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Les légendes du Besht

By JUDITH FEIN
09/11/2012 15:05
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Ils sont nombreux à se rendre en Ukraine, chaque année pour Rosh Hashana, sur les tombes du Baal Shem Tov et de Rabbi Nahman de Breslev.

Synagogue du Baal Shem Tov
Synagogue du Baal Shem Tov Photo: Paul Ross

Il faisait plus de 38 degrés Celsius dans la voiture, toutes les fenêtres étaient fermées, et nos pieds étaient si enflés à cause de la chaleur qu’ils ressemblaient à des gants chirurgicaux gonflés à bloc. “Les Ukrainiens ont une peur pathologique des courants d’air froids,” me chuchote notre guide Alex Denisenko.


“Notre chauffeur préfère mourir de chaud que d’allumer la clim. Etes-vous sûrs de vouloir rouler encore quatre heures pour aller sur les tombes des rabbins ?” Mais que faisions-nous dans cette galère ? Partie pour une épopée d’une semaine sur les traces de nos racines dans l’ouest de l’Ukraine, je voulais explorer ce que cachaient ces images du Violon sur le toit que j’avais de mes ancêtres, et découvrir leur shtetl natal. Moi, Juive laïque, j’entretiens une vraie passion pour la culture, le patrimoine et l’histoire qui m’ont engendrée et ont ciselé les penchants mystiques et les aspirations spirituelles des miens. Alors, comment être là, dans l’ouest de l’Ukraine centrale, si près des tombes de deux grands mystiques - le Baal Shem Tov et Rabbi Nahman de Breslev - sans leur offrir une visite ? Nous avions déjà survécu à six heures de voiture par une journée torride de juin. Alors nous avons acquiescé de la tête.


Comme nous nous dirigeons vers Medjybij, je me remémore ce que je sais du Baal Shem Tov - Israël Ben Eliezer - le fondateur du judaïsme hassidique. Le Besht (acronyme de Baal Shem Tov) était humble, vivait simplement, et n’était guidé ni par l’ego, ni par l’argent. Ses enseignements ? Dieu est partout, dans toute chose ; chaque personne est fondamentalement bonne, peu importe ses mauvaises actions ; l’esprit et le caractère sacrés de la religion sont plus importants que la forme. Celui qui a passé de longues périodes de sa vie seul dans les bois encourageait ses disciples à tirer un trait sur la souffrance et la pauvreté des zones urbaines, pour devenir des agriculteurs solides dans le pays. Un penseur définitivement moderne que le Baal Shem Tov.


Toute petite devant le maître


Notre chauffeur - adoré, malgré ses opinions arrêtées sur l’air conditionné - freine alors devant une zone herbeuse qui mène à un bâtiment aux murs crépis, au toit brun carrelé et poutres apparentes. “Voilà la synagogue du Besht”, annonce Alex. “La fondation est d’origine et le bâtiment a été soigneusement rénové grâce à des donations, en 2005. Les pèlerins affluent de partout. Surtout à Rosh Hashana.”


 


Par-delà la synagogue, nous contemplons une étendue de forêt dense. C’est là que le rabbin se réfugiait pour méditer, chercher la communion avec Dieu et l’inspiration. Malheureusement, il n’est plus là pour répondre à mes questions. En entrant dans la bâtisse, j’entends quelqu’un respirer derrière moi. Je fais demi-tour et me retrouve face à face avec le jardinier.


“Le Baal Shem Tov montait sur la bima, où étaient lus les rouleaux de la Torah,” précise-t-il, m’invitant à l’accompagner dans la grande salle qui servait de synagogue. Je me sens soudain toute petite, là même où se tenait autrefois le grand maître hassidique. Le jardinier me montre les bancs en bois et les casiers où les disciples du rabbin priaient et rangeaient leurs châles de prière et autres objets rituels. “Vous êtes exactement là où se trouvait le Besht”, m’explique le brave homme. Mon imagination galope, je peux presque voir les élèves


Il me désigne une longue table en bois, autour de laquelle le rabbin parlait aux gens en privé, leur prodiguant des conseils. J’imagine la puissance de ces paroles du sage. Puis le jardinier me conduit dans un coin de la pièce. “C’est là que le Besht priait”. Je le suis, tandis qu’il ouvre la porte d’une petite salle latérale meublée d’une longue table et d’une cuisinière équipée d’une plaque chauffante. Il m’invite à entrer.


“Dans cette salle, il procédait aux guérisons”, me dit-il, me regardant droit dans les yeux. Savait-il que je souhaite être libérée d’une une phobie anti-corps médical qui me hante depuis la mort terrible et subite de mon père dans un hôpital, alors qu’il n’avait que 50 ans ? “Pour guérir les gens, le Besht utilisait la foi et les herbes”, explique encore le jardinier, rompant le contact visuel avec moi. “Il ne voulait rien en retour, mais le riche lui donnait de l’argent et le pauvre lui apportait des poulets.”


Je le regarde d’un air interrogateur, me demandant à qui j’ai à faire. “Etes-vous guide officiel ici ?” “Non, Je suis le gardien. Je ne suis pas juif. Je viens souvent écouter les experts qui se rendent ici. Quelque chose me dit que vous voulez en savoir plus.”


