Oui mais voilà, la réalité est bien souvent toute autre.
C’est ce qu’a pu constater Maître Sophie Cohen, avocate au barreau de Jérusalem
depuis une vingtaine d’années.
Cette francophone d’origine a choisi de se spécialiser dans les affaires
familiales, en particulier dans les questions de divorce. Si, explique-t-elle,
la séparation se passe parfois très bien et résulte d’une entente mutuelle,
basée sur un compromis décidé entre deux adultes responsables, le divorce
conflictuel s’illustre, dans la majorité des cas, par toute une panoplie de
comportements extrêmes, déviants et destructeurs.
« On assiste à une volonté de harceler le partenaire par le biais des
procédures judiciaires, de ne pas lui payer ce qui lui revient de droit, comme
la pension alimentaire, de ne pas partager le fruit d’un travail en commun… »,
Détaille-t-elle.
Bref, une guerre sans fin. Le lot réservé à nombre de couples qui se séparent.
Mais pour Sophie Cohen, il s’agit là d’un mécanisme de fonctionnement
particulièrement complexe qui exprime la volonté de détruire l’autre, de
s’approprier ce qui lui appartient.
Un constat auquel elle est parvenue au terme d’années de pratique
professionnelle et d’expérience personnelle, et décrit dans un ouvrage qu’elle
vient de publier, intitulé : Le conjoint prédateur ou le guide juridique de la
survie conjugale.
Au départ, un prédateur, victime de parents toxiques, qui reproduit les schémas
connus de l’enfance. En face, sa victime, une proie facile, qu’il choisit non
par amour, mais par intérêt.
Une fois l’union scellée et la toile du piège tissée, le bourreau se révèle et
laisse percer sa véritable personnalité : celle d’un être tyrannique, qui, à
force de dénigrement et d’humiliation, s’emploie à asservir l’autre, à porter
atteinte à son identité.
Dr Jekyll et Mr Hyde
Avocate de formation, l’auteure a émaillé son ouvrage de
citations de psychologues de premier plan et de références de spécialistes
internationaux en matière d’aliénation parentale et de comportements déviants.
Au terme de pervers, elle préfère celui de prédateur « qui s’approprie les
énergies vitales de l’autre, pour se recharger, lui. Un processus
d’instrumentalisation, long et complexe, que l’esprit humain n’est pas préparé
à comprendre, incapable d’imaginer que l’être aimé va rendre le bien pour le
mal. Et pourtant, c’est ce que démontre Sophie Cohen dans son ouvrage, grâce à
de nombreux exemples de cas vécus.
Ces princes – ou princesses, car la pathologie se décline pour les deux sexes –
charmants des premiers instants sont bel et bien capables du pire. La mutation
de l’ange au démon se fera en douceur, de façon insidieuse.
« Ce sont des personnes issues de tous les milieux socioéconomiques », pointe
l’avocate, « des caméléons sans véritable identité propre, donc dotés d’une
grande capacité de mimétisme, prêts à tromper tout le monde ».
Le prédateur est brillant. Sa stratégie est simple, mais efficace : d’abord se
montrer comme le héros venu sur son grand cheval blanc à la rescousse du faible
en détresse – une personne récemment divorcée, en difficulté financière, en
proie à des échecs personnels ou professionnels. Puis le piège se referme : de
la séduction à la prédation, analyse l’auteur, en passant par la mise en état
de dépendance.
Et si la victime n’ose parler, par respect d’elle-même, le prédateur – qui aura
aussi séduit l’entourage – n’aura aucun problème à mentir, salir son
partenaire. « Il n’aura aucun état d’âme à mettre l’autre dans une situation
financière difficile ou à manipuler les enfants quand il y en a (syndrome
d’aliénation parentale) », précise Sophie Cohen.
A l’instar du syndrome des enfants battus qui battent à leur tour devenus
adultes, le prédateur est généralement la victime d’un ou de ses parents, privé
d’amour, élevé dans l’hypocrisie et le mensonge. Il n’aura de cesse que de
reproduire les schémas déviants reçus depuis son plus jeune âge par « des
parents égoïstes qui utilisent leurs enfants pour leurs besoins propres ». Des
parents toxiques comme les décrit l’auteure, qui exercent une manipulation
psychologique dont l’enfant aura du mal à sortir. « C’est très dur pour un
enfant de se dire que son parent lui fait du mal.
