La Foire
internationale du livre de Jérusalem est une institution reconnue et respectée,
cela va sans dire, il lui fallait donc à sa tête un diplomate accompli comme
Avi Pazner. Ce dernier, 73 ans, s’est plongé dans le projet de la Foire du
livre en octobre dernier, suite à l’annonce de la mort du président de longue
haleine, Zev Birger, tué dans un accident de la route à l’âge de 86 ans, après
presque 30 ans au service des livres.
Cette année, la Foire qui s’est déroulée du 10 au 15 février, dans les salons
de Binianei Haouma, marque ses 50 ans d’activité. Pour Pazner, cette nouvelle
tâche est une histoire d’amour. « J’ai un penchant pour la lecture depuis que
je suis petit », note-t-il, « en ce temps-là, nous n’avions pas de télévision
et les stations de radios se faisaient rares, mais nous possédions les livres.
Dès mon plus jeune âge, je lisais, relisais et lisais encore. Mais je n’ai
jamais imaginé que mon amour des ouvrages mènerait à un emploi dans ce secteur.
Pour moi, être en charge de cet événement, c’est un rêve qui devient réalité ».
Son autre domaine de prédilection n’a rien de commun.
Outre veiller à tout avec patience et passion dans les allées de la Foire, il
préside le Keren Hayesod.
Au début des années 1990, Pazner est ambassadeur d’Israël en Italie, puis se
rendra à Paris peu de temps après pour le même poste. Cette dernière position
fera de lui un francophile infaillible. Il aura gardé de ses années
parisiennes, un amour de la langue française indéniable. Il écrira alors un
ouvrage, en français, sur son métier, Les secrets d’un diplomate.
« Je suis très occupé, mais j’ai été extrêmement honoré de me voir confier
cette nouvelle mission », affirme-t-il, « mais vous savez ce que disent les
Américains à ce propos : si vous avez un bon poste à offrir, donnez-le à un
homme occupé ».
Auteur en herbe
Si la Foire met en valeur les auteurs et les maisons d’édition
locaux, elle attire notamment des établissements littéraires du monde entier
qui ont fait la queue pour s’inscrire à l’événement de 6 jours, qui s’est tenu
du 10 au 15 février.
Pazner a voulu faire en sorte que le pays bénéficie du plus grand nombre
d’ouvrages possibles. Il est lui-même à l’aise dans plus de 6 langues, ce qui
rend la communication facile.
Né à Danzig, allemande à l’époque, quelques mois avant l’éclatement de la
seconde guerre mondiale, lui et sa famille ont fui la Shoah en se cachant en
Suisse, avant de rejoindre les côtes israéliennes. Pazner a alors 14 ans. « Je
ne connaissais pas un seul mot d’hébreu quand je suis arrivé en Israël »,
explique celui qui maîtrisait déjà plusieurs langues.
« J’ai 3 vraies langues maternelles, le suisse-allemand, parce que ma mère
était originaire de Lucerne, l’allemand, mon père étant de Danzig, et le
français, car nous avons vécu dans la partie francophone de la Suisse, à
Genève. » En mission de représentation d’Israël en Italie, il ajoutera une
autre langue à son bagage linguistique. En tant que vétéran du corps
diplomatique de Jérusalem, son anglais est parfait.
Il s’en sort aussi très bien en espagnol.
Son incursion en tant qu’auteur lui a laissé une meilleure compréhension du
travail d’écrivain dans ce monde de la publication. Avec, bien sûr, les aléas
du commerce international dans ce domaine.
« J’ai écrit mon livre en français, puis j’ai pensé le traduire en hébreu. Mais
j’ai alors réalisé qu’il était destiné à des lecteurs non israéliens »,
note-t-il, « Il y a toute sorte de détails que je devrais changer pour une
version hébraïque, mais surtout, il faudrait le rendre plus croustillant pour
séduire les Israéliens. »
Toujours le peuple du livre
Son autre grande
entreprise professionnelle dans le monde littéraire jusqu’à aujourd’hui est
d’ordre plus personnel. « Mon père, Haim Pazner, a sauvé 10 000 ou peut-être même 15 000 Juifs pendant
la Shoah. Un livre sur sa vie a été rédigé par Menahem Michelson, ancien
journaliste, et Martin Gilbert, historien britannique. J’ai aussi aidé à la
rédaction de l’ouvrage. Jusqu’à aujourd’hui, des personnes viennent me voir et
me racontent que mon père a sauvé un membre de leur famille ou une connaissance
», ajoute-t-il, non sans quelque fierté bien méritée.
Pazner père a notamment participé à nourrir la tendance bibliophile de son
fils. « Juste après la guerre, mon père était amené à voyager beaucoup à
l’étranger, en tant que représentant européen de l’Agence juive. Il a travaillé
à accroître l’immigration illégale des Juifs en Palestine de 1945 à 1948. Aussi
se rendait-il en Italie, en France, d’où il me ramenait des cadeaux. Non pas
des chocolats ou des jeux, alors que je n’avais que 6 ou 7 ans, il m’offrait
des livres et toujours des livres en français.
Cela a toujours été ma langue de prédilection pour la lecture. Quand je le
peux, je préfère lire dans la langue d’origine. » Le diplomate bibliophile se
dit d’ailleurs très heureux que les ouvrages en hébreu soient de plus en plus
traduits dans les langues étrangères.
