L’Homme aux livres paru en octobre dernier avait, lui, reçu un bel accueil dans
la presse, mais il a suffi d’un passage dans Vivement dimanche, l’émission de
Michel Drucker pour que la machine s’emballe. La maison d’édition a fait
réimprimer le livre et l’auteur reçoit un mail de félicitations toutes les dix
secondes, lui qui n’est pas du tout branché nouvelles technologies. « Vous
savez quand Joseph est devenu viceroi d’Egypte, il a placé un esclave derrière
lui qui lui disait : « N’oublie pas que tu es mortel ! ».
« Disons que recevoir 80 000 messages aussi touchants les uns que les autres,
cela fait presque peur ! D’ailleurs j’ai attrapé la grippe » confie avec humour
Daniel Radford.
A parcours exceptionnel, récit atypique. D’une exigence rare avec la
littérature, l’écrivain qui a été édité pour la première fois, à l’âge de seize
ans, offre ici une oeuvre admirablement écrite loin des 1001 ouvrages publiés
chaque année. Pour ce qu’il considère comme le « roman d’une vie », et non pas
une autobiographie, il a choisi d’écrire à la troisième personne. « Le “Je”
étouffe », dit-il, même si le “Il” pourra dérouter le lecteur.
L’homme présente également entre deux confessions, des convertis de l’Histoire,
Onkelos, le neveu de Titus devenu traducteur de la Bible, la reine Hélène ou
Neburazadan, général de l’armée de Nabuchodonosor. « La plupart ne sont pas
représentatifs de ma conversion confie l’auteur, mais à travers mon “personnage
intime”, je tenais à raconter ce qui a animé leur âme. Quand on est navigateur,
comme je viens des Antilles, je possède chez moi un tas d’appareils, il faut un
sextant. Au milieu de la mer, vous vous dites : qui sont ceux qui m’ont précédé
? C’est ce qui m’intéressait aussi de dire dans ce livre, par quel méandre Dieu
amène cette deuxième manière d’être juif ».
La découverte de la Bible
Né à Paris, Daniel Radford passe ses premières années
à Pointe-à-Pitre, auprès de sa mère aujourd’hui âgée de 92 ans, de son père, et
de grands-parents maternels qu’il affectionne particulièrement : Maman Aa et
Papa Roro, la clé de son histoire familiale. Il commence jeune sa carrière chez
Robert Laffont qui lui apprend son métier, avant de diriger les éditions Stock,
Lattès et Ramsay.
Tout Paris courtise « l’éditeur des îles » qui ressemble à un « riche Américain
» quand il retourne en Guadeloupe. Lui qui aime tant les livres, « ses maîtres
», constate un jour qu’il manque une pièce à son tableau de chasse littéraire. «
Le dernier livre que je n’avais pas lu, c’était la Bible, que j’envisageais
comme un mauvais roman. Je suis allé rue des Rosiers acheter le livre d’Elie
Munk, La Voix de la Thora. Chaque verset était expliqué par le rabbin, j’ai
alors compris que toutes les questions que je me posais trouvaient une réponse
».
A cette époque, Daniel Radford sait déjà que son grand-père Papa Roro avait une
mère juive ashkénaze, décédée quand il était enfant, grâce à un texte écrit
dans un cahier. Une tante détruira l’objet, mécontente de lire cette histoire.
Cette révélation, l’homme la garde en lui et lui reviendra comme un signe
supplémentaire quand il commence véritablement à s’investir dans le judaïsme. Toutefois,
il écrit de son cheminement : « Au fond, aucun changement n’a été opéré,
simplement la réalisation d’une existence enfouie qui s’est fait jour ».
Durant dix ans, Daniel Radford étude les textes sacrés et la traduction du
Talmud, mange des plats cashers en douce et s’éloigne progressivement du monde
de l’édition. Il est épaulé par un homme exceptionnel, Sylvain Kaufmann, ancien
rescapé des camps auquel il demande de l’aide.
« Quand je l’ai rencontré, j’étudiais en français, je ne parlais pas l’hébreu. C’est
lui qui m’a tout appris. C’était un homme pieux, tout son être était ancré dans
la Torah. Le jour, j’étais encore directeur général d’une grande maison
d’édition, et, le soir, j’étudiais. Il m’a ensuite présenté au rabbin Daniel
Gottlieb, ancien secrétaire particulier du Grand Rabbin Sirat qui est devenu
mon mentor ».
Rabbin pour le plaisir
Sur le chemin vers le judaïsme, le doute a pris ses
aises, « c’est Sylvain Kaufmann qui est revenu me chercher » précise l’auteur
qui a parfois été considéré comme un « exotisme » par ceux qui le croisaient. Il
n’y pas si longtemps encore, on chuchotait dans son dos avant que « la lumière
druckérienne » ne le révèle au public.
A l’aube de ses quarante ans, celui qui s’appelle le « petit Créole » se plonge
dans les eaux du mikvé, une expérience évoquée avec pudeur dans son livre. De
mouvance Loubavitch, il obtient le titre de rabbin par le rabbinat d’Israël,
pour le plaisir.
Son cheminement vers le judaïsme en a inspiré d’autres.
Il raconte dans le livre cette rencontre improbable, il y a quelques années,
dans un parc d’attraction : un Africain qui avait entendu un de ses discours
dans une conférence décide de se convertir ainsi que toute sa famille ! Daniel
Radford accompagne de temps à autre des candidats à la conversion, « seulement
des célibataires, car j’ai beaucoup d’exigence » précise-t-il. Il veut
transmettre à ceux qui le sollicitent sa vision du judaïsme. « Ils passent un
Shabbat sur deux chez moi ainsi que les fêtes. Le judaïsme n’est pas simplement
une connaissance, ni le fait de répéter bêtement une série de brahot
(bénédictions), c’est une vie avec des codes qu’il faut comprendre et surtout
aimer pour les appliquer. Je veux qu’ils sentent le judaïsme » explique Daniel
Radford.
Ni sa mère, ni son frère Pierre dont il était très proche jusqu’à son décès, ne
s’intéresseront à leurs origines juives. Mais aucun ne jugera le converti sur
son choix. « Ma mère est quelqu’un de libre note l’auteur. Elle fait partie de
ceux qui acceptent l’autre tel qu’il est et non pas tel qu’ils voudraient qu’il
soit ».