C’est une idée à laquelle on ne nous prépare pas. » Car dans nos sociétés
judéo-chrétiennes, la notion de parent est taboue, explique l’auteure. « La
mère est un personnage sacré, elle est forcément bonne. On nous abreuve de la
notion d’instinct maternel. Mais il existe des mères nocives pour leur enfant,
et des pères aussi ».
Même la relation avec la belle-mère « envahissante » n’est pas un mythe,
poursuit-elle, « ce sont des mères qui ont fait un enfant pour elles-mêmes, par
égoïsme, et qui n’acceptent pas qu’il les quitte. D’ailleurs, pour le Shalom
Bait (paix des ménages), on apprend aux jeunes couples à savoir fixer les
limites avec leurs parents. »
Justice et psychologie
Pour Maître Cohen, qui a
fait du droit son sacerdoce, la machine judiciaire manque de psychologie. « La
psychologie et le juridique devraient être indissociables dans les dossiers de
divorce », estime-t-elle. D’abord pour protéger les victimes, car quand cette
dernière veut divorcer, le prédateur devient violent.
En clair, pour l’avocate, il faut déjà reconnaître que ce processus est grave,
pour ensuite le faire comprendre aux professionnels de la justice.
« On commence désormais à prendre juridiquement en compte le harcèlement moral,
mais cela reste toujours compliqué de stopper le prédateur, de prouver qu’il
était posté devant le lieu de travail de sa victime ou devant chez elle. Ce
sont des actes anodins, mais ils s’inscrivent dans ce mécanisme qui va miner la
vie de l’autre, le détruire ».
En clair, pour l’auteure, il faut déjà reconnaître que ce processus est grave,
pour ensuite le faire comprendre aux professionnels de la justice. « La justice
se base sur des preuves matérielles, des témoignages, alors que le processus de
prédation est difficile à justifier ». Sophie Cohen pointe alors du doigt
certaines lacunes des législations : « Ainsi la loi ne reconnaît pas le vol
entre époux. En matière de partage des dettes, il est difficile de prouver la
notion d’abus du partenaire en vue de le dépouiller. Le système judiciaire
n’est pas adapté. » Mais comment alors s’attaquer à cette imposante machine
qu’est la justice ? Quelles sont les clés pour réformer les rouages de cette institution
et faire bouger les juges ? Il faut certes repenser la formation des
professionnels de la justice, estime maître Cohen, mais il faut aussi que le
grand public soit conscient des risques et des dangers du processus de
prédation. « Si on accepte cette réalité, on pourra aider les vraies victimes
et changer le système de l’intérieur. Car s’il n’a plus de proie pour le
recharger, l’entretenir financièrement, le prédateur meurt alors de lui-même. »
Tel est donc le but de son livre : éveiller les consciences à des mécanismes
difficilement imaginables, auxquels la société n’est pas préparée et proposer
des solutions. Pour l’heure, celle qui a passé des journées entières à aider et
soutenir ses clients, a décidé de mettre sa carrière d’avocate sur pause, pour
se consacrer à la diffusion de son ouvrage. Dans l’espoir de voir le système
changer, et ne plus avoir à se battre contre des moulins à vent.
« Il fallait que je publie ce livre », explique-t-elle, « c’était une nécessité
». Ou, comme l’explique le Rav Yehouda Ben Ichay dans la préface de la
réédition sortie début janvier, après un premier tirage épuisé, il s’agit « à
présent de déceler des comportements maladifs qui semblaient auparavant tenir
du sort et du hasard ». Faire en sorte que la loi du plus fort progresse vers
la loi du plus juste.
Bien sûr, nulle question ici de roman ou de style littéraire. Il s’agit bel et
bien d’un guide juridique, mais à destination de tous publics. L’auteur a fait
le choix d’articuler son propos de manière pédagogique et de décortiquer point
par point un processus complexe, qu’elle a judicieusement illustré d’histoires
vraies, rencontrées dans son quotidien d’avocate.
Elle ponctue son propos par une liste de conseils à l’attention des
célibataires, jeunes mariés ou victimes avérées. Son credo : un appel à la
vigilance. Et sa maxime : se méfier des gens trop parfaits.