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Juifs en terre d’Islam : la fin des préjugés

By JOSEPH STRICH
12/04/2012 16:25
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L’ouvrage de George Bensoussan, "Juifs en pays arabe", est désormais la référence incontestable en matière de l’Histoire des Juifs d’Orient. Un à un, il démonte les mythes occidentaux.

Juifs en pays arabes
Juifs en pays arabes Photo: Tallandier


Sirènes et missiles n’ont pas empêché l’assistance d’être nombreuse à l’Institut français de Tel-Aviv ce soir de novembre, en pleine opération israélienne à Gaza, « Pilier de défense ».

Tous étaient là pour écouter, attentifs, Georges Bensoussan, historien du Mémorial de la Shoah, présenter son dernier opus : Juifs en pays arabe, Le grand déracinement 1850-1975.

Une saga exemplaire dont les quotidiens le Monde et Libération n’ont pourtant pas daigné faire la critique, jugeant l’oeuvre par trop « militante », contrairement au Figaro et à Marianne qui lui ont consacré un article. Le Jerusalem Post n’a bien sûr pas renâclé à la lecture de l’immense chef-d’oeuvre, avant de rencontrer l’auteur et de lui poser quelques questions.

Tout d’abord, petit retour sur la note liminaire et l’avant-propos qu’il faut « lire attentivement » pour saisir la méthodologie « totale » de l’auteur (histoire, sociologie, économie, anthropologie, ethnologie). Méthodologie qui lui permet de retrouver, tel un archéologue, cette « cité engloutie », ces « Juifs oubliés » et « orphelins du temps ».

C’est Avner Lahav, qui vient de traduire en hébreu un des ouvrages de Bensoussan, qui introduit la conférence. L’occasion d’expliquer la longueur de Juifs en pays arabe (900 pages) : « Il fallait prendre le temps, le souffle, de raconter cela dans sa totalité ». « On pourrait envisager une version abrégée de 300 pages sur la fin du judaïsme en Orient, après la guerre », concède Bensoussan.

« En moins d’une génération, des centaines de milliers de Juifs installés depuis 2 000 ans ont été déracinés ». Si l’on remonte si loin, c’est parce que la présence juive au Maghreb date de l’Antiquité, c’est-à-dire de la chute du 1er Temple, ainsi que de la fin de la révolte de Bar Kochba en 131 après J.-C., donc bien avant l’arrivée des Arabes. Au Moyen-Age, la majorité des Juifs vivaient en terre d’Islam. Ce n’est qu’aux 15e et 16e siècles que le centre de gravité bascule vers la chrétienté.

S’intéressant tout particulièrement aux Juifs du Maroc dont il est originaire, l’auteur déplore qu’« en 25 ans, cette communauté ait disparu, et ce, sans génocide ». Une « disparition d’un monde millénaire », qu’il raconte en deux grandes parties : l’effritement lent de la tradition 1850-1914, et le délitement d’un monde 1914-1975.

Sortir des sentiers battus 

La modernité est le point-clé du livre, le 19e siècle marquant les premiers éléments de la faille, lorsque les Juifs sont les premiers à rallier l’Europe et ses valeurs : l’émancipation par les Lumières, le rôle et l’oeuvre de l’ Alliance israélite universelle qui s’est battue pour que l’on reconnaisse les Juifs comme un peuple et pas seulement une religion, et la question du sionisme, suspect en terre arabe et interdit à partir des années 1930.

Mais, souligne l’historien, « la fin du monde juif en terre arabe ne se lit pas seulement à la seule aune du conflit israélo-arabe ».

Cinq pays ont été retenus : le Maroc, indépendant jusqu’en 1912, qui ne fut pas soumis à la loi ottomane, c’est aussi la plus importante communauté juive du monde arabe ; la Libye, colonie italienne à partir de 1911 ; l’Egypte, terre d’immigration pour plusieurs communautés juives au 19e siècle ; l’Irak, plus vieille communauté et deuxième en importance après le Maroc ; le Yémen, communauté assujettie, d’où partira une émigration précoce vers Eretz Israël dès 1880.