Un sage guérisseu


A peine ai-je hoché la tête qu’il se lance dans une biographie condensée du rabbin : orphelin dès l’enfance, veuf dans sa vingtaine, le Besht a vécu dans la forêt comme un ermite pendant une dizaine d’années, apprenant le langage des oiseaux, des fleurs et de toute la nature. Puis il s’installe à Medjybij, épouse la fille du rabbin de la ville, et entreprend le travail de guérison qui l’a rendu célèbre.


On raconte beaucoup de légendes sur le Baal Shem Tov. Le gardien m’en a réservé une. “Une fois, le rabbin est tombé dans un marécage. Un homme l’a l’aidé à en sortir, et le Besht, reconnaissant, lui a demandé s’il voulait argent ou santé.


L’homme a choisi la santé. Le rabbin a planté un piquet dans la terre et une source en a jailli. Il a dit à l’homme de boire de cette eau qui le rendrait sain. Ainsi fut fait.” A la fin de l’histoire, il me regarde. Chaque mot prononcé est pertinent, touchant, juste. Tandis qu’il raconte quelques légendes encore, je l’écoute, du grand sage, l’homme est simple, articulé, humble et en ce qui me concerne, au bon moment, au bon endroit. “En 1760, le Besht réunit ses disciples et leur annonce qu’il va bientôt mourir. Il leur demande alors de choisir entre l’eau, le feu et le sang. Ils choisissent le feu.


Avant de mourir, il leur donne une poudre spéciale et leur dit de la jeter sur leurs maisons. A sa mort, quelques-unes des maisons ont commencé à brûler à cause de la poudre, mais quand le cercueil du Besht est passé, le feu s’est éteint et n’a causé de dommage à aucune des demeures.”


Des émissaires déguisés ?


Sur ce, le gardien met fin à son palpitant récit mystique et nous dit adieu. Nous roulons pendant quelques minutes dans un cimetière, peuplé de tentes et de tables surmontées de candélabres cassés. Un vieil homme édenté, qui passe par là, le seul autre visiteur du cimetière, nous explique que les pèlerins sont récemment venus pour la fête de Shavouot. “Et vous devriez voir combien de gens sont venus pour Rosh Hashana”, ajoute-t-il. Avant de disparaître. Parmi les pierres tombales anciennes, Alex pointe du doigt un groupe de sépultures blanches. “C’est la dynastie du Besht”, dit-il. Nous le suivons dans un mausolée, qui abrite huit tombes. Sur l’une d’elles, arrondie et construite en marbre blanc, est inscrit, “Baal Shem Tov Hakadosh”, le saint Baal Shem Tov.


Un jeune rabbin hassidique, peot sur les tempes et vêtu de noir, prie silencieusement sur le tombeau sacré. Son visage est radieux. Il nous sourit et nous raconte qu’il écrit des livres et des articles sur le Baal Shem Tov. Sur les traces du grand rabbin, il s’agit de sa première visite. C’est, nous confie-t-il, l’un des moments les plus importants de sa vie.


Il se présente comme étant Yaacov Ben- Hanan, et me demande s’il peut partager avec nous son amour du Besht en ce lieu saint. Il se met à nous raconter des histoires sur le maître, puis entonne une chanson.


“Les paroles sont sur la paix, et sur tous mes frères et soeurs”, explique-t-il. “J’ai appris du Baal Shem Tov à abriter en mon coeur l’amour et la paix pour tous les Juifs, même s’ils ne connaissent pas la Torah. Même s’ils sont laïcs et non-pratiquants.”Le gardien et Ben-Hanan étaient-ils des émissaires du Baal Shem Tov, envoyés là pour nous éclairer ?


Une tombe dans la ville


De retour dans la voiture brûlante, nous roulons pendant plusieurs heures en direction d’Ouman, où l’arrière-petit-fils du Besht, le célèbre maître hassidique, le mystique et guérisseur Rabbi Nahman est enterré. Vers minuit, le chauffeur, frustré par la complexité du labyrinthe de rues, trouve enfin notre hôtel, non sans demander une escorte policière. Nous trimbalons nos bagages jusqu’au troisième étage où nous attendait, ô surprise, une suite spacieuse. Seul problème : c’était la seule chambre de l’hôtel dénuée de fenêtre et donc d’air. “Je suis sûre que Rabbi Nahman lui-même n’aurait pas pu dormir ici ! “, je grommelle, après m’être aspergée d’eau froide.


Je repense au moment où j’ai découvert ce grand rabbin mystique, il y a 25 ans, en écoutant une série de cours, en particulier sur sa conception de la guérison. Il évoquait les médecins en termes “d’anges de la mort”, et abordait la question du supplice devant une maladie persistante - physique ou mentale. Les malades ressentent comme une sentence au-dessus de leur tête. La principale différence entre cette sentence et celle d’un détenu est que ce dernier sait combien de temps il devra passer en prison. Selon Rabbi Nahman, la seule prescription pour les affres apparemment infinies est la hitbodedout : le dialogue à haute voix à Dieu, comme si l’on parlait à un ami. Elle doit avoir lieu de préférence dans la nature, et on doit y consacrer une heure par jour.


