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Les Juifs de Tunisie chantent toujours

By GIL SHEFLER
06/19/2012 13:39
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Dans quelle mesure les Juifs de ce pays en mutation peuvent-ils afficher leurs pratiques et leurs croyances ?

Lecture de la Torah à la synagogue El Ghriba
Lecture de la Torah à la synagogue El Ghriba Photo: Anis Mili/Reuters

La Goulette - Tunisie. Plus d’une dizaine d’hommes se réunissent le samedi soir dans une maison de prières. Ensemble, ils prient, chantent et rompent le pain. Le lieu reste discret, connu des seuls habitués, dans une calme banlieue de Tunis. Même les voisins en ignorent l’existence car la maison se fonde dans son environnement musulman.

Il s’agit là de la synagogue Beit Mordechaï, et ses fidèles font partie des 1 500 Juifs du pays, la plus grosse communauté du monde arabe après le Maroc. Un chiffre pourtant infime en comparaison des 100 000 Juifs qui séjournaient dans le pays avant 1940. La communauté est ancienne, la présence juive en Tunisie remontant à l’Antiquité.

A présent, ses membres mènent des vies confortables, travaillant principalement dans le commerce et le développement, ou assurant des services religieux. Mais leur prospérité connaît certaines incertitudes depuis un an et demi. Suite aux révoltes qui ont conduit à la chute du régime autocratique du président Zine el-Abidine Ben Ali, en janvier 2011, la majorité des Juifs de Tunisie oscillent entre espoir et peur.

Espoir, car en tant que citoyens de ce pays, ils aspirent à l’avènement d’une démocratie et d’une société plus juste, après le départ d’un président corrompu. Un président corrompu qui était aussi le garant de leur sécurité contre l’intolérance musulmane. D’où la peur désormais, car avec la chute de l’ancien régime sont également tombées toutes les entraves aux mouvements islamistes et salafistes qui réclament aujourd’hui l’instauration d’un islam radical à l’échelle de l’Etat, ce qui peut conduire à une hostilité envers les Juifs. En clair : la fulgurante popularité de ces mouvements radicaux au sein de la population tunisienne ne peut qu’inquiéter les membres de la communauté.

Exemple : formellement interdit durant le régime de Ben Ali, le parti islamiste Ennahda s’est imposé aux élections d’octobre dernier, premières élections libres de l’histoire du pays. Cette victoire écrasante des islamistes suscite bien des commentaires à la synagogue de la Goulette.

“Pour l’heure, je me sens malgré tout plus en sécurité ici qu’à Paris, où je suis régulièrement menacé par de jeunes Français maghrébins”, confie Maxime Journo, promoteur de concerts, qui partage sa vie entre Tunis et Paris. Un autre fidèle s’empresse de réagir. Certes, rien ne lui est encore arrivé, mais il exprime quelques inquiétudes : “Ici, la situation est très incertaine pour nous en ce moment, bien plus que sous Ben Ali, malgré tout ce qu’il a été. Pour le moment, il ne nous reste qu’à attendre et voir comment les choses vont évoluer”.

El Ghriba, entre rite et folklore



Courant mai, le nouveau gouvernement conduit par les islamistes était soumis à une sorte de test en matière de tolérance à l’égard des minorités religieuses. Sur la splendide île de Djerba, où résident la majorité des Juifs du pays, soit quelque 900 individus.

L’an dernier, pour des raisons de sécurité, le gouvernement avait fait annuler le traditionnel pèlerinage annuel de Lag Baomer vers El Griba, une des plus anciennes synagogues de l’île. Cette année, l’événement a eu lieu. Aucun incident n’a été à déplorer. “Cette tradition est perpétuée depuis des centaines d’années, et cela ne doit pas changer, car cela prouve l’ouverture de la Tunisie sur le monde”, a ainsi déclaré le ministre du Tourisme Elyes Fakhfakh à la presse arabe le mois dernier. Et d’ajouter : “Une des réussites de la révolution est précisément la liberté de culte.”

Le pèlerinage d’El Ghriba se perpétue de générations en générations. Il englobe un ensemble de traditions et de superstitions juives. Les femmes désireuses d’avoir un enfant griffonnent des prières sur des oeufs cuits, lesquels sont ensuite placés dans une petite caverne au centre du sanctuaire. Les hommes s’éclaboussent de boukha, un alcool à base de figues. Ils s’en aspergent les mains, le visage et les poches. “Cela porte bonheur !”, explique l’un d’entre eux. Quelques centaines de fidèles dansent autour de la Torah, sortie de la synagogue pour l’occasion. La nuit, ils dînent et prient dans ce saint lieu.

