Kamal est franco-marocain. Né à Tinghir, un petit village de l’Atlas, dans une
famille musulmane, il s’embarque vers les côtes méditerranéennes avec sa mère
alors qu’il a à peine 6 mois, afin de rejoindre son père, déjà sur le sol
français pour gagner son pain. « J’ai eu une enfance à la Marcel Pagnol »,
plaisante-t-il, lorsqu’on lui parle de son éducation marocaine. Diplômé de la
Sorbonne, cinéphile confirmé et parisien en quête d’ailleurs, Kamal est
aujourd’hui professeur d’histoire en banlieue parisienne. Peut-être pas pour
très longtemps, ironise-t-il.
Avant le collège, l’auteur du documentaire n’avait jamais fréquenté la communauté
juive, et surtout, il ne s’était pas imaginé qu’un jour, il relaterait son
propre passé d’immigré à l’aune de l’histoire des Juifs de Tinghir, son village
natal.
De l’Atlas à la Galilée
A 15 ans, Kamal découvre, au détour d’une simple
discussion avec son grand-père, l’existence des Juifs berbères. Mais à son
grand dam, il prend aussi conscience de leur disparition.
Commençant à se poser des questions sur sa propre identité marocaine, il sera
amené à s’intéresser à ce peuple, jadis voisin de ses pères, désormais « exilé
» à Jérusalem. « Ils étaient nombreux ici, mais ils ont été envoyés en exil »,
note un jeune garçon dans le documentaire.
Après avoir fréquenté le cinéma israélien et palestinien à Paris, Kamal décide
de partir en Israël et dans les territoires palestiniens, un voyage à propos
duquel il confie au Jerusalem Post : « J’ai appris à faire la différence entre
un peuple et son gouvernement ». Et le réalisateur, alors en herbe, qui
aimerait que d’autres Français l’imitent dans ce double voyage, de s’inscrire
dans une association qui enseigne l’hébreu et l’arabe.
Passionné de la langue hébraïque, il retourne en Terre sainte en 2005, dans le
cadre d’un voyage organisé par Parler en Paix. Au cours d’une visite en
Galilée, son guide, lui-même juif marocain avec lequel il partage plus que
quelques affinités, rencontre un autre Juif marocain de sa connaissance dans un
petit village du nord. Le guide et l’homme avaient combattu ensemble en 1973
lors de la guerre du Kippour.
Les retrouvailles sont émouvantes.
Puis Kamal entre en scène. Le guide le présente à l’homme comme un marocain de
l’Atlas. L’homme répond qu’il vient de cette même région, avant de souffler ce
mot, comme une formule magique : Tinghir.
Ces deux hommes, nés dans ce même village, que plusieurs milliers de
kilomètres, deux religions et une vie d’éloignement séparent, se sont ainsi
rencontrés par hasard, en Galilée.
Kamal tombe des nues en réalisant que cet homme est loin d’être le seul. « J’ai
retrouvé des Israéliens qui connaissaient mes grands-parents marocains »,
confie-t-il.
Les jeunes d’aujourd’hui comme hier
« Reconnecter les peuples, créer des
connexions perdues et des identités communes au-delà du conflit politique »,
sont désormais les missions de Kamal, qui nie avoir été déçu au cours de son
documentaire. « Je n’ai jamais eu de refus de rencontre, et encore moins de
Juifs qui n’avaient pas un bon souvenir de leur passé marocain. C’était une
véritable découverte pour moi, parce que je pensais que tous les Marocains étaient
musulmans. J’ai décelé soudainement l’existence d’un autre qui n’était plus là,
mais dont il restait toujours des traces, des tombes et des maisons vides. J’ai
compris qu’on ne se forme pas sans altérité », conclut-il.
Si l’idéalisme du réalisateur est contagieux, ce n’est pas sans raison. Son
documentaire brouille les préjugés sur les confrontations judéo-musulmanes (au
Maroc tout du moins), et laisse à penser que ce petit village de l’Atlas, loin
des problèmes urbains était aussi loin des problèmes identitaires.
Une scène trouble les spectateurs, et leur laisse le sourire aux lèvres.
