Peut-être Günter Grass a-t-il rédigé son inepte J’accuse
sous forme d’un étrange poème parce qu’il savait que le seul genre de critique
qu’il essuierait serait également sous forme littéraire.
Ce qui ne signifie pas que ses salves politiques évitent les tropes (figures de
style) familiers aux bons et mauvais poètes : inversion, invention, hyperbole,
omission stratégique, clichés culturels camouflés, non-sens déguisés en bon
sens sous forme de vers, le tout orchestré par notre poète impérial.
Oui, le poète. Il est important de souligner que ce qui importe dans le contenu
de son “poème” n’est pas son auteur. Grass, falsificateur de son passé nazi et,
dans la foulée, de celui de l’Allemagne et fabulateur sur six millions de
prisonniers de guerre allemands - notez le nombre magique - prétendument morts
en captivité soviétique, n’a aucune autorité morale et intellectuelle sur ces
questions. Il ne fait qu’énoncer les clichés culturels et préjugés de son
temps.
Selon une opinion largement répandue en Allemagne et ailleurs, véhiculée par
les antisémites, l’on ne peut pas dire la vérité sur Israël. Mais c’est
manifestement faux, tout comme la thèse de Grass sur “un silence général”
autour d’un “mensonge” sur l’armement nucléaire d’Israël, dont tout le monde
connaît l’existence et qui est régulièrement remis en question.
Quotidiennement, Israël est attaqué et décrié pour ses actions effectives et
pour d’autres inventées à son sujet dans les médias à travers le monde, y
compris aux États-Unis, en Allemagne, et en Israël même.
Classique inversion des rôles
Autre opinion largement répandue en Allemagne et
en : Israël est un Etat de type nazi.
C’est ce qu’on entend et lit toujours et encore. Un point de vue qui trouve son
expression dans la conviction largement répandue en Allemagne qu’Israël mène
une guerre d’extermination contre les Palestiniens.
Comment le savons-nous ? Ce sont les Allemands eux-mêmes qui le disent. Année
après année, des enquêtes scientifiques montrent que 40 à 50 % des Allemands le
pensent. La perversité de ce fait - à tellement de niveaux - est fascinante.
Doit-on leur rappeler ce que les nazis et Allemands ont effectivement fait à
une certaine époque ? En résumé : ils ont créé des usines de mort. Ils ont
massacré six millions de Juifs dans le cadre d’un plan officiel
d’anéantissement de tout le judaïsme d’Europe. Ils ont massacré des millions de
non-Juifs et en auraient abattu des millions d’autres. Ils ont projeté de
transformer la majeure partie de l’Europe centrale et orientale en vaste
plantation esclavagiste.
Les Allemands ont-ils besoin d’un briefing sur ce qu’Israël a fait et fait
toujours ? Prenez une donnée probante : de 1990 à 2010, la population
palestinienne sous “occupation israélienne” a plus que doublé.
Drôle de guerre d’extermination ! Seul un individu dangereusement partial,
menteur cynique ou peu en contact avec la réalité peut affirmer qu’Israël
extermine les Palestiniens. Si l’occupation israélienne en Judée-Samarie, et
précédemment dans la bande de ,
peut être sévèrement critiquée et même condamnée pour plusieurs raisons,
quiconque l’assimile à l’Allemagne nazie nage dans l’absurdité.
Grass hisse la perversité commune - transposer la population des victimes en
bourreaux - à un niveau supérieur. Selon lui, la responsabilité allemande est
d’empêcher un autre génocide. Soit. A cela près qu’il ne se réfère pas à un
possible génocide de ce peuple régulièrement menacé, celui-là même qui a été
massacré par les Allemands, et aujourd’hui en butte à une menace nucléaire du
millénaire régime iranien, j’ai nommé le peuple juif.
D’après notre poète, les Allemands ont la responsabilité de se retourner contre
le pays des victimes passées et potentielles, de l’empêcher de se défendre et
de commettre un soi-disant génocide inventé par Grass.