Loin de l’auteur, pourtant, la tentation si fréquente de réduire ces communautés à l’état de folklore. Comme cela arrive souvent à partir du portrait que constitue la vue typique du Mellah, de la robe traditionnelle de mariée au Maroc, des objets liturgiques des Juifs du Yémen, ou bien ces « bons sauvages », ces « Juifs authentiques à l’hébreu véritable ».

Tout comme est absente, chez lui, l’adhésion au mythe de l’intolérance fondamentale de l’Islam, malgré l’antisémitisme de toujours dans les pays arabes, rapporté par les témoignages de voyageurs européens. Comme Pierre Loti ou Charles de Foucauld qui écrivait : « Rien ne protège un Israélite de son seigneur, il est à sa merci ». Ou George Orwell qui notait à Marrakech en 1939 : « Ils sortent de terre, affamés, avant de plonger dans le cimetière d’ou les tombes s’effacent bientôt ».

« Une perversion de la vérité » 

Autre mythe que Bensoussan réduit à néant : le soi-disant âge d’or de la prétendue lune de miel judéo-arabe, interrompue par le sionisme.

Si l’intellectuel marocain Abdallah Laroui s’en prend, dans les années 1970, à l’européanisation des Juifs et à leur attitude d’« arrogance » et de « rébellion », l’écrivain juif tunisien Albert Memmi écrit en 1974, au lendemain de la guerre de Kippour : « La fameuse vie idyllique des Juifs dans les pays arabes, c’est un mythe. La vérité... est que nous étions d’abord une minorité dans un milieu hostile... jamais, je dis bien jamais, les Juifs n’ont vécu en pays arabes autrement que comme des gens diminués et exposés ».

Ce mythe d’une chrétienté hostile et d’un Islam bienveillant (surtout après 1492) a été créé par des intellectuels juifs au 19e siècle. Avant d’être adopté par des Israéliens soucieux de l’avenir, puis brandi à des fins de propagande par les nationalistes arabes, pour lesquels la responsabilité de la disparition du judaïsme en Orient incombe aux milieux coloniaux européens, aux militants sionistes, aux organisations juives internationales, aux agents israéliens, enfin, qui auraient poussé les communautés au départ.

La conclusion sur ce point crucial revient à l’historien Cecil Roth qui écrivait en 1946 (citation reprise par Georges Bensoussan) : « L’idée selon laquelle les Juifs vécurent dans le monde arabe, dans une paix et une tranquillité parfaite, jusqu’au moment où les sionistes militants vinrent bouleverser des relations réciproques d’une grande régularité, est une perversion de la vérité ». 

Georges Bensoussan, Juifs en Pays arabe, Le grand déracinement 1850-1975, Editions Tallandier 2012 


« Il n’y a pas de tolérance dans l’Islam, tout au plus de l’accommodement » 

Entretien avec Georges Bensoussan, à l’occasion de la présentation en Israël de son dernier ouvrage Juifs en Pays arabe, Le grand déracinement, 1850-1975.

Pourquoi nommer votre ouvrage « Juifs en pays arabe », et non pas « Juifs arabes » ? 

Parce que le nationalisme arabe au 20e siècle les a exclus de leur arabité. C’est un nationalisme exclusif, basé sur l’exclusion des non-Arabes, et aujourd’hui des non- Musulmans. Les Juifs, qui ne sont pas des Arabes de sang, sont exclus de fait, alors qu’ils sont de culture arabe. Ils sont progressivement mis à la porte. Ce ne sont pas eux qui ont décidé de divorcer, c’est le monde arabe qui les a poussés dehors.

D’un million à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils ne sont aujourd’hui que 5 000.