Interviewés à la sortie d’école, des jeunes marocains s’expriment sur la
question juive. Fusent alors les idées et l’on entend : « Non, on ne nous en
parle pas à l’école. Mais nos parents nous racontent, ils vivaient tous
ensemble, commerçaient entre eux. C’était la coexistence ! ». « Ma mère m’a
parlé du chtoto, le pain juif, il ressemble au nôtre ».
« Evidemment que s’ils étaient encore là, on irait à l’école tous ensemble, ils
auraient le droit d’étudier comme nous ! ».
Et là, émergeant de la foule, un adolescent au sourire rieur : « Moi je connais
leur chanteur », et le jeune homme de mimer le chant de Shlomo Bar : « Chez
nous à Kfar Todra, au coeur des montagnes de l’Atlas, Quand un enfant
atteignait l’âge de cinq ans, On lui tressait une couronne de fleurs, Et on
ceignait sa tète de cette couronne ».
Autre parallèle frappant entre les deux cultures : le cinéaste opère un
rapprochement entre sa propre immigration en France dans les années 1970 et
celle des femmes juives.
Aussi demande-t-il à sa grand-mère : « Elles aussi ont dû souffrir ? ». Et la
grand-mère berbère d’acquiescer.
« On mangeait par terre »
Donnant la main à son grand-père, il parcourt les
rues de l’ancien quartier juif. Ici encore, tout prouve qu’ils vivaient en «
communion ». Les musulmans allaient à la mosquée, et en face les juifs priaient
« en transe », note son grand-père. « Et ils se prosternent comme nous ? », «
oui et après ils sautent en l’air ».
Au cours de cette balade dans les entrailles du Tinghir juif, Kamal interroge
son aîné sur les commerces. « Ici c’était un commerce juif, son voisin était
musulman. Ils parlaient berbère comme nous ». Scrutant les bâtisses qui jadis
appartenaient aux Juifs, le réalisateur confie à son grandpère : « J’aimerais
être une petite souris pour voir ce qui se passait à l’époque », et son aïeul
de répondre avec nostalgie : « Moi aussi… ».
Plus tard, le documentaire montre un vieil homme plongé dans ses souvenirs :
lorsque les tribus ennemies attaquaient « par milliers » le petit village,
Juifs et Musulmans se battaient comme des frères côte à côte, raconte-t-il. Les
Musulmans allaient même dormir dans les maisons juives pour monter la garde.
En Israël, l’exemple le plus frappant de cette mosaïque culturelle reste la
langue. Les témoins de Tinghir, que Kamal a retrouvé, mélangent à la fois le
berbère, l’hébreu et le français. Mais, comme le note le réalisateur, l’hébreu
vient en dernier pour beaucoup : « Ils s’adressent directement à moi en arabe
ou en berbère ». A la fois complètement éberlué et fier de ces retrouvailles
langagières, il fera luimême l’effort d’utiliser l’hébreu.
Enfin, comment ne pas mentionner ces deux femmes, au coeur de son film, Hanna
et Aicha, deux juives marocaines, ou plutôt marocaines juives, traditionalistes
et pieuses, deux femmes qui chantent avec leur âme des chants berbères, dansent
et répondent à la question : « Es-tu israélienne : non je suis marocaine ». Le
Seder de Pessah ? Elles le préparaient de la même manière, exactement. Mais «
on mangeait par terre ».
L’opération « choc » de Kamal, comme un point d’orgue : mettre en contact son
père et M. Ilouz, un Juif du Maroc qui vit en Israël depuis 1974. Et ce, via
Skype. Les deux hommes se questionnent chaleureusement, prennent des nouvelles
des anciens de Tinghir, s’invitent à des retrouvailles… « Reviens au pays, tu
es chez toi », dira le père de Kamal à Ilouz.
L’utopie d’un improbable retour
Choc des cultures. La fille d’Aïcha, «
israélienne à 100 % », selon ses mots, ne comprend pas les regrets de sa mère
pour un pays où « elle lavait sa lessive à la rivière. Rien que pour ça, cela
ne me manque pas ».
Kamal conclut sur « la vie judéo-berbère telle qu’elle a été ne pourra plus jamais
exister ». Pourtant, il reste un espoir : celui de l’avenir des relations
judéo-arabes. Le documentaire, par ailleurs, ne lésine pas sur les difficultés
de l’arrivée des Juifs marocains en Israël. Un sujet tabou dans l’Etat hébreu,
qui reste encore une blessure ouverte pour ces communautés rapidement mises au
banc des « arriérés » par les kibboutznikim, et les pionniers ashkénazes du
pays.
