Israël-Allemagne : vers des noces de diamant ?
By NICOLAS TOUBOUL
12/13/2011 18:15
Soixante ans de relations diplomatiques et économiques unissent l’Allemagne à Israël.Des liens prolifiques pour l’Etat hébreu bien décidé à les préserver. Bilan
Entre Binyamin Netanyahou et Angela Merkel : le to Photo: Reuters
Le 1er novembre dernier,
l’Allemagne faisait partie des 14 Etats (dont 5 européens) à voter contre
l’admission de l’Autorité palestinienne à l’UNESCO. Une décision qui marque une
nouvelle borne dans son histoire commune avec Israël. Entre les deux pays, le
partenariat stratégique est en plein renouveau, sous le leadership d’Angela
Merkel.
Le pari était pourtant loin d’être gagné : en mars 2008 encore, lors de la
venue de la chancelière allemande en Israël, la polémique avait fait rage sur
l’utilisation de la langue de Goethe dans un discours à la Knesset.
“Les derniers mots que ma famille a entendus étaient en allemand, et c’était
l’ordre de les abattre”, avait alors déclaré Aryeh Eldad, député de l’Union
nationale, reprenant à son compte des mots du poète Ouri Zvi Greenberg. Et
plusieurs parlementaires, dont l’actuelle présidente du parti travailliste
Shelly Yachimovitch, avaient même quitté la salle.
Pourtant, paradoxalement, l’héritage de la Shoah a rapidement noué un lien
entre les deux pays. Si les relations diplomatiques formelles n’ont été
établies qu’en 1965, un “accord sur les réparations” était signé dès 1952. Le
texte formait le cadre des dédommagements payés par l’Allemagne aux victimes de
la Shoah, qui s’élèvent aujourd’hui à 125 milliards de shekels, soit 25
milliards d’euros, versés principalement à destination de l’Etat d’Israël ou de
citoyens israéliens.
Mais tout le monde n’était pas favorable à cette précoce relation. Aux yeux du
gouvernement américain, de trop
sanctions imposées à l’Allemagne risquaient de la faire replonger dans le
cercle vicieux de l’entre-deux-guerres.
De son côté, une large part de la société israélienne, représentée
politiquement par tous les partis, du Herout de Begin à de nombreux élus de
gauche, et jusqu’aux communistes du Mapam, s’opposait à un tel “pacte avec le
diable”. Accepter une compensation financière allemande revenait à pardonner le
régime nazi de ses crimes.
Il semble donc, d’après certains historiens tels que George Lavy, que
l’impulsion soit essentiellement le résultat de la volonté commune d’Adenauer
et de Ben Gourion. Les deux dirigeants ont poursuivi leurs efforts et établi,
cinq ans plus tard, les premiers liens militaires entre les deux pays. Pour
preuve : des livraisons d’armes stratégiques allemandes, longtemps tenues
secrètes du fait d’une loi allemande qui interdisait de telles opérations, en
raison de sa dépendance aux exportations énergétiques arabes.
La bonne santé des échanges économiques
Cette coopération dans le secteur de la
défense se poursuit jusqu’aujourd’hui. En point d’orgue : la construction de
trois sous-marins Dauphin nouvelle génération, financés à 50 % par en 2000. Mais
elle a dépassé rapidement les simples échanges pour permettre la mise en place
d’opérations communes entre les agences de renseignements des deux pays, et ce,
depuis le drame de la prise d’otages lors des Jeux olympiques de en 1972.
La collaboration établie fait d’Israël un partenaire particulièrement important
de l’Allemagne, comparé à l’implication de au sein de l’OTAN, souligne Yves
Pallade.
Sur un plan économique, l’étendue des échanges entre les deux pays est en
augmentation constante depuis les années 1960. Au point de faire de l’Allemagne
le deuxième partenaire commercial d’Israël, pour un montant de 3,8 milliards
d’euros par an. Les deux tiers représentent des importations israéliennes,
essentiellement en produits chimiques, machines et véhicules. De fait, depuis
1980, la compagnie de bus Egged renouvelle essentiellement sa flotte auprès de
Mercedes, et dans une moindre mesure Volkswagen et Volvo.
De son côté, malgré la petitesse de son économie, Israël est le quatrième
partenaire de l’économie allemande à travers le “grand Moyen-Orient” (du Maroc
au ).
