Jacques Bendelac, économiste, est directeur de recherche en sciences
sociales, depuis 1995, à l’Institut israélien de sécurité sociale. Ses travaux
concernent la société civile israélienne, l’économie du Proche-Orient et les
relations israélo-palestiniennes. Son dernier ouvrage, "Israël-Palestine :
demain, deux Etats partenaires ?" fédère et rassemble les trois
objets d’étude du chercheur.
Ici, pas de polémique, mais du pragmatisme. Bendelac sait se montrer
pédagogue en laissant parler chiffres et faits objectifs, validés par le
gouvernement israélien, l’ONU et la communauté internationale. "Mon livre
n’est pas un manuel d’économie, qui propose un point de vue économique sur le
problème. C’est un livre de géopolitique, qui démontre que l’économie est l’un
des aspects primordiaux du conflit et de sa résolution." L’argument massue
pour exiger la paix et la fin du conflit ? Le développement économique.
Faire la paix, établir une entente économique et accroître la compétitivité
régionale : voici l’avenir tel qu’il devrait être, expliqué par
l’économiste.
Selon lui, première utilité de son texte : lutter contre la désinformation
qui sévit autour de la question. Médias et hommes politiques relayent cette
désinformation, influencée par des conceptions d’ordre idéologique. "Les
réalités du terrain sont différentes de ce que les idéologies laissent
entendre. Finalement, si on veut trouver une solution, il faut adopter des
positions pragmatiques, comme l’ont fait en leur temps Ariel Sharon et Menahem
Begin. Deux hommes politiques de droite qui, à un moment donné, ont mis leurs
idéologies de côté, l’idéologie d’un grand Israël, pour restituer des
territoires et parvenir à un compromis territorial : c’est ce que prône
une politique pragmatique, a contrario d’une idéologie. Et les déclarations
récentes de Mahmoud Abbas, concernant le droit au retour, vont en ce sens."
Bendelac ne fait pas dans le politiquement correct. Point de départ de
son propos : Israéliens et Palestiniens ne s’entendent pas. Il faut
séparer les deux peuples. Par quels moyens ? Deux scénarios
possibles : un Etat pour deux peuples ou deux Etats pour deux peuples.
Bendelac confronte les deux scénarios à la réalité du terrain. Et tranche. La
seule solution viable économiquement reste la solution à deux Etats. Côté
Israélien, le rêve d’un grand Israël est, comme son nom l’indique, un rêve. Si la
Palestine était intégrée dans l’Etat d’Israël, que se passerait-il pour les 4
millions de Palestiniens ? Ils deviendraient Israéliens. Et seraient
majoritaires d’ici quelques années. Dans ces conditions, le principe de l’Etat
juif s’effondre. Jacques Bendelac résume ainsi : "Un grand Israël
aujourd’hui, c’est peut-être un souhait religieux et messianique, mais ça ne
correspond absolument pas aux réalités politiques, territoriales, géographiques
et démographiques du terrain. La seule solution pour qu’Israël reste un Etat
juif, c’est de se séparer en deux : un Etat juif et démocratique face à un
Etat palestinien, qui vivrait aux côtés d’Israël."
L’économiste touche à un problème au cœur de l’actualité. Le 28 octobre
dernier, Reuveun Rivlin déclarait que la solution à deux Etats était morte.
Bendelac ne s’en émeut pas : "C’est bien beau mais Rivlin ne nous dit
pas ce qu’il ferait de ces 4 millions de Palestiniens. Moi, j’appelle son
discours un point de vue messianique : c’est un vœu pieu, qui plaît
certainement. Pour ma part, je n’ai pas publié cet ouvrage pour faire plaisir. J’ai
écrit un bouquin qui fait mal à lire."
Au départ, l’ouvrage se veut simplement une entreprise pédagogique.
Mais Bendelac est lucide : on ne peut pas aborder ces questions sans être accusé
de parti-pris politique. "C’est vrai qu’au bout du compte, on me
dit : vous avez des positions politiques. Oui, je suis favorable à la
création de deux Etats pour les deux peuples. Car je montre que c’est une
solution souhaitable pour Israël. Je défends les intérêts de mon pays. Dans les
circonstances actuelles, l’idée d’un grand Israël est une structure qui ne sera
jamais vivable. Donc, mettons le Messie de côté et essayons d’envisager
pratiquement ce qu’on peut faire pour résoudre le conflit. Et, effectivement,
en suivant ce principe, on passe nécessairement d’un ouvrage pédagogique à une
démarche politique. J’ai choisi mon camp : celui des réalistes
pragmatiques."