« Vous savez, des auteurs comme Amos Oz, A.B Yehoshoua, David Grossman et
Zerouya Shalev sont très populaires dans le monde. Il y a d’autres auteurs
israéliens qui sont en instance de traduction, incluant des jeunes très
talentueux. » C’est particulièrement gratifiant, considérant le statut
controversé du pays à l’échelle internationale, souvent victime d’un boycott de
facto. Mais Pazner affirme que cela n’a pas joué en défaveur de ses efforts et
de ceux de ses collègues pour la Foire internationale du livre. « Nous n’avons
jamais eu d’annulation de la part des auteurs, et comme vous avez pu le
constater, nous avons reçu beaucoup de demandes de maisons d’éditions »,
raconte-t-il. « J’étais au Salon du livre de Francfort et beaucoup de monde
parlait de la Foire internationale de Jérusalem. Nous avons une bonne
réputation en dehors d’Israël, et à juste titre. C’est un très bel événement.
Nous sommes toujours le peuple du livre. »
Défendre Israël via les livres
Pazner tente sans relâche de mettre en valeur les artistes israéliens lorsqu’il
est à l’étranger. « J’ai toujours dit que les professionnels du théâtre, les
écrivains et les musiciens du pays, sont nos meilleurs ambassadeurs. Quand
j’étais en Italie et en France, comme ambassadeur officiel, j’ai toujours
insisté pour montrer au monde ce que nous sommes capables de faire. Nous avons
tant à offrir dans tous les domaines artistiques. » « J’ai d’ailleurs demandé
au chanteur David Deor et à cette merveilleuse chanteuse arabe Lubne Salameh de
donner une représentation lors de la Foire. » Voilà, selon lui, ce qui aidera à
donner plus de visibilité au monde, spécialement non juif, du large spectre de
disciplines dans lesquelles Israël excelle.
Et de faire oublier un peu la politique israélienne.
Chaque nouvelle nomination s’accompagne d’un nouveau souffle et d’idées
innovantes. Pazner ne déroge pas à la règle.
« La Foire est un très bon événement, et j’ai adoré m’y rendre chaque année. J’aime
aussi les salons du Binyanei Haouma. » Le cinquantenaire est passé. Mais nulle
question pour Pazner de se reposer sur ses lauriers. « J’espère que la
prochaine fois, nous aurons encore plus de maison d’édition présentes à
Jérusalem. Je pense que c’est précisément pour cette tâche que j’ai été choisi
pour le poste. Je ne suis pas un homme de lettres, mais un diplomate, et j’ai
de l’expérience sur la scène internationale. Mon travail consiste
principalement à défendre Israël aux yeux du monde, et quelle meilleure manière
que de le faire via les livres, c’est apolitique. »
La francophonie à l’honneur
Malgré ses faibles connaissances en matière de nouvelles technologies, Pazner
se dit prêt à tout faire « pour » l’utilisation des livres numériques. « Je
préfère tenir un vrai livre dans mes mains, sentir le papier et le toucher. Certains
disent qu’on ne peut lire un livre sans jeter ses pensées à l’écrit sur la
page. Je le fais toujours avec un crayon à papier, pour les effacer par la
suite. Ne l’oubliez pas, je suis un diplomate ! », précise-t-il avec un
sourire, « mais j’accepte les e-books tant que les gens lisent toujours de
vrais livres. » La récente Foire a ainsi réuni de nombreuses conférences en
anglais sur la question de la numérisation et son impact sur l’avenir du livre
papier.
L’événement a été un franc succès, qui a attiré plus de 600 éditeurs et près de
100 000 livres issus de près de 30 pays.
Du côté francophone, grâce à la coopération des Instituts français de Jérusalem
et Tel-Aviv, de grands auteurs en vogue comme Amélie Nothomb, Philippe Labro,
Tobie Nathan, Sophie Stern, Emmanuel Carrère ou Florence Noiville, sont venus
parler de leurs derniers opus lors de rencontres avec le public très
appréciées.
L’occasion également pour les librairies françaises, la librairie du Foyer à
Tel-Aviv et Vice-versa à Jérusalem de proposer aux visiteurs de nombreux
ouvrages d’actualité. Sans compter les tables rondes, signatures, dédicaces et
rencontres en tous genres avec des auteurs très éclectiques. On a pu noter par
exemple la venue en visiteur de Kichka, célèbre dessinateur belge d’origine,
qui a ainsi pu présenter sa tout nouvelle BD à Amélie Nothomb. Tous les
participants se sont d’ailleurs dits très heureux de leur présence à cet
événement, et de visiter par la même occasion la capitale israélienne.
Toujours pour les auteurs de l’étranger, c’est l’Espagnol Antonio Munos Molina
qui s’est vu remettre le prix du Livre de la 26e Foire, lors d’une cérémonie
d’ouverture, ou « célébration du Jubilée », en présence de Shimon Peres, de la
ministre de la Culture et des Sports, Limor Livnat, et du maire de Jérusalem,
Nir Barkat.
Pazner est déjà en préparation pour la prochaine édition, qui aura lieu en 2015
à Jérusalem. « Evidemment je continue à apprendre mon nouveau métier. J’espère
apporter de nouvelles dimensions dans le futur. Ziv Birger a fait du très bon
travail. J’entends bien maintenir ce cap ! », conclut Pazner.