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Tzipori : une mosaïque de l’histtoire juive

By MOSHÉ DANN
09/11/2012 15:00
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Regard fascinant sur une importante ville antique, dont les mystères ne sont toujours pas résolus

La rue principale de Tsipori
La rue principale de Tsipori Photo: DR Yael Ilan

Perchée sur une colline surplombant la fertile vallée de Beit Netofa, la ville de Tzipori (de l’hébreu “tzipor”, oiseau) figure parmi les plus grands centres artistiques de mosaïque des périodes romaine et byzantine. Portraits fascinants et scènes mythologiques sont représentés ici et nulle part ailleurs. Et pourtant, il semble que les historiens n’aient pas su apprécier à sa juste valeur l’importance de Tzipori dans l’histoire juive, voire qu’ils l’aient mal comprise.


C’est tout à fait par hasard qu’a été découverte la synagogue du Ve siècle, à proximité du decumanus romain (large voie orientée est-ouest) : un bulldozer a heurté le sol de mosaïque en creusant près du parking. Contrairement à la coutume qui prévalait à l’époque, la synagogue en question n’est pas orientée vers Jérusalem.


Pourtant, le Pr Zeev Weiss, coresponsable des fouilles avec le Pr Ehoud Netzer, ne doute pas qu’il s’agit bien d’un lieu de prière, d’une maison d’étude et d’un centre communautaire. La mosaïque qui orne le sol représente des thèmes traditionnels juifs, ce qui n’est pas le cas des bâtiments romains voisins. De quoi évoquer une survie difficile au coeur d’une culture étrangère. A partir de cette synagogue, débute une passionnante plongée au coeur de la période talmudique.


Pas de révolte contre les Romains


Par sa position stratégique sur les routes commerciales qui sillonnaient la Basse Galilée, Tzipori, tout comme Tibériade, était l’un des principaux centres d’échanges de la région. Grande capitale commerciale de l’Empire romain, elle a abrité, par périodes, une importante communauté juive.


Dans La Guerre des Juifs, Flavius Josèphe raconte que, juste après la mort d’Hérode, un soulèvement de la population amène les Romains à détruire Tzipori (Sepphoris, en grec) et à réduire ses habitants en esclavage. Peu après, les Juifs vont rebâtir et réintégrer la ville qui redeviendra alors un grand centre économique, social et religieux. Mais en revanche, les habitants ne prendront aucune part à la Grande Révolte contre les Romains, qui mènera à la destruction du Temple.


Parmi les motifs qui les dissuadent de se révolter contre la loi romaine, certains sont peut-être économiques : une rébellion aurait été mauvaise pour le commerce. Il s’agit cependant là d’un argument susceptible de s’appliquer à de nombreuses autres villes. Or, il n’y en a qu’une poignée, dont Tzipori et Beit Shean, qui ont refusé de se battre.


Autre raison possible, l’influence de Rabbi Yohanan Ben- Zakaï, qui incite les dirigeants communautaires juifs à ne pas se révolter. Entre 98 et 117, la communauté juive locale a même frappé une pièce de monnaie en l’honneur de l’empereur Trajan.


On ignore la façon dont les habitants de Tzipori réagissent à la révolte de Bar-Kochba (132-135). A cette époque, semble-t-il, les Juifs ne sont plus majoritaires au sein du conseil municipal et la ville a pris le nom de Diocaesarea, en l’honneur de l’empereur d’une part, et pour bien établir son caractère païen d’autre part.


A voir l’opulence que dénotent les sols recouverts de superbes mosaïques, Tzipori semble avoir été une ville romaine très à la mode. On peut en déduire que ses Juifs étaient assimilés, conservant leur spécificité, mais profitant des bons côtés de chacune des deux cultures. Voilà qui pourrait expliquer qu’ils aient opté pour la collaboration plutôt que pour la révolte contre les Romains.


Le train de vie d’un prince


Mais si les Juifs sont si assimilés à Tzipori, pourquoi les grands sages de l’époque choisissent-ils cette ville - après Yavné, Ousha, Shfaram et Beit Shearim - pour y réunir le Sanhédrin, l’assemblée de rabbins qui compile la Mishna ? Dirigé par Yehouda Hanassi (ou le “Rabbi”, comme on le nomme dans le Talmud) au début du IIIe siècle, cet événement considérable réclame la participation de centaines d’érudits. Où vivent-ils et où travaillent-ils ? En fait, il se trouve que de nombreux sages des périodes des Tanaïm et des Amoraïm sont nés ou ont vécu à Tzipori : Hanina Bar-Hama, Ishmaël Ben-Yossi, Yossi Ben-Halafta, Eleazer Ben-Azaria, Yossi Bar-Hanina, Yohanan Bar- Nappaha, Shimon Ben- (Resh) Lakish, Hiyya Bar-Abba, Hiyya, Yona Ben-Yossi, Mani, Oshaya, Eleazar Ben-Pedat, Boune (or Aboune) et Yossi Ben-Boune.


