Perchée sur une colline surplombant la fertile
vallée de Beit Netofa, la ville de Tzipori (de l’hébreu “tzipor”, oiseau)
figure parmi les plus grands centres artistiques de mosaïque des périodes
romaine et byzantine. Portraits fascinants et scènes mythologiques sont
représentés ici et nulle part ailleurs. Et pourtant, il semble que les
historiens n’aient pas su apprécier à sa juste valeur l’importance de Tzipori
dans l’histoire juive, voire qu’ils l’aient mal comprise.
C’est tout à fait par hasard qu’a été découverte
la synagogue du Ve siècle, à proximité du decumanus romain (large voie orientée
est-ouest) : un bulldozer a heurté le sol de mosaïque en creusant près du
parking. Contrairement à la coutume qui prévalait à l’époque, la synagogue en
question n’est pas orientée vers Jérusalem.
Pourtant, le Pr Zeev Weiss, coresponsable des
fouilles avec le Pr Ehoud Netzer, ne doute pas qu’il s’agit bien d’un lieu de
prière, d’une maison d’étude et d’un centre communautaire. La mosaïque qui orne
le sol représente des thèmes traditionnels juifs, ce qui n’est pas le cas des
bâtiments romains voisins. De quoi évoquer une survie difficile au coeur d’une
culture étrangère. A partir de cette synagogue, débute une passionnante plongée
au coeur de la période talmudique.
Pas de révolte contre les Romains
Par sa position stratégique sur les routes
commerciales qui sillonnaient la Basse Galilée, Tzipori, tout comme Tibériade,
était l’un des principaux centres d’échanges de la région. Grande capitale
commerciale de l’Empire romain, elle a abrité, par périodes, une importante
communauté juive.
Dans La Guerre des Juifs, Flavius Josèphe raconte
que, juste après la mort d’Hérode, un soulèvement de la population amène les
Romains à détruire Tzipori (Sepphoris, en grec) et à réduire ses habitants en
esclavage. Peu après, les Juifs vont rebâtir et réintégrer la ville qui
redeviendra alors un grand centre économique, social et religieux. Mais en
revanche, les habitants ne prendront aucune part à la Grande Révolte contre les
Romains, qui mènera à la destruction du Temple.
Parmi les motifs qui les dissuadent de se révolter
contre la loi romaine, certains sont peut-être économiques : une rébellion
aurait été mauvaise pour le commerce. Il s’agit cependant là d’un argument
susceptible de s’appliquer à de nombreuses autres villes. Or, il n’y en a qu’une
poignée, dont Tzipori et Beit Shean, qui ont refusé de se battre.
Autre raison possible, l’influence de Rabbi
Yohanan Ben- Zakaï, qui incite les dirigeants communautaires juifs à ne pas se
révolter. Entre 98 et 117, la communauté juive locale a même frappé une pièce
de monnaie en l’honneur de l’empereur Trajan.
On ignore la façon dont les habitants de Tzipori
réagissent à la révolte de Bar-Kochba (132-135). A cette époque, semble-t-il,
les Juifs ne sont plus majoritaires au sein du conseil municipal et la ville a
pris le nom de Diocaesarea, en l’honneur de l’empereur d’une part, et pour bien
établir son caractère païen d’autre part.
A voir l’opulence que dénotent les sols recouverts
de superbes mosaïques, Tzipori semble avoir été une ville romaine très à la
mode. On peut en déduire que ses Juifs étaient assimilés, conservant leur
spécificité, mais profitant des bons côtés de chacune des deux cultures. Voilà
qui pourrait expliquer qu’ils aient opté pour la collaboration plutôt que pour
la révolte contre les Romains.
Le train de vie d’un prince
Mais si les Juifs sont si assimilés à Tzipori,
pourquoi les grands sages de l’époque choisissent-ils cette ville - après
Yavné, Ousha, Shfaram et Beit Shearim - pour y réunir le Sanhédrin, l’assemblée
de rabbins qui compile la Mishna ? Dirigé par Yehouda Hanassi (ou le “Rabbi”,
comme on le nomme dans le Talmud) au début du IIIe siècle, cet événement
considérable réclame la participation de centaines d’érudits. Où vivent-ils et
où travaillent-ils ? En fait, il se trouve que de nombreux sages des périodes
des Tanaïm et des Amoraïm sont nés ou ont vécu à Tzipori : Hanina Bar-Hama,
Ishmaël Ben-Yossi, Yossi Ben-Halafta, Eleazer Ben-Azaria, Yossi Bar-Hanina,
Yohanan Bar- Nappaha, Shimon Ben- (Resh) Lakish, Hiyya Bar-Abba, Hiyya, Yona
Ben-Yossi, Mani, Oshaya, Eleazar Ben-Pedat, Boune (or Aboune) et Yossi
Ben-Boune.