Le livre énumère, de façon objective, défauts et qualités de chaque
camp. Et tord le cou à bon nombre d’idées reçues. Est-ce que la Palestine
serait viable économiquement, sans les aides de la communauté
internationale ? La réponse est claire : oui, et ce n’est pas parce
qu’il est petit que le pays ne serait pas viable. Les exemples de petits pays
riches sont nombreux : Luxembourg, Singapour… Et depuis quatre ans, les
bases d’un Etat palestinien ont été mises sur pied. Ne manque plus que sa
réalisation effective. Car la paix économique fonctionne. Le développement
s’accélère. Bendelac avertit néanmoins : "Cette paix économique ne
fonctionnera pas éternellement. Si elle ne débouche pas sur la création d’un
Etat palestinien, la situation explosera."
Ainsi Bendelac conclut-il son essai : "La solution de deux
Etats permettra aux deux peuples de vivre sur des bases politiques, économiques
et humaines viables. Leur complémentarité permettra à chacun de profiter des
avantages comparatifs de l’autre." Cette issue a-t-elle des chances
d’aboutir, sous l’impact des élections à venir ? L’auteur n’en est pas
persuadé : "Pendant 4 ans, le gouvernement a réussi à éluder les
questions palestiniennes, en brandissant diverses menaces pour faire
diversion : révoltes arabes, Syrie, Iran, crise financière internationale.
Le peuple a suivi, parce qu’il s’est laissé aller au mirage de la normalité."
Cette normalité est trompeuse. Encore une fois, ce statu quo ne durera
pas : "La paix économique sans création d’un Etat palestinien, c’est
comme si on n’avait rien fait." Le règlement du conflit contribuera à
l’essor de l’économie juive. Car la situation actuelle engendre de faramineuses
dépenses : le coût militaire est exorbitant. Cette année, le budget du
ministère de la Défense a été le plus élevé de toute l’Histoire d’Israël, en
temps dit de "paix" : 60 milliards de shekels. Autant d’argent
qui n’est pas investi dans le social. Ça ne choque donc pas la population
israélienne ? "Non", répond Bendelac, "Parce que nos
politiques sont assez fins pour détourner l’attention. C’est ce que j’appelle
la désinformation. Par exemple, la menace iranienne existe, je ne le nie pas.
Mais c’est un problème mondial, qui ne va pas remettre en cause l’existence
d’un Etat d’Israël. Tandis que notre situation vis-à-vis des
Palestiniens : si !"
Israël aurait-il peur de la paix ? Dans sa conclusion, c’est la
question que pose Bendelac, en citant Begin : "Plutôt les défis de la
paix que les douleurs de la guerre". Bendelac tâche d’expliquer cette
faille : "La guerre, on sait ce que c’est. On la vit depuis 60 ans.
Mais la paix ? Nous autres, Israéliens, on ne l’a jamais expérimentée. Ce
qui inquiétant chez nos dirigeants, c’est qu’ils sont plus enclins à faire la
guerre qu’à prendre le risque de croire à une paix durable. Je trouve
regrettable qu’on soit plus disposé à faire la guerre à l’Iran qu’à faire la
paix avec les Palestiniens. Et Bibi est tout-à-fait capable d’envoyer une bombe
sur l’Iran : on nous présente toujours ces extrémités comme inévitables.
Bien sûr que c’est évitable. Il suffit d’avoir un peu de volonté politique et
de pragmatisme dans les décisions. C’est à ce prix seulement qu’on pourra
avancer. La paix est un scénario qui peut très bien marcher. On ne demande pas
aux Palestiniens et aux Israéliens d’être les meilleurs amis du monde :
juste de mettre en place une paix froide ! Les relations seront ce que
chacun voudra en faire… Mais il serait bon que les deux camps ouvrent les
yeux : une coopération équitable reste la seule solution pour assurer le
meilleur avenir à tous."