La Goulette -
Tunisie. Plus d’une dizaine d’hommes se réunissent le samedi soir dans une
maison de prières. Ensemble, ils prient, chantent et rompent le pain. Le lieu
reste discret, connu des seuls habitués, dans une calme banlieue de Tunis. Même
les voisins en ignorent l’existence car la maison se fonde dans son
environnement musulman.
Il s’agit là de la synagogue Beit Mordechaï, et ses fidèles font partie des 1
500 Juifs du pays, la plus grosse communauté du monde arabe après le Maroc. Un
chiffre pourtant infime en comparaison des 100 000 Juifs qui séjournaient dans
le pays avant 1940. La communauté est ancienne, la présence juive en Tunisie
remontant à l’Antiquité.
A présent, ses membres mènent des vies confortables, travaillant principalement
dans le commerce et le développement, ou assurant des services religieux. Mais
leur prospérité connaît certaines incertitudes depuis un an et demi. Suite aux
révoltes qui ont conduit à la chute du régime autocratique du président Zine
el-Abidine Ben Ali, en janvier 2011, la majorité des Juifs de Tunisie oscillent
entre espoir et peur.
Espoir, car en tant que citoyens de ce pays, ils aspirent à l’avènement d’une
démocratie et d’une société plus juste, après le départ d’un président
corrompu. Un président corrompu qui était aussi le garant de leur sécurité
contre l’intolérance musulmane. D’où la peur désormais, car avec la chute de
l’ancien régime sont également tombées toutes les entraves aux mouvements
islamistes et salafistes qui réclament aujourd’hui l’instauration d’un islam
radical à l’échelle de l’Etat, ce qui peut conduire à une hostilité envers les
Juifs. En clair : la fulgurante popularité de ces mouvements radicaux au sein de
la population tunisienne ne peut qu’inquiéter les membres de la communauté.
Exemple : formellement interdit durant le régime de Ben Ali, le parti islamiste
Ennahda s’est imposé aux élections d’octobre dernier, premières élections
libres de l’histoire du pays. Cette victoire écrasante des islamistes suscite
bien des commentaires à la synagogue de la Goulette.
“Pour l’heure, je me sens malgré tout plus en sécurité ici qu’à Paris, où je
suis régulièrement menacé par de jeunes Français maghrébins”, confie Maxime
Journo, promoteur de concerts, qui partage sa vie entre Tunis et Paris. Un
autre fidèle s’empresse de réagir. Certes, rien ne lui est encore arrivé, mais
il exprime quelques inquiétudes : “Ici, la situation est très incertaine pour
nous en ce moment, bien plus que sous Ben Ali, malgré tout ce qu’il a été. Pour
le moment, il ne nous reste qu’à attendre et voir comment les choses vont
évoluer”.
El Ghriba, entre rite et folklore
Courant mai, le
nouveau gouvernement conduit par les islamistes était soumis à une sorte de
test en matière de tolérance à l’égard des minorités religieuses. Sur la
splendide île de Djerba, où résident la majorité des Juifs du pays, soit
quelque 900 individus.
L’an dernier, pour des raisons de sécurité, le gouvernement avait fait annuler
le traditionnel pèlerinage annuel de Lag Baomer vers El Griba, une des plus
anciennes synagogues de l’île. Cette année, l’événement a eu lieu. Aucun
incident n’a été à déplorer. “Cette tradition est perpétuée depuis des
centaines d’années, et cela ne doit pas changer, car cela prouve l’ouverture de
la Tunisie sur le monde”, a ainsi déclaré le ministre du Tourisme Elyes
Fakhfakh à la presse arabe le mois dernier. Et d’ajouter : “Une des réussites
de la révolution est précisément la liberté de culte.”
Le pèlerinage d’El Ghriba se perpétue de générations en générations. Il englobe
un ensemble de traditions et de superstitions juives. Les femmes désireuses
d’avoir un enfant griffonnent des prières sur des oeufs cuits, lesquels sont
ensuite placés dans une petite caverne au centre du sanctuaire. Les hommes
s’éclaboussent de boukha, un alcool à base de figues. Ils s’en aspergent les
mains, le visage et les poches. “Cela porte bonheur !”, explique l’un d’entre
eux. Quelques centaines de fidèles dansent autour de la Torah, sortie de la
synagogue pour l’occasion. La nuit, ils dînent et prient dans ce saint lieu.
“Pour moi, il y a quelque chose de magique à voir des Juifs et des Arabes
cohabiter en paix, comme c’est le cas ici”, déclare Guy Tzinmann, venu depuis
Paris pour participer aux célébrations. “Tant que l’on ne vient pas avec un
passeport israélien, personne ne vous pose de problème. Ce n’est pas comme en
Algérie, où ma mère est née : ici, je peux tranquillement venir en visite.”
La présence de la police a pour but d’éviter des attaques, comme celles
perpétrées par Al-Qaïda en 2002 et qui avaient fait 21 morts. En 2012, il avait
plus d’officiers de sécurité que de fidèles.