Parlant l’arabe, mal le français et l’hébreu avec gêne, ils auront beaucoup de
mal à s’intégrer dans le monde israélien.
Une des raisons de leur nostalgie sans borne pour leur pays d’origine. « Où
sont passés les gens biens (les Musulmans) ne cesse de répéter une femme de
Casablanca ».
Un des témoins révèle, sourire jaune aux lèvres, les tourments de son arrivée en
Israël. Espérant s’installer à Ashdod, il est, lui et ses compagnons de
fortune, très surpris lorsque le bus arrive à Bet Shean. A l’extérieur, le
dernier convoi d’olim les attend et leur crie de ne pas descendre du bus.
Rébellion pacifiste ou peur du dehors, ils ne quittent pas leur siège.
« Jusqu’à minuit, le bus a fait des tours de la ville ». Si bien que même la
police n’a pas réussi à les déloger.
Ces souffrances d’immigrants, peut-être à l’insu des intentions de Kamal
Hachkar, rappellent aussi les difficultés à fonder un pays de « déracinés ».
Une question reste en suspens quant à ce départ si soudain dans les pleurs et
la peine. Un historien israélien d’origine marocaine, Yossef Chetrit raconte :
« Nous n’étions qu’un corps provisoirement établi au Maroc, ce qui ne veut pas
dire un corps étranger. Mais la vie en exil n’est que momentanée. » Il faut
savoir en sortir, même dans la douleur. L’heure était venue de faire chemin
vers Eretz Israël.
Un non-dit se dessine : le sentiment de trahison ressenti par les Juifs lorsque
le gouvernement marocain s’est aligné contre Israël au sein de la Ligue arabe.
Une femme raconte : « Au puits, nos voisins ne nous disaient plus bonjour ».
Continuer le combat
En cette soirée de janvier, la salle de l’Institut français
Romain Gary accueille la projection. C’est la première nuit de neige à
Jérusalem. La cinémathèque, où le film devait originellement être diffusé, a
fermé exceptionnellement ses portes. Malgré tout, une soixantaine de personnes
ont répondu présent.
Dans ce chaos hiérosolomytain, Kamal propose à deux artistes palestiniens,
présents dans la salle, de chanter. Puis vient le tour de cette Juive
marocaine, à la voix suave, qui chante en arabe et émeut l’assistance. Kamal a
réussi non seulement à rassembler deux communautés en Israël, mais en un tour
de main, ou plutôt de chant, il est parvenu à réchauffer la salle en instituant
une atmosphère festive. Des larmes de rire et d’émotion s’entremêlent. Les
projets futurs du cinéaste : organiser des retrouvailles ou filmer le
pèlerinage de ces Juifs à Tinghir.
Bien que sélectionné au Festival de Casablanca, et loué à Montréal, New York,
Paris, Tel-Aviv et Jérusalem, Kamal a été critiqué par les panarabistes et les
islamistes qui accusent son film d’être sioniste.
La programmation de son documentaire au Festival national du film de Tanger a
été dénoncée par un député islamiste.
Une fois de plus, on l’accuse d’un parti pris pour la cause sioniste. Quant à
la presse islamiste marocaine, elle s’est acharnée sur le documentaire, petit
cataclysme au sein de la société culturelle de Tanger, tandis que le camp «
libéral » l’a défendu avec ferveur : pétitions, manifestations, articles de
journaux se sont multipliés.
Kamal Hachkar a remporté le prix de la première oeuvre au Festival national du
film de Tanger. Une victoire pour tous ceux qui, au Maroc, combattent pour la
liberté sous toutes ses formes et contre l’obscurantisme islamiste.
Et de quoi encourager Kamal à poursuivre son combat.
Prochainement, on verra son documentaire au festival de Milan, au festival
international de cinéma de mémoire commune, en Corrèze à Tulle avec pour thème
« Etranges étrangers », et en juin à Marseille dans la catégorie « Mémoire de
la Méditerranée ».
Si chaque bonne nouvelle remporte son lot de peines, Kamal connaît aussi le
deuil. En pleine ascension vers le succès, il vient de perdre son grand-père
Baha, héros du film, dimanche 10 février au matin.