Mais pourquoi d’aussi grands sages et leurs
disciples seraient-ils restés dans une ville pleine d’idolâtrie païenne ? Et où
sont les 18 synagogues que cite le Talmud de Jérusalem (Kilaïm 9:4, 32b) comme
ayant été construites ici ? Certes, on trouve des Juifs dans les grandes villes
cosmopolites païennes comme Césarée, Beit Shean (Scythopolis) ou Saint-Jean
d’Acre, mais ils vivent dans des quartiers i n d é p e n - dants, où ils mènent
leur existence à leur façon tout en p a r t i c i - pant aux activités
culturelles de leur ville. Peut-être le problème que l’on rencontre dans
l’étude de Tzipori tient-il au nombre d’événements qui se sont produits dans un
laps de temps relativement court, ce qui amène les observateurs modernes à
mélanger les types de populations et les périodes.
Selon les sources talmudiques, Rabbi Yehouda
entretenait des contacts avec les autorités romaines, et peut-être même avec
l’empereur lui-même. Le Talmud décrit par ailleurs la cour du Rabbi comme très
sophistiquée et digne d’un “prince”. Faut-il en conclure que les Juifs
calquaient leur mode de vie sur celui des Romains ? Ce qui se passait
réellement dans la ville est difficile à établir. Sans doute se composait-elle
de deux parties distinctes : population exclusivement juive d’un côté,
exclusivement romaine, ou peut-être mixte, de l’autre. Il est possible que ces
deux parties n’aient pas existé simultanément et que le côté romain - mieux exploré
jusqu’à présent - ait été construit par-dessus ce qui avait été des maisons
juives. Rien n’est certain toutefois. Quoi qu’il en soit, les deux parties de
la ville étaient très différentes l’une de l’autre. Aucune mosaïque n’a par
exemple été trouvée du côté traditionnellement juif.
Intégration ou assimilation ?
Les archéologues ont découvert plus de 30 petits
bassins dans la section romaine de la ville. Identifiés à l’origine comme des
bains rituels (mikveh), ils ne comportent cependant pas de bassins de stockage
secondaire et ne ressemblent pas aux mikveh de la partie juive. Sachant que la
source et l’aqueduc sont plus bas que le quartier juif, ces derniers étaient
alimentés par les eaux de pluie venues des toits. Après le départ des Juifs,
ils ont sans doute été utilisés par les Romains.
Selon Weiss, l’architecture du théâtre de Tzipori
et les pièces de monnaie du second siècle où il est représenté indiquent qu’il
a été construit par les Romains quand la ville a commencé à s’étendre vers
l’est pour devenir une “polis”. Profitant de la pente naturelle de la colline,
le théâtre utilise peut-être une structure semi-circulaire plus ancienne où
siégeait le Sanhédrin, ce qui correspondrait aux descriptions du Talmud
(Sanhedrin 4:36b; 37a). Se déjà présent ? Weiss est convaincu qu’il n’y a
jamais eu de quartier juif à Tzipori. Pour lui, les Juifs de la région étaient
totalement assimilés aux cultures hellénique et romaine. On peut alors parler
d’intégration plutôt que d’assimilation, un mode de vie qui aurait aussi existé
dans d’autres villes juives, dont la toute proche Beit Shearim.
Après sa mort, en 217, “le corps du Rabbi a reposé
à Tzipori, mais il a été enterré à Beit Shearim” (Ketoubot, 103 b). Au-dessus
du tombeau traditionnel du rabbin Yehouda Hanassi, on distingue des sièges
disposés en demi-cercles, ce qui laisse entendre que le Sanhédrin a pu se
réunir là avant que l’endroit devienne un cimetière juif célèbre.
Des grottes funéraires découvertes dans la région
comportent des sarcophages juifs, dont certains sont ornés d’images païennes,
ce qui pourrait indiquer une assimilation culturelle ou, peut-être, le travail
d’artisans non juifs.
De Tzipori à Tibériade
Après la mort du Rabbi, le Sanhédrin, conduit par
le rabbin Yohanan Ben-Nappaha, quitte Tzipori pour Tibériade, autre importante
ville romaine et juive. C’est là qu’au IVe siècle, il produit, en collaboration
avec la Grande Yeshiva dirigée par les rabbins Ami et Asi, ce qui restera comme
le Talmud de Jérusalem, ou Talmud palestinien.