Mais pourquoi d’aussi grands sages et leurs disciples seraient-ils restés dans une ville pleine d’idolâtrie païenne ? Et où sont les 18 synagogues que cite le Talmud de Jérusalem (Kilaïm 9:4, 32b) comme ayant été construites ici ? Certes, on trouve des Juifs dans les grandes villes cosmopolites païennes comme Césarée, Beit Shean (Scythopolis) ou Saint-Jean d’Acre, mais ils vivent dans des quartiers i n d é p e n - dants, où ils mènent leur existence à leur façon tout en p a r t i c i - pant aux activités culturelles de leur ville. Peut-être le problème que l’on rencontre dans l’étude de Tzipori tient-il au nombre d’événements qui se sont produits dans un laps de temps relativement court, ce qui amène les observateurs modernes à mélanger les types de populations et les périodes.


Selon les sources talmudiques, Rabbi Yehouda entretenait des contacts avec les autorités romaines, et peut-être même avec l’empereur lui-même. Le Talmud décrit par ailleurs la cour du Rabbi comme très sophistiquée et digne d’un “prince”. Faut-il en conclure que les Juifs calquaient leur mode de vie sur celui des Romains ? Ce qui se passait réellement dans la ville est difficile à établir. Sans doute se composait-elle de deux parties distinctes : population exclusivement juive d’un côté, exclusivement romaine, ou peut-être mixte, de l’autre. Il est possible que ces deux parties n’aient pas existé simultanément et que le côté romain - mieux exploré jusqu’à présent - ait été construit par-dessus ce qui avait été des maisons juives. Rien n’est certain toutefois. Quoi qu’il en soit, les deux parties de la ville étaient très différentes l’une de l’autre. Aucune mosaïque n’a par exemple été trouvée du côté traditionnellement juif.


Intégration ou assimilation ?


Les archéologues ont découvert plus de 30 petits bassins dans la section romaine de la ville. Identifiés à l’origine comme des bains rituels (mikveh), ils ne comportent cependant pas de bassins de stockage secondaire et ne ressemblent pas aux mikveh de la partie juive. Sachant que la source et l’aqueduc sont plus bas que le quartier juif, ces derniers étaient alimentés par les eaux de pluie venues des toits. Après le départ des Juifs, ils ont sans doute été utilisés par les Romains.


Selon Weiss, l’architecture du théâtre de Tzipori et les pièces de monnaie du second siècle où il est représenté indiquent qu’il a été construit par les Romains quand la ville a commencé à s’étendre vers l’est pour devenir une “polis”. Profitant de la pente naturelle de la colline, le théâtre utilise peut-être une structure semi-circulaire plus ancienne où siégeait le Sanhédrin, ce qui correspondrait aux descriptions du Talmud (Sanhedrin 4:36b; 37a). Se déjà présent ? Weiss est convaincu qu’il n’y a jamais eu de quartier juif à Tzipori. Pour lui, les Juifs de la région étaient totalement assimilés aux cultures hellénique et romaine. On peut alors parler d’intégration plutôt que d’assimilation, un mode de vie qui aurait aussi existé dans d’autres villes juives, dont la toute proche Beit Shearim.


Après sa mort, en 217, “le corps du Rabbi a reposé à Tzipori, mais il a été enterré à Beit Shearim” (Ketoubot, 103 b). Au-dessus du tombeau traditionnel du rabbin Yehouda Hanassi, on distingue des sièges disposés en demi-cercles, ce qui laisse entendre que le Sanhédrin a pu se réunir là avant que l’endroit devienne un cimetière juif célèbre.


Des grottes funéraires découvertes dans la région comportent des sarcophages juifs, dont certains sont ornés d’images païennes, ce qui pourrait indiquer une assimilation culturelle ou, peut-être, le travail d’artisans non juifs.


De Tzipori à Tibériade


Après la mort du Rabbi, le Sanhédrin, conduit par le rabbin Yohanan Ben-Nappaha, quitte Tzipori pour Tibériade, autre importante ville romaine et juive. C’est là qu’au IVe siècle, il produit, en collaboration avec la Grande Yeshiva dirigée par les rabbins Ami et Asi, ce qui restera comme le Talmud de Jérusalem, ou Talmud palestinien.