J’en ai parlé à nombreuses personnes, qui l’ont pratiqué. Je me demandais pourquoi je n’avais jamais essayé la hitbodedout moi même. En pensant à la vie de ce rabbin, mort tragiquement en 1810 de la tuberculose, à seulement 38 ans, j’ai plongé dans le sommeil


A la lumière du jour, stupéfaction près de la tombe de Rabbi Nahman : une ville entière a germé tout autour. Le trottoir de la rue principale est bordé de stands d’artistes où l’on peut trouver des peintures et des travaux d’artisanat inspirés de Rabbi Nahman, et de nombreuses indications en hébreu. Les librairies regorgent de livres sur le Rabbi et la hassidout - en particulier de Breslev. Et tout est orchestré pour l’hébergement des disciples du maître.


De son vivant, le Rabbi leur avait signifié qu’il était important qu’ils soient à ses côtés à Rosh Hashana. Après sa mort, la pratique a perduré, d’abord sous une forme restreinte et même clandestine pendant les années bolcheviques, en raison des menaces de sanctions et d’emprisonnement.


Après la chute du Communisme, en 1989, la coutume a repris de plus belle et aujourd’hui des dizaines de milliers de pèlerins se rendent sur le tombeau du Rabbi à Rosh Hashana, où ils se rassemblent près d’un lac pour la purification rituelle (Tashlikh). Mais de nombreux visiteurs viennent aussi tout au long de l’année.


Demandez la guérison !


Alex et Paul (mon époux) se dirigent vers la section des hommes, qui abrite le tombeau du Rabbi, le Tsioun. Pour ma part, j’emprunte le long chemin en béton, bordé par ce qui ressemble à un épais rideau de douche, blanc - pour cacher la section des hommes.


A l’entrée de la tombe, côté femmes, sont alignés des bancs. En ouvrant la porte, je vois un parc pour bébés, des dizaines de boîtes de tsedaka de toutes formes, tailles et couleurs, et des étagères bordées de livres de prières. J’en choisis un petit, et je souris en voyant sur la couverture un violoniste sur le toit.


Le Tsioun lui-même est couvert de tissu noir brodé de lettres hébraïques en or. Il est protégé d’une bâche en plastique. Des demandes de prières, écrites sur de petits morceaux de papier, sont parsemées sur le tombeau.


Une femme hassidique, coiffée d’une perruque impeccable et vêtue d’une longue jupe noire, soulève sa petite fille pour qu’elle puisse le toucher. Une autre femme religieuse se balance doucement, un livre de prières à la main. Puis elle penche sa tête sur le tombeau, et j’entends ses doux sanglots. Je m’assois à côté d’elles et j’attends, essayant de comprendre ce qu’une femme laïque est censée faire. Soudain, j’entends une voix d’homme dire : “Demandez. Demandez la guérison. Vous pouvez le faire autant de fois que vous le souhaitez.” Je me retourne pour regarder derrière moi, personne.


Je savais exactement ce à quoi la voix mystérieuse faisait allusion. Ma phobie insurmontable qui m’assaille dès que je suis en contact avec des médecins ou les établissements médicaux. J’hésite, je tends la main et touche le tombeau. Ma tête tombe involontairement sur ma poitrine. Je ferme les yeux, prie en silence, et je demande de l’aide. Etait-ce mon imagination, ou ai-je vu une lumière pourpre brillante dans l’obscurité ? J’ouvre les yeux, cligne, puis les referme. La lumière violette est toujours là. “Merci”, murmurai-je. “Merci.”


L’année prochaine à Ouman...


Avant de quitter la salle, une jeune femme s’approche de moi la main tendue, demandant de la tsedaka. Je lui explique avoir déjà mis des pièces dans deux boîtes. “S’il vous plaît aidez-moi,” implore-t-elle. “Je n’ai pas assez d’argent pour faire vivre mon foyer. Rabbi Nahman vous ouvrira les portes”. Je m’exécute, espérant qu’en effet les portes s’ouvriront bien grand


Je rejoins Alex et Paul dans la rue. Les deux hommes sont des laïcs convaincus. “Avez-vous prié pour votre hernie discale ?”, je demande à Alex, dans un demi-sourire. Il me répond très sérieusement que oui. “Et toi ?”, je m’adresse à Paul, m’attendant à une réponse comique de mon cher mari.


“Un homme s’est approché de moi”, ditil sans la moindre trace d’ironie. “Il m’a dit que peu importe ce que j’ai fait de mal dans ma vie, le bon rabbin sortirait de la tombe et m’extirperait des mâchoires de l’enfer si je disais une petite prière. Alors qu’est-ce que j’avais à perdre ?” Nous trois, pauvres âmes, marchons en silence vers la voiture. En ouvrant la porte du sauna mobile, je dis, paisiblement : “Nous n’avons plus qu’à revenir pour Rosh Hashana.”


 


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