Le roman de
Miljenko Jergovic, librement inspiré de la vie de Léa Deutsch, raconte
l’histoire de Ruta et des personnages qui l’ont accompagnée toute sa vie. On
croise dans ce récit des dizaines de personnes portant des prénoms croates à
peine prononçables. Il y a d’abord deux voisines, Ivka et Amalija,
respectivement juive et catholique.
Elles vivent l’une en face de l’autre, dans la ville de Zagreb, sur un palier
qui en a vu de toutes les couleurs.
1920, le roman s’ouvre sur la mort du jeune fils d’Amalija, événement qui
change le personnage à jamais : Amalija ne sera plus la même. Certains la
considèrent désormais comme une pauvre folle, qui perd peu à peu la tête, qui
se meurt de chagrin. Ivka et son époux Salomon (surnommé Moni) ont une fille à
peu près au même moment. Pour alléger la peine de sa femme, Radoslav, le mari
d’Amalija, a un jour l’idée de demander à leurs voisins de la laisser
surveiller leur fille, Ruta, quelques heures par jour. Ils acceptent. Ivka et
Amalija, bien qu’elles se côtoient très peu, sont désormais liées par cet
enfant qu’elles vont aimer, chacune à sa façon.
On devient aussi familier avec Abraham, le grand-père de Ruta ou encore avec
ses femmes de ménage, ses voisins, les médecins de la ville, puis la ville et
le pays entier.
Jergovic dresse davantage un portrait des lieux, à une certaine époque, qu’un
portrait de personnage. La ville est son héros, cela ne fait aucun doute.
L’occasion de découvrir une Croatie traditionnelle, assez sombre et triste. Des
récits de vies, en particulier celui de Ruta, la jeune prodige de Zagreb.
Comédienne au destin incroyable
A peine née, la petite fille présente déjà des
capacités peu communes pour son âge. A 10 ans, la voilà qui s’exclame : « Oh,
mon Dieu, vous avez toujours cet air inquiet et sévère, si j’avais su que vous
alliez être comme ça, je ne me serais pas si facilement laissée amener par la
cigogne. » Réalité ou imagination ? Le roman est en tension entre ces deux
univers et s’apparente souvent à un conte, avec son lot de fées et
d’inquiétantes sorcières.
Ruta grandit entre une mère un peu perdue, un père absent et Amalija, qui
l’adore et avec laquelle elle découvre la vie et surtout le théâtre. Un jour,
Ruta est repérée pour interpréter le rôle principal dans une pièce jouée dans
la région. Elle est épatante sur scène et devient rapidement une comédienne
accomplie. Elle joue partout en Europe, est adulée du public croate, fait la
fierté de ses proches même si ceux-ci évoluent dans un monde bien différent du
sien.
On suit toujours en parallèle les vies de ses parents, des voisins Amalija et
Radoslav, des commerçants de Zagreb. Bientôt le nazisme grandissant en Allemagne
fait son apparition.
C’est là qu' intervient la question du judaïsme dans le roman. Comme
si la menace nazie allait réveiller la judaïté de la famille de Ruta.
Concernant le style de l’auteur, on trouve quelques longueurs et zones d’ombres
dans ce vaste roman, qui atténuent légèrement le rythme que l’on espère
trouver.
Miljenko Jergovic a toujours voulu écrire sur la vie de Léa Deutsch, mais au
lieu de rédiger une biographie, il a préféré ajouter une part de fiction, de
recul peut-être. Finalement, son roman peint une société tout entière, un pays
dont on ne sait pas grand-chose et, en écrivant son histoire, il laisse
peut-être une trace du trop court passage de l’étoile de Zagreb parmi nous.