Mais pourquoi a-t-il quitté Tzipori ? Pour des raisons pratiques ? Par souci de sécurité ? Qu’est-il arrivé à la communauté juive de Tzipori ? Rabbi Hanina, qui prend la tête de la yeshiva, reproche aux habitants de Tzipori leur manque de coeur (Taanit, 3:4). Dans ses écrits, il évoque non moins de 300 cambriolages à Tzipori (Sanhédrin, 109a). Rabbi Itzhak déplore de son côté qu’à chaque fête juive, les soldats romains font irruption. Ces récits décrivent une ville de plus en plus instable et violente. Voilà qui peut expliquer le transfert du Sanhédrin à Tibériade. Cependant, d’autres institutions importantes restent à Tzipori.


Après le départ de Rabbi Yohanan pour Tibériade, Rabbi Eleazar Ben-Pedat, l’un des plus grands défenseurs de la Loi orale, aurait pris la direction du Beit Din (tribunal rabbinique) de Tzipori. Né à Babylone, il croit à la sainteté de la terre d’Israël. “Quiconque vit en Israël est sans péché”, déclare-t-il (TB Ketoubot 111a). Il meurt en 279, la même année que Rabbi Yohanan.


Le Beit Midrash (maison d’étude) de Tzipori continue de fonctionner après la révolte contre Constantius Gallus (an 351), puis après le puissant tremblement de terre qui dévaste la ville dix ans plus tard. Le Rav Mani (ou Mana) devient directeur de l’académie de Tzipori, où il restera jusqu’à sa mort, en 399. On ignore ce qui est arrivé ensuite, mais les non-Juifs de Tzipori ont peut-être laissé un indice...


La domination des païens


La mosaïque du Nil, découverte dans un vaste édifice public, traite des thèmes de l’abondance et du plaisir physique, typiques des mosaïques de la période et également présents en Turquie et autour de la mer Egée. Un nilomètre représenté sur le sol mesure non seulement la hauteur de l’eau, mais aussi le montant des impôts : un intérêt majeur pour les Romains. (Des nilomètres figurent également sur des sols en mosaïque de Beit Shean et Tabgha).


En l’absence de sources à l’intérieur de la ville, Tzipori dépendait d’aqueducs, qui amenaient l’eau de ruisseaux coulant à 2 kilomètres de là. Peut-être les habitants considéraient- ils cet aqueduc comme leur “Nil” à eux ? On peut aussi voir un centaure et plusieurs amazones torse nu, figures mythologiques bien connues qui représentent la puissance et la passion.


Ces sols en mosaïque, et en particulier celui de la “résidence”, avec ses thèmes païens mettant en scène Dionysos (le dieu du vin) et la fameuse “Joconde de Galilée”, en disent long sur le type de population installée à Tzipori : de toute évidence des païens. Ce sont eux qui finissent par dominer la ville et sa communauté juive. A la fin du Ve siècle, on construit des églises à Tzipori. Un siècle plus tard, il n’y a plus de communautés juives en Galilée.


Autre mystère non encore élucidé : les cimetières. L’une des principales sépultures de Tzipori a d’abord été identifiée, à tort, comme étant le tombeau de Rabbi Yehouda, puis celui de son petit-fils Rabbi Yehouda Nesiah. Les tombes voisines, elles, n’ont pas encore été fouillées. Plusieurs sarcophages utilisés pour construire les murs de la citadelle des Croisées et d’autres sépultures de la région portent des inscriptions hébraïques


Pourquoi les Juifs ne préféraient-ils pas être enterrés dans la célèbre nécropole de Beit Shéarim ? Peut-être n’en avaient-ils pas les moyens, peut-être ne voulaient-ils pas faire le voyage... à moins qu’en fait, le cimetière de Tzipori n’ait été tout aussi important...Certes, la flamme de Tzipori comme centre significatif du judaïsme n’aura brillé qu’un temps, mais la ville est néanmoins restée une importante capitale de province à travers l’histoire.




Aucune preuve - archéologique ou littéraire - ne vient certifier que la communauté juive de Tzipori se soit assimilée ou ait adopté les valeurs et le style de vie de ses contemporains païens. Au contraire, il semble que, malgré certaines tentatives d’éradiquer le judaïsme ou de lui porter atteinte, les Juifs aient toujours maintenu leur intégrité et leur authenticité religieuses. Ils savaient qu’adopter des habitudes et des croyances étrangères revenait à s’autodétruire.


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