Mais pourquoi a-t-il quitté Tzipori ? Pour des
raisons pratiques ? Par souci de sécurité ? Qu’est-il arrivé à la communauté
juive de Tzipori ? Rabbi Hanina, qui prend la tête de la yeshiva, reproche aux
habitants de Tzipori leur manque de coeur (Taanit, 3:4). Dans ses écrits, il
évoque non moins de 300 cambriolages à Tzipori (Sanhédrin, 109a). Rabbi Itzhak
déplore de son côté qu’à chaque fête juive, les soldats romains font irruption.
Ces récits décrivent une ville de plus en plus instable et violente. Voilà qui
peut expliquer le transfert du Sanhédrin à Tibériade. Cependant, d’autres
institutions importantes restent à Tzipori.
Après le départ de Rabbi Yohanan pour Tibériade,
Rabbi Eleazar Ben-Pedat, l’un des plus grands défenseurs de la Loi orale,
aurait pris la direction du Beit Din (tribunal rabbinique) de Tzipori. Né à
Babylone, il croit à la sainteté de la terre d’Israël. “Quiconque vit en Israël
est sans péché”, déclare-t-il (TB Ketoubot 111a). Il meurt en 279, la même
année que Rabbi Yohanan.
Le Beit Midrash (maison d’étude) de Tzipori
continue de fonctionner après la révolte contre Constantius Gallus (an 351),
puis après le puissant tremblement de terre qui dévaste la ville dix ans plus
tard. Le Rav Mani (ou Mana) devient directeur de l’académie de Tzipori, où il
restera jusqu’à sa mort, en 399. On ignore ce qui est arrivé ensuite, mais les
non-Juifs de Tzipori ont peut-être laissé un indice...
La domination des païens
La mosaïque du Nil, découverte dans un vaste
édifice public, traite des thèmes de l’abondance et du plaisir physique,
typiques des mosaïques de la période et également présents en Turquie et autour
de la mer Egée. Un nilomètre représenté sur le sol mesure non seulement la
hauteur de l’eau, mais aussi le montant des impôts : un intérêt majeur pour les
Romains. (Des nilomètres figurent également sur des sols en mosaïque de Beit
Shean et Tabgha).
En l’absence de sources à l’intérieur de la ville,
Tzipori dépendait d’aqueducs, qui amenaient l’eau de ruisseaux coulant à 2
kilomètres de là. Peut-être les habitants considéraient- ils cet aqueduc comme
leur “Nil” à eux ? On peut aussi voir un centaure et plusieurs amazones torse
nu, figures mythologiques bien connues qui représentent la puissance et la
passion.
Ces sols en mosaïque, et en particulier celui de
la “résidence”, avec ses thèmes païens mettant en scène Dionysos (le dieu du
vin) et la fameuse “Joconde de Galilée”, en disent long sur le type de
population installée à Tzipori : de toute évidence des païens. Ce sont eux qui
finissent par dominer la ville et sa communauté juive. A la fin du Ve siècle,
on construit des églises à Tzipori. Un siècle plus tard, il n’y a plus de communautés
juives en Galilée.
Autre mystère non encore élucidé : les cimetières.
L’une des principales sépultures de Tzipori a d’abord été identifiée, à tort,
comme étant le tombeau de Rabbi Yehouda, puis celui de son petit-fils Rabbi
Yehouda Nesiah. Les tombes voisines, elles, n’ont pas encore été fouillées. Plusieurs
sarcophages utilisés pour construire les murs de la citadelle des Croisées et
d’autres sépultures de la région portent des inscriptions hébraïques
Pourquoi les Juifs ne préféraient-ils pas être enterrés dans la célèbre
nécropole de Beit Shéarim ? Peut-être n’en avaient-ils pas les moyens,
peut-être ne voulaient-ils pas faire le voyage... à moins qu’en fait, le
cimetière de Tzipori n’ait été tout aussi important...Certes, la flamme de Tzipori comme centre
significatif du judaïsme n’aura brillé qu’un temps, mais la ville est néanmoins
restée une importante capitale de province à travers l’histoire.
Aucune preuve - archéologique ou littéraire - ne
vient certifier que la communauté juive de Tzipori se soit assimilée ou ait
adopté les valeurs et le style de vie de ses contemporains païens. Au
contraire, il semble que, malgré certaines tentatives d’éradiquer le judaïsme
ou de lui porter atteinte, les Juifs aient toujours maintenu leur intégrité et
leur authenticité religieuses. Ils savaient qu’adopter des habitudes et des
croyances étrangères revenait à s’autodétruire.