Vous démontez le mythe de l’âge d’or entre Juifs et Arabes. Mais d’un autre côté, vous dites : « Il n’y a pas d’antisémitisme éternel dans le monde arabe ». Pourtant, on constate, à vous lire, un antisémitisme profond, réel, égal à celui qui prévalait en Europe à l’époque d’Herzl...

Il y a eu des pogromes en Europe, à la fin du 19e siècle, et au 20e avant la Shoah, qui n’ont pas d’équivalent dans les pays arabes.

Il y a, en Europe, une littérature antijuive, une diabolisation du Juif. Aujourd’hui : le Juif, dans le monde musulman, on le déteste, on le méprise, mais il tient une place secondaire, alors que dans le monde chrétien, il occupe une place primordiale...

Pourtant la comparaison avec les nazis s’impose, et vous l’évoquez : les « chemises de fer » en Syrie, la propagande nazie, Hitler héros dans le monde arabe, le Mufti de Jérusalem à Berlin...

S’il y a effectivement une fascination d’une partie du nationalisme arabe pour le fascisme européen, pour le nazisme (en Syrie, en Irak, au Liban avec les Phalanges ), mettre sur le même plan le monde arabe et le nazisme est une erreur historique. Même si aujourd’hui, il y a une vision nazifiée dans le monde arabe, le Juif y occupe la place qu’il occupait chez les nazis.

Daniel Sibony parle du problème juif de l’Islam qu’il explique par une jalousie pathologique Comment vous l’expliquez, vous, cette haine, cette obsession antijuive, antisioniste, antiisraélienne ? 

L’hypothèse de Sibony est juste. Il s’agit de deux monothéismes, deux religions, nées du judaïsme, ce qui a provoqué dans les deux cas une relation empoisonnée : la première a cherché à se substituer à la religion-mère, et la deuxième veut être une religion finale.

L’économie psychique du monde arabomusulman (la façon dont un peuple voit le monde) partage le monde en Musulmans et non-Musulmans, et, à l’intérieur du monde musulman, certains ont des droits inférieurs, comme les femmes, les Juifs...

C’est une société de soumission dans laquelle un maître écrase un esclave qui en écrase un autre. Ce qui rend fous les pays arabes, c’est que les Juifs se soient entièrement émancipés et qu’ils aient créé un Etat, forme suprême de l’émancipation, sur une terre qu’ils considèrent, fait unique dans l’histoire, comme la leur, depuis toujours et pour l’éternité. Il n’y a pas de tolérance dans l’Islam, tout au plus de l’accommodement.

La dhimmitude entre dans ce cadre ? 

Le statut de dhimmi date du 7e siècle.

C’est un statut de protection pour les non- Musulmans qui peuvent ainsi vivre en terre d’Islam selon certaines conditions.

C’est donc un statut, non d'égalité, mais de faiblesse, essence même de l’économie psychique arabo-musulmane.

On est à des années-lumière des idées de tolérance et de laïcité. Pour l’Islam, le monde entier est appelé à devenir un jour musulman ; le dar al-harb (« pays de la guerre », c’est-à-dire tous pays non encore musulmans) doit rejoindre le dar al-islam (« pays de l’Islam »).

Le choc des civilisations annoncé par Samuel Huttington ? 

C’est une banalité dont seuls les aveugles professionnels ne voient pas la vérité. La tolérance, c’est l’Edit de Nantes, et l’Islam est très loin de cela. Pour y parvenir, il doit réviser son texte, comme l’a fait l’Eglise.

Vous êtes responsable éditorial au Mémorial de la Shoah et vous publiez un livre sur les Juifs dans le monde arabe...

L’histoire juive est un tout, pas une question d’Ashkénazes et de Sépharades.

Mais les Juifs sépharades s'intéressent à la Shoah plus que le contraire, les Ashkénazes ayant un complexe de supériorité de type européen, une reproduction du clivage Europe-colonisés."



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