Comme dans la majorité des pèlerinages religieux, un fort aspect commercial se
cache derrière tout cela. Pour la famille Trabelsi, organisatrice de
l’événement et responsable de la synagogue, c’est une importante source de
revenus. “Nous aurions bien sûr aimé voir davantage de participants”, explique
Renée Trabelsi. “Autrefois, ils se comptaient par milliers. Mais nous sommes
déjà contents de la reprise.”
Surprise de taille cette année avec la présence d’un invité de marque, non juif
: le ministre Fakhafakh. Sa venue, le deuxième jour, a suscité un élan
d’enthousiasme.
L’assemblée a alors entonné l’hymne national pour souhaiter la bienvenue au
membre du gouvernement.
Un passé glorieux. Mais quel avenir ?
Propriétaire du
fameux restaurant Mami Lily à La Goulette, Jacob Lellouche ressemble à un vrai
mousquetaire. Le Porthos moderne. Jovial, affable et optimiste, ce grand
gaillard barbu, fort et robuste, fait trembler la terre de sa voix tonitruante.
Il raconte son parcours : “Lorsque j’ai ouvert mon restaurant, il y a quinze
ans de cela, je voulais que les gens se rappellent un peu comment vivaient
autrefois les Juifs en Tunisie. Car chacun ici a sa propre mémoire des Juifs.”
Lellouche se spécialise ainsi dans la cuisine traditionnelle tunisienne, qu’il
élève au rang de haute gastronomie. En entrée : matbouha faite maison, salade
de carottes piquantes, accompagnées bien sûr de tranches de baguette, signe de
l’influence française dans le pays. En plat principal le choix se porte sur des
merguez épicées, des grillades de poissons ou encore un ragoût dont lui seul a
le secret.
Reem Tamini est un habitué. Attablé dans le fond de la salle, il tapote sur le
clavier de son ordinateur portable. Cofondateur de Darel- Dekhra, société
spécialisée dans la documentation sur l’héritage juif en Tunisie, il a
récemment inauguré sa première exposition dans un local artistique de la
médina. Plus de 400 personnes s’étaient déplacées.
“Une ouvrière noire est venue à l’exposition et a fondu en larmes. Devant nos
regards étonnés, elle a expliqué avoir reconnu une chanson que lui chantaient
ses parents. Or là, c’était interprété par un chanteur juif.”
L’initiative de documentation sur l’héritage juif n’a pas été évidente au
début. Pour Tamimi, ce projet s’apparente un peu à Zochrot, qui commémore en
Israël les villages arabes désertés par leurs habitants en 1948. Une initiative
évidente selon lui : “Si l’on ne connaît pas son passé, on ne connaît rien de
soi, du présent comme du futur. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père était
juif, mais je suis musulman depuis 7 générations. La culture juive fait partie
du patrimoine tunisien, quelle que soit notre religion.”
Aux côtés de Tamimi : Sonia Fellous, Juive tunisienne installée à Paris et
chercheuse en religions. Elle est l’un des quatre responsables juifs de
l’initiative, les 11 autres sont musulmans. “C’est la seule organisation qui
promeut l’histoire juive avec une majorité de non-Juifs”, expliquet- elle avec
fierté.
Un bref entretien suffit pour s’assurer de l’immense contribution des Juifs au
pays. Le premier cinéaste tunisien était juif. Juif aussi celui qui a introduit
la bicyclette dans le pays.
Plusieurs chanteurs tunisiens, comme les soeurs Semama ou encore Habiba Masika
sont eux aussi Juifs. Plus généralement, les membres de la communauté faisaient
partie de l’élite sociale et économique du pays. Et Fellous d’expliquer :
“C’était plus facile pour eux de circuler entre l’Occident et l’Orient”. Les
Juifs de Tunisie ont donc un passé glorieux, mais quid de leur avenir ici ?
Fellous soupire. Pour elle, il est clair que tôt où tard, ses coreligionnaires
suivront la même voie qu’elle : l’émigration. Mais Tamimi proteste : “Mais si,
bien sûr, il y a un avenir ! Sinon, pourquoi lutterions- nous aujourd’hui ?”.
Israël, éternelle pomme de discorde
La pierre
d’achoppement des relations judéo-arabes en Tunisie est la même que partout
ailleurs : Israël. En parlant avec toutes sortes de Tunisiens, riches comme
pauvres, religieux comme laïcs, éduqués ou pas, le constat semble clair. Tous
convergent vers une même opinion générale : l’Etat hébreu n’a pas le droit
d’exister.
Dans un restaurant branché de La Marche, ville touristique de la côte tout près
de la capitale, quatre aimables Tunisiens, instruits et bavards. Pour eux,
aucun doute, Israël finira par disparaître. “Israël est une théocratie, tout
comme l’Arabie Saoudite et l’Iran”, explique Youssef, ancien boursier du
programme Fullbright et diplômé d’une grande université américaine. “Il y aura
inévitablement une solution avec un Etat unique, comme cela s’est passé en
Afrique du Sud.”
Ces quatre compères sont des militants pour les droits de l’Homme et s’engagent
en politique. Ils sont curieux d’apprendre quelle est l’opinion publique en
Israël. Ils me demandent ce qu’il adviendra de l’Iran et souhaitent connaître
mon opinion sur la possibilité de la création d’un Etat binational juif et
arabe.
