous-mêmes que nous le faisions au départ”, explique Shtark.
“Puis nous avons organisé des rencontres et des stages. On a même ouvert un
forum sur Internet. Et de plus en plus d’hommes qu’on ne connaissait pas nous
rejoignaient”.
Deux amis qui ont du nez
Les deux compères
flairent alors une opportunité. En 2004, ils fondent ensemble le Centre de
l’art de la séduction, une école qui enseigne aux hommes comment devenir les
maîtres de l’approche. Ce genre de cours existait depuis plusieurs années aux
Etats-Unis, et commençait à attirer l’attention en Europe, mais Israël était
encore vierge. “Nous nous y sommes mis parce que cela correspondait à un besoin
personnel, mais aussi parce que cela nous a vraiment intéressés”, analyse
Shtark. “On se posait des tas de questions et on avait tout autant de problèmes quand
il s’agissait de filles. On se disait : Qu’est-ce que je lui dis ? Comment
faire en sorte qu’elle accepte de sortir avec moi ?”. Et de continuer : “En
surfant sur Internet, on trouve beaucoup d’informations sur le sujet. C’est
vraiment le hasard qui a fait que nous ayons développé une société
florissante.”
Depuis sa création il y a huit ans, le Centre a formé plus de 8 000 hommes.
Shtark, Libin et Tal Lifshitz, qui les a rejoints en 2005 comme
directeur-adjoint, ont transmis leur sagesse et formé des instructeurs aux
subtilités de l’attirance sexuelle. Les stagiaires étudient les étapes de l’approche, de la conversation, de la
séduction et des relations à long terme avec une femme. Les cours joignent la
théorie à la pratique avec des “quadrillages” dans les centres commerciaux et
autres centres-ville où les élèves s’entraînent face à des femmes choisies au
hasard.
Au début, Libin et Shtark n’ont pas été pris au sérieux par leurs familles et
amis, considérant que leur doux rêve de séduction les éloignait de vraies
carrières. “Mais les avis ont changé une fois qu’on a commencé à gagner de
l’argent”, se rappelle Libin. “Le sujet était tellement novateur en 2004 que
les gens nous prenaient pour des rigolos. Personne ne croyait que cela pouvait marcher et qu’il y aurait de la demande.
Mais nous agrandissant, c’est devenu plus sérieux et les plus récalcitrants ont
fini par y croire”.
Tour de force ou séduction forcée ?
Mais si elle
s’avère un succès économique, l’entreprise essuie aussi de nombreuses critiques
et controverses. En particulier de la part de groupes féministes. Pour ces
derniers : les deux jeunes gens promeuvent une approche dégradante des femmes.
En décembre 2010, le Centre est sur la sellette : un commentaire, écrit par un
stagiaire en août 2006, sème soudain l’indignation sur Internet. Un homme y
relate sa rencontre avec une femme tchèque au supermarché. Quand elle accepte
d’aller chez lui, il cherche à la séduire avec les techniques apprises en
cours. “Les choses ont avancé, croyez-moi. J’ai dû affronter d’innombrables
objections, mais j’ai persisté jusqu’au bout”, écrit celui qui signe “Rosso”. Il
décrit en détails comment la femme a continué de se dérober et comment il a
finalement réussi à la “séduire” et à lui faire accepter des actes dont elle ne
voulait pas au début.
Le commentaire circule dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux, jusqu’à
ce qu’une association féministe dépose plainte pour viol et incitation au viol.
Des militantes débarquent au beau milieu d’un cours, scandant : “Non c’est non
!” et “Le viol ne me séduit pas”. “La peur de s’entretenir avec une femme, raisonnable et compréhensible, a été
transformée par les directeurs du Centre de l’art de la séduction en haine des
femmes”, a ainsi écrit une bloggeuse féministe. “Ils ont créé une armée,
agissant sur ordres, et lancée dans une campagne de revanche contre les femmes
qui les ont rejetés. Ces cours enseignent aux hommes comment attaquer les
femmes et ignorer le ‘non’.” Aucune charge ne sera retenue contre le Centre et
Rosso, mais la mauvaise publicité a fait son chemin. Pourtant, les fondateurs
sont formels : les médias et les féministes n’ont rien compris. “La presse est
toujours à la recherche d’un scandale”, assène Shtark. “Ce message sur Internet
leur a servi de prétexte pour défrayer la chronique”.
Séduire au-delà du clavier
Libin enchaîne :
“Si on se penche de près sur ce que nous faisons ici et ce que nous enseignons,
on s’aperçoit que nous sommes assez proches du message féministe. La plupart
des agressions des hommes envers les femmes, ou encore des comportements de
rustres, ne proviennent pas de techniques de séduction, mais au contraire de
frustration engendrée par une absence de savoir-faire. Nous n’avons eu que très
peu de cas de comportements irrespectueux parce que nos étudiants savent
comment et quand s’adresser à une femme de façon à ce que ce soit agréable autant
pour lui que pour elle”.
En dépit des difficultés, Shtark et Libin suscitent toujours autant d’intérêt.
A leur grand étonnement. “Au départ, on pensait que notre croissance serait
limitée, vu qu’Israël est un si petit pays et que nous nous adressons uniquement
aux hommes”, explique Shtark. “On pensait que nous aurions épuisé nos clients
potentiels assez rapidement. Mais nous voilà dans notre huitième année d’existence. Et nous visons encore
d’autres champs de croissance car nous n’avons pas vraiment encore investi dans
la publicité”. Libin est optimiste : les effets délétères des réseaux sociaux sur les
relations hommes-femmes vont augmenter la demande, il en est certain. “Ces
nouvelles formes d’interactions posent de nouveaux problèmes”, décortiquet- il.
“Elles servent de masque ou de façade. Vous pouvez vous cacher derrière un
profil Facebook, ou tout autre réseau, mais en faisant cela, vous jouez un
personnage. Et vous ne pouvez continuer une fois dans la relation. Vous
rencontrez la fille, vous sortez, etc. En la rencontrant, vous ne pouvez
continuer à communiquer via un clavier, où vous avez toujours quelques secondes
ou minutes pour penser à la bonne réponse. De vive voix, vous n’avez pas le temps de réfléchir, et c’est là que les choses
se gâtent”.