Peut-on se
sentir intimement juif sans l’être officiellement ? Telle serait la question
Finkler. Quand Treslove, cinquantenaire londonien, se fait agresser dans une
ruelle et traiter de « youpin », il en est convaincu, il est juif. Sinon,
pourquoi l’aurait-on insulté de la sorte ? Il n’est pas sûr d’avoir bien
entendu, il n’est pas sûr qu’on l’ait traité de Juif. Mais il le désire
tellement qu’il s’en convainc. Il est heureux d’être pris pour un Juif, il est
heureux d’être agressé parce qu’on l’a pris pour un Juif. Il porte en lui toute
la culpabilité du judaïsme, et cela lui plaît. Treslove a deux vrais amis :
Libor, un veuf de 90 ans, et Finkler, un ami de fac, veuf également. Tout deux
sont juifs, le premier n’y prête pas tellement attention, le second en a honte.
Et Treslove ne peut s’empêcher de se demander pourquoi avoir honte d’être juif.
Lui qui a couru toute sa vie après une quelconque forme de judaïté, après des
femmes juives, après des mots yiddish qu’il ne comprenait pas. Il y a une
certaine légitimité à prouver quand on se dit juif. Treslove n’en a aucune et
c’est là tout le problème. Finkler, son ami de l’université, un
pseudo-philosophe prétentieux, est profondément antisioniste. Par culpabilité ?
Par contradiction ? Pour prouver encore davantage qu’il est juif et peut donc,
légitimement, prendre parti dans le débat du sionisme ? Pour Treslove, Finkler
est l’archétype du Juif. Et, tout en le maudissant, il l’admire et fait de son
nom un nom commun : finkler, juif donc. « Levez la main, ceux qui pensent que
cet homme est Juif ou ressemble à un Juif ! ». Cette phrase, c’est Finkler qui
la déclame ironiquement à Treslove, lorsque celui-ci lui parle de son
agression. Tu n’es pas juif, tu ne ressembles pas à un Juif, tu n’as aucune
raison de le penser. Touché, en plein coeur. Puis, il y a Hephzibah, cette
plantureuse Juive que Treslove va rencontrer et va aimer comme jamais. C’est
juste après un repas de Pessah pris chez son ami Libor qu’il va la connaître.
Cette fête ne pouvait mieux tomber : « Pourquoi cette nuit est-elle différente
de toutes les autres nuits ? ». Après beaucoup de tentatives ratées, Treslove
se méfie des femmes, il les maîtrise, se joue d’elles, se fait volage. Mais
Hephzibah agit en mère et c’est précisément ce dont Treslove a besoin.
Amour
toujours
Ce livre parle beaucoup d’amour. Entre les hommes et les femmes, mais
aussi entre les hommes. Les trois amis s’aiment d’une belle amitié. Libor fait
bien souvent le lien entre les deux plus jeunes qui se haïssent et s’adorent,
l’un étant passablement jaloux de l’autre, et réciproquement. L’auteur parle
aussi de l’amour d’un peuple. Du peuple juif en l’occurrence. Treslove veut en
être, Finkler donnerait tout pour y échapper et Libor fait celui qui s’en
moque. La judaïté, la Shoah, la Terre, Israël, les sionistes, Gaza, tout cela
dégoûte Finkler. Il rejoint un petit groupe d’intellectuels londoniens, la
Société des Juifs honteux, aussi appelé SHOAH. Subtil ce Finkler. Son épouse,
Tyler, ne comprendra jamais cette attitude. Elle, la belle Juive que Treslove a
toujours aimée secrètement... Et pourtant, Tyler s’est convertie ! Ce n’est pas
une « vraie ». Pour tous, cela ne compte pas, mais pour Treslove, qui sera
toujours un « faux », cela compte beaucoup trop. Howard Jacobson aborde des
thèmes peu exploités sous cet angle : avoir le droit d’être juif sans être
circoncis, prétendre travailler dans une bibliothèque hébraïque sans connaître
l’hébreu, et la fameuse culpabilité juive dont on parle souvent sans trop
savoir ce que c’est. Avec une plume libre, drôle et émouvante, il nous livre
les sentiments de trois hommes abîmés et fragiles, chacun à la recherche de
quelque chose. Libor ne vit que dans le souvenir et les odeurs des vêtements de
son épouse Malkie. Finkler se cache sous des idéaux auxquels il n’est même pas
sûr de croire et attend qu’on le rassure sur son droit à être juif sans se
détester. Enfin, Treslove a trouvé sa Junon, comme le lui avait prédit une
voyante des années auparavant, et continue à chercher une certaine forme de
bénédiction pour faire partie du peuple élu. Le lecteur s’accroche à ces
personnages, à leurs histoires passées, à leurs tourments. Au fil des pages, on
découvre un Treslove qui se modifie, qui grandit, un Finkler qui s’adoucit et
commence à comprendre le bonheur de la simplicité. Quant à Libor, nous ne
dévoilerons pas au lecteur de quoi sera fait son avenir…