Nadia, invitée au dîner, a vécu à Jérusalem. Elle y a travaillé dans une
organisation d’aide internationale, et s’est liée d’amitié avec des Israéliens.
“Un grand nombre d’entre eux soutiennent une telle solution, explique-t- elle”.
Il est difficile de concilier la façon dont on voit les choses, en Occident et
en Orient. Par exemple, Nadia se montre très critique à l’égard de
l’intervention militaire occidentale en Libye contre le tyran Mouammar Kadhafi.
Comme elle, ses compagnons considèrent cette intervention “inutile et néfaste”.
Ils n’acceptent pas l’idée que sans intervention des armées française et
américaine, le colonel dictateur aurait écrasé la révolte. Une telle action a
fait plus de mal que de bien, expliquent-ils, tout comme en Irak et partout où
les Etats occidentaux ont voulu intervenir au Moyen-Orient. Et c’est aussi pour
cette raison qu’ils sont opposés à une quelconque intervention en Syrie.
Mais tandis que le groupe se montre hostile à l’égard d’Israël, ils affirment
adopter une attitude bienveillante à l’égard des Juifs en général.
“J’aimerais beaucoup que tous les Juifs qui ont quitté la Tunisie reviennent”,
confie Nadia. Je lui demande alors pourquoi elle est si enthousiaste à l’égard
des Juifs tunisiens, tandis que les 2 millions d’émigrés non juifs la laissent
indifférente. Sa réponse : c’est parce que les Juifs ont contribué à la
prospérité du pays, dans une société dynamique et en progrès. Leur retour
rendrait le pays plus développé et plus agréable à vivre.
Le dîner se
termine donc de façon quelque peu terne. Même le verre de boukha n’aidera pas à
détendre l’ambiance alourdie par le débat. Une demi-heure plus tard, fête sur
la plage. Dans le bar, les musiciens interprètent le célèbre et indémodable
tube La Bamba. Parmi les clients, on retrouve tout aussi bien des jeunes
hommes, des jeunes femmes, des gays et des hétéros, locaux ou expatriés. Ce
monde fait partie intégrante de la Tunisie contemporaine. Même s’il n’a rien à
voir avec les étroites ruelles de la médina de Tunis, où les vieilles femmes
voilées vendent de la viande halal tandis que des hommes barbus marchent
tranquillement vers la mosquée. Un exemple de plus, qui prouve que le
Moyen-Orient s’accommode très bien d’innombrables paradoxes. Une
caractéristique qui rappelle d’ailleurs un petit Etat de la région...
Un compromis bien talmudique
La communauté
juive de Tunisie est globalement divisée en trois groupes : les Juifs riches et
laïcs de Tunis, les Juifs religieux et modestes de Djerba, et enfin un petit
groupe de vieux Juifs qui restent sur place car ils n’ont pas vraiment les
moyens d’aller ailleurs. Une maison de retraite juive se situe dans une belle
demeure, à deux pas de la synagogue de La Goulette. Roger Krief, 87 ans, est
l’un de ses 40 pensionnaires.
Cet ancien bijoutier confie avoir de la famille un peu partout, y compris en
France et en Israël. Mais il évite de s’étendre trop sur sa vie, préférant ne
pas remuer les vieux souvenirs, parfois douloureux. Comme la majorité des
maisons du troisième âge, celle-ci ne peut pas vraiment être qualifiée
d’endroit joyeux. Elle apporte pourtant un soutien absolument essentiel. Un
service indispensable à la communauté qui n’aurait certainement pas été
possible sans l’aide de leurs familles et coreligionnaires à l’étranger.
“Notre coopération avec la communauté de Tunis est très bonne”, se félicite
Yechiel Bar Chaim, membre du Joint, association caritative américaine. Au coin
de la rue, des voix s’échappent de la synagogue de La Goulette. Les fidèles
chantent : “Shabechi Yeroushalaim et adonai/ Haleli elohaich tzion”.
Le rabbin Daniel Cohen ouvre la porte de la synagogue, la musique retentit dans
toute la rue. Mais instinctivement, un autre fidèle la referme. “Laisse-les
donc écouter un peu”, demande le rabbin aimablement à son fils aîné, Saadon.
Finalement, ils en arrivent à un compromis bien “talmudique” : la porte est
laissée mi-ouverte, mi-fermée ; tout dépend du point de vue. Ce dilemme autour
de la porte n’est qu’une métaphore de l’état d’esprit des Juifs en Tunisie.
A quel point ses membres peuvent-ils ouvertement s’affirmer comme Juifs dans ce
pays, et comment peuvent-ils s’assurer que personne ne passera cette porte pour
interrompre leurs chants ? Les cantiques sont entonnés de plus en plus fort,
puis le silence s’installe, brusquement. “Tout le monde parle sans cesse des
islamistes et des salafistes”, déclare un des fidèles. “Mais nous montrons au
monde entier que les Juifs de Tunisie chantent toujours !”