Le faux cri du coeur
Les dirigeants israéliens n’ont jamais publiquement parlé
ou même laissé entendre qu’ils envisageaient une attaque nucléaire préventive
contre le peuple iranien, et encore moins un projet nucléaire d’anéantissement
du peuple iranien, dans la veine de ce que les Allemands ont effectivement
fomenté contre les Juifs à l’époque où Grass servait le régime nazi sous les
drapeaux de la Waffen-SS. Nous n’avons pas la moindre preuve, mot chuchoté ou
toute raison de croire que les dirigeants israéliens ont pour un micro-instant
envisagé un tel acte.
Diaboliser Israël, pratique répandue en Allemagne, et peaufinée ici par Grass,
c’est ignorer le contexte dans lequel l’Etat juif évolue et agit. Nous parlons
d’un pays dont l’existence même est constamment menacée, à la fois par les
Etats qui souhaitent simplement l’annihiler ou le chasser de Judée-Samarie
(pour Gaza c’est chose faite), et par des nations, souvent soutenues par leurs
peuples, qui veulent le détruire et l’éliminer ou exterminer ses Juifs.
Pourquoi Grass oublie-t-il de mentionner que les dirigeants iraniens, et pas
seulement Mahmoud Ahmadinejad, ont régulièrement menacé de détruire Israël et
de tuer les Juifs, et parfois même laissé entendre que cela pourrait se faire
avec des armes nucléaires ? Comme l’ancien président iranien “modéré” Ali Akbar
Hashemi Rafsanjani l’expliquait déjà en 2001 : “L’utilisation d’une seule bombe
nucléaire contre Israël détruirait tout”.
Pourquoi Grass oublie-t-il de préciser que les dirigeants iraniens parlent
d’Israël en utilisant le langage et les métaphores nazies, de cancer et de
peste qui doivent être complètement éradiqués ? Dois-je rappeler qu’un tel
prélude rhétorique a déjà conduit à un génocide ? Israël n’a commis aucun
crime, aucun crime planifié, aucun crime qui ne requiert une intervention
allemande, donc nul besoin de parler enfin, nulle responsabilité particulière
ou autorité morale de l’Allemagne dans cette affaire, pas de “silence” sur une
vérité inexistante, pas d’intimidation pour empêcher les langues de se délier.
Le faux cri du coeur de Grass est un tissu de mensonges et de falsifications,
les uns repliés sur les autres. La seule fiction ici est ce poème, inversion
surréaliste de la réalité. Reste la question lancinante : Grass est-il vraiment
un ignorant, ou un cynique calculateur animé d’une telle animosité envers
Israël et son peuple qu’il exhorte le monde à le forcer à se départir de son
bouclier nucléaire - oui, bouclier - contre un océan d’ennemis, ce qui le
rendrait, au mieux, imprudent devant la menace de destruction de son peuple ?
L’écrivain est l’auteur du livre Les Bourreaux volontaires de Hitler et
d’autres ouvrages sur la Shoah. Ses opinions sont publiées sur le blog
goldhagen.com.
Ce qui doit être dit (extraits)
Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s’est soumis mon propre silence, pèse sur moi
comme un mensonge
une contrainte qui s’exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d’“antisémitisme” est courant.
Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des
affaires,
quoiqu’en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël attend la livraison d’un autre
sousmarin dont la spécialité est de pouvoir orienter des
têtes
explosives capables de tout réduire à néant
en direction d’un lieu où l’on n’a pu prouver l’existence
ne fût-ce que d’une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.
Mais pourquoi me suis-je tu jusqu’ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d’une tare à tout jamais ineffaçable,
m’interdit de suspecter de ce fait, comme d’une vérité
avérée,
le pays d’Israël, auquel je suis lié et veux rester lié.
Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :
La puissance atomique d’Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu’il faut dire, ce qui, dit demain, pourrait déjà
l’être
trop tard : et aussi parce que nous – Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience –
pourrions fournir l’arme d’un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun des subterfuges habituels
n’effacerait notre complicité.
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni