Et pourtant, c’est la libération. Un bien grand mot pour ces rescapés qui ont
perdu la chair de leur chair, leur âme, leur vie. Ces réfugiés juifs apatrides,
transportés dans d’autres trains, d’autres camps, d’autres tentes puis envoyés
sur les plages de Naples, sont décrits comme des fantômes, desquels tout
souffle de vie s’est évaporé. Mais leur humanité n’a jamais disparu.
Ils sont quelques-uns à arriver à Naples, après une longue errance en Europe.
Tous ont pris garde de ne jamais oublier Erwin, leur dormeur, ce jeune garçon
solitaire de 16 ans, plongé dans un silence si profond que rien ne pouvait
réveiller, ni les remous du voyage, ni les pleurs de ses confrères. On aurait
pu le croire presque mort. Il avait tout perdu : père, mère, oncle, tante… et
même sa langue.
En Italie, une nouvelle épreuve attend le jeune homme. La « sionisation » ou
plutôt la formation du nouveau Juif que l’on confie à ces émissaires de
l’Agence juive. Les plus jeunes et moins désillusionnés sont sélectionnés. Ils
deviennent d’abord de forts gaillards aux bras musclés et brunis par le soleil.
L’entraînement sur les plages de Naples est un souvenir doux pour Erwin :
l’apprentissage intensif de l’hébreu, les courses, les épreuves mentales. Par
contre, il se rappelle avec douleur le regard des réfugiés non sélectionnés :
un regard triste, un non-dit qui veut signifier « vous nous avez trahis vous
sionistes ».
Une nouvelle langue, avec l’interdiction de prononcer un mot dans la langue
maternelle, mais aussi une nouvelle mentalité et manière d’appréhender cette
nouvelle vie sont inculqués aux jeunes rescapés. Il s’agit de se préparer à
l’installation prochaine en Terre promise.
Ce sommeil si lourd dans lequel le jeune homme était plongé chaque nuit,
parfois plusieurs jours durant, tend à disparaître. Pourtant, il revit chaque fois
dans ses rêves, son passé encore trop présent. Il converse avec sa mère, même
si l’hébreu fait disparaître peu à peu sa langue maternelle.
Bientôt, il ne parvient plus à communiquer avec elle.
La traversée de la Méditerranée est très tumultueuse, à l’image de la déchirure
que les personnages doivent ressentir à tracer un trait sur leur passé,
enseveli sous les cendres. A leur arrivée, les exilés sont arrêtés et placés
dans le camp d’Atlit ; la Palestine est encore sous mandat britannique.
D’une guerre à l’autre