La République germanique s’y fournit notamment pour la pharmaceutique et les
nouvelles technologies. Les coopérations avec les ingénieurs allemands se sont
multipliées à travers l’organe de la fondation germano-israélienne pour la
recherche scientifique et le développement. Enfin, point de déséquilibre : les
investissements directs israéliens en Allemagne totalisent un milliard d’euros,
alors qu’à l’inverse les entreprises allemandes ne possèdent que pour 100
millions d’euros dans l’économie de l’Etat hébreu.
Berlin,
médiateur régional
L’Allemagne tente depuis sa réunification d’obtenir un
certain poids diplomatique sur la scène internationale, jusque-là
disproportionnellement réduit, comparé à sa puissance économique. Cet intérêt
accru pour les affaires mondiales semble conduire à reconsidérer sa position dans la
région.
Ainsi de l’envoi en 2006 d’un contingent allemand (le deuxième en importance
après l’Italie) au sein de la Finul au Sud-Liban pour s’assurer du maintien de
la récente paix. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale, 2 400 soldats allemands sont présents au Moyen-Orient, à bord de
plusieurs navires de guerre chargés de protéger les côtes libanaises notamment
du trafic d’armes.
Privé du soutien populaire d’une opinion publique allemande, hostile à de tels
engagements, le gouvernement Merkel s’emploie depuis lors à trouver une
résolution rapide au conflit israélo-palestinien, qui permettrait selon lui de
retirer les troupes. En 2007,
a ainsi proposé l’organisation d’une conférence internationale dans le but de
régler les conflits régionaux, dont la Syrie et l’Irak. Une proposition
finalement rejetée, à commencer par les Etats-Unis et Israël.
Mais la tendance, en
depuis l’établissement de la feuille de route en 2003, à l’initiative de
l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer, n’est pas
négligeable.
Le torchon brûle entre Angela et Bibi
L’effort diplomatique allemand passe également
par le vecteur européen. A l’initiative de la création du poste de
haut-représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de
sécurité, lors du traité de Lisbonne, l’Allemagne tente d’établir une position
commune avec ses partenaires européens sur les questions internationales en
général et le conflit israélo-palestinien en particulier, où elle souhaite
faire peser l’UE. Sans succès jusqu’à présent. Si la relation personnelle entre
Angela Merkel et Ehoud Olmert était réputée “excellente”, l’arrivée au pouvoir
de Binyamin Netanyahou semble être concomitante à une relative dégradation des
relations bilatérales.
Pour la première fois en février dernier, s’alignait avec la majorité au
Conseil de sécurité pour approuver une résolution qui condamnait la poursuite
de la construction dans les implantations.
Une décision suivie d’un échange virulent entre les deux dirigeants, Merkel
répondant à la “déception” de l’Israélien par un “Comment osez-vous ? Vous êtes
celui qui nous a déçus, vous n’avez pas fait un seul pas pour faire avancer la
paix.” Et l’an dernier, la Bundestag adoptait une résolution condamnant le
blocus israélien de la bande de Gaza et depuis octobre dernier, à la suite de
l’annonce de la construction de 1 000 appartements à Guilo, Merkel menace de
suspendre la livraison de deux nouveaux sous-marins Dauphin subventionnés au
tiers par l’Allemagne.
Une façon de faire comprendre à Israël le prix du refus par le gouvernement
chrétien-démocrate au pouvoir de reconnaître un Etat palestinien alors que sa
population y est massivement favorable (entre 70 et 80 %), et alors que la CDU
est menacée dans les sondages.
L’évolution n’inquiète pourtant pas la majorité des observateurs, qui la
qualifient de “rééquilibrage”, par rapport aux partenaires européens.
Le parlementaire conservateur Ruprecht Polenz expliquait il y a peu au New York
Times : “La chancelière essaie d’expliquer au gouvernement israélien qu’avec
les changements extraordinaires qui ont lieu au Moyen-Orient, le temps n’est
pas de son côté quand on en vient à la résolution du conflit
israélo-palestinien.”
La
diplomatie allemande semble en effet avoir rapidement pris conscience
de la
fenêtre d’opportunités en tous genres qui s’est ouverte depuis un an. Ce
sont
ainsi les services de renseignements allemands qui, s’appuyant sur la
junte
nouvellement au pouvoir en Egypte, ont remplacé leurs homologues
français comme
intermédiaires cruciaux dans les négociations secrètes ayant mené à
l’accord
Schalit.
Un relatif optimisme partagé par David Harris, président du American
Jewish
Committee, qui pense que la question des implantations ne devrait pas
peser à
long terme. Pourtant, “la vraie question est de savoir si la relation
spéciale
va survivre au changement de génération. Le sentiment de responsabilité
se
maintiendra-t-il ?”