“Pour moi, il y a quelque chose de magique à voir des Juifs et des Arabes cohabiter en paix, comme c’est le cas ici”, déclare Guy Tzinmann, venu depuis Paris pour participer aux célébrations. “Tant que l’on ne vient pas avec un passeport israélien, personne ne vous pose de problème. Ce n’est pas comme en Algérie, où ma mère est née : ici, je peux tranquillement venir en visite.”

La présence de la police a pour but d’éviter des attaques, comme celles perpétrées par Al-Qaïda en 2002 et qui avaient fait 21 morts. En 2012, il avait plus d’officiers de sécurité que de fidèles.




Comme dans la majorité des pèlerinages religieux, un fort aspect commercial se cache derrière tout cela. Pour la famille Trabelsi, organisatrice de l’événement et responsable de la synagogue, c’est une importante source de revenus. “Nous aurions bien sûr aimé voir davantage de participants”, explique Renée Trabelsi. “Autrefois, ils se comptaient par milliers. Mais nous sommes déjà contents de la reprise.”

Surprise de taille cette année avec la présence d’un invité de marque, non juif : le ministre Fakhafakh. Sa venue, le deuxième jour, a suscité un élan d’enthousiasme.
L’assemblée a alors entonné l’hymne national pour souhaiter la bienvenue au membre du gouvernement.

Un passé glorieux. Mais quel avenir ?



Propriétaire du fameux restaurant Mami Lily à La Goulette, Jacob Lellouche ressemble à un vrai mousquetaire. Le Porthos moderne. Jovial, affable et optimiste, ce grand gaillard barbu, fort et robuste, fait trembler la terre de sa voix tonitruante. Il raconte son parcours : “Lorsque j’ai ouvert mon restaurant, il y a quinze ans de cela, je voulais que les gens se rappellent un peu comment vivaient autrefois les Juifs en Tunisie. Car chacun ici a sa propre mémoire des Juifs.”

Lellouche se spécialise ainsi dans la cuisine traditionnelle tunisienne, qu’il élève au rang de haute gastronomie. En entrée : matbouha faite maison, salade de carottes piquantes, accompagnées bien sûr de tranches de baguette, signe de l’influence française dans le pays. En plat principal le choix se porte sur des merguez épicées, des grillades de poissons ou encore un ragoût dont lui seul a le secret.
Reem Tamini est un habitué. Attablé dans le fond de la salle, il tapote sur le clavier de son ordinateur portable. Cofondateur de Darel- Dekhra, société spécialisée dans la documentation sur l’héritage juif en Tunisie, il a récemment inauguré sa première exposition dans un local artistique de la médina. Plus de 400 personnes s’étaient déplacées.
“Une ouvrière noire est venue à l’exposition et a fondu en larmes. Devant nos regards étonnés, elle a expliqué avoir reconnu une chanson que lui chantaient ses parents. Or là, c’était interprété par un chanteur juif.”

L’initiative de documentation sur l’héritage juif n’a pas été évidente au début. Pour Tamimi, ce projet s’apparente un peu à Zochrot, qui commémore en Israël les villages arabes désertés par leurs habitants en 1948. Une initiative évidente selon lui : “Si l’on ne connaît pas son passé, on ne connaît rien de soi, du présent comme du futur. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père était juif, mais je suis musulman depuis 7 générations. La culture juive fait partie du patrimoine tunisien, quelle que soit notre religion.”

Aux côtés de Tamimi : Sonia Fellous, Juive tunisienne installée à Paris et chercheuse en religions. Elle est l’un des quatre responsables juifs de l’initiative, les 11 autres sont musulmans. “C’est la seule organisation qui promeut l’histoire juive avec une majorité de non-Juifs”, expliquet- elle avec fierté.
Un bref entretien suffit pour s’assurer de l’immense contribution des Juifs au pays. Le premier cinéaste tunisien était juif. Juif aussi celui qui a introduit la bicyclette dans le pays.

Plusieurs chanteurs tunisiens, comme les soeurs Semama ou encore Habiba Masika sont eux aussi Juifs. Plus généralement, les membres de la communauté faisaient partie de l’élite sociale et économique du pays. Et Fellous d’expliquer : “C’était plus facile pour eux de circuler entre l’Occident et l’Orient”. Les Juifs de Tunisie ont donc un passé glorieux, mais quid de leur avenir ici ? Fellous soupire. Pour elle, il est clair que tôt où tard, ses coreligionnaires suivront la même voie qu’elle : l’émigration. Mais Tamimi proteste : “Mais si, bien sûr, il y a un avenir ! Sinon, pourquoi lutterions- nous aujourd’hui ?”.

Israël, éternelle pomme de discorde



La pierre d’achoppement des relations judéo-arabes en Tunisie est la même que partout ailleurs : Israël. En parlant avec toutes sortes de Tunisiens, riches comme pauvres, religieux comme laïcs, éduqués ou pas, le constat semble clair. Tous convergent vers une même opinion générale : l’Etat hébreu n’a pas le droit d’exister.

Dans un restaurant branché de La Marche, ville touristique de la côte tout près de la capitale, quatre aimables Tunisiens, instruits et bavards. Pour eux, aucun doute, Israël finira par disparaître. “Israël est une théocratie, tout comme l’Arabie Saoudite et l’Iran”, explique Youssef, ancien boursier du programme Fullbright et diplômé d’une grande université américaine. “Il y aura inévitablement une solution avec un Etat unique, comme cela s’est passé en Afrique du Sud.”

Ces quatre compères sont des militants pour les droits de l’Homme et s’engagent en politique. Ils sont curieux d’apprendre quelle est l’opinion publique en Israël. Ils me demandent ce qu’il adviendra de l’Iran et souhaitent connaître mon opinion sur la possibilité de la création d’un Etat binational juif et arabe.

Nadia, invitée au dîner, a vécu à Jérusalem. Elle y a travaillé dans une organisation d’aide internationale, et s’est liée d’amitié avec des Israéliens. “Un grand nombre d’entre eux soutiennent une telle solution, explique-t- elle”.

Il est difficile de concilier la façon dont on voit les choses, en Occident et en Orient. Par exemple, Nadia se montre très critique à l’égard de l’intervention militaire occidentale en Libye contre le tyran Mouammar Kadhafi. Comme elle, ses compagnons considèrent cette intervention “inutile et néfaste”. Ils n’acceptent pas l’idée que sans intervention des armées française et américaine, le colonel dictateur aurait écrasé la révolte. Une telle action a fait plus de mal que de bien, expliquent-ils, tout comme en Irak et partout où les Etats occidentaux ont voulu intervenir au Moyen-Orient. Et c’est aussi pour cette raison qu’ils sont opposés à une quelconque intervention en Syrie.

Mais tandis que le groupe se montre hostile à l’égard d’Israël, ils affirment adopter une attitude bienveillante à l’égard des Juifs en général.
“J’aimerais beaucoup que tous les Juifs qui ont quitté la Tunisie reviennent”, confie Nadia. Je lui demande alors pourquoi elle est si enthousiaste à l’égard des Juifs tunisiens, tandis que les 2 millions d’émigrés non juifs la laissent indifférente. Sa réponse : c’est parce que les Juifs ont contribué à la prospérité du pays, dans une société dynamique et en progrès. Leur retour rendrait le pays plus développé et plus agréable à vivre.


Le dîner se termine donc de façon quelque peu terne. Même le verre de boukha n’aidera pas à détendre l’ambiance alourdie par le débat. Une demi-heure plus tard, fête sur la plage. Dans le bar, les musiciens interprètent le célèbre et indémodable tube La Bamba. Parmi les clients, on retrouve tout aussi bien des jeunes hommes, des jeunes femmes, des gays et des hétéros, locaux ou expatriés. Ce monde fait partie intégrante de la Tunisie contemporaine. Même s’il n’a rien à voir avec les étroites ruelles de la médina de Tunis, où les vieilles femmes voilées vendent de la viande halal tandis que des hommes barbus marchent tranquillement vers la mosquée. Un exemple de plus, qui prouve que le Moyen-Orient s’accommode très bien d’innombrables paradoxes. Une caractéristique qui rappelle d’ailleurs un petit Etat de la région...

Un compromis bien talmudique



La communauté juive de Tunisie est globalement divisée en trois groupes : les Juifs riches et laïcs de Tunis, les Juifs religieux et modestes de Djerba, et enfin un petit groupe de vieux Juifs qui restent sur place car ils n’ont pas vraiment les moyens d’aller ailleurs. Une maison de retraite juive se situe dans une belle demeure, à deux pas de la synagogue de La Goulette. Roger Krief, 87 ans, est l’un de ses 40 pensionnaires.

Cet ancien bijoutier confie avoir de la famille un peu partout, y compris en France et en Israël. Mais il évite de s’étendre trop sur sa vie, préférant ne pas remuer les vieux souvenirs, parfois douloureux. Comme la majorité des maisons du troisième âge, celle-ci ne peut pas vraiment être qualifiée d’endroit joyeux. Elle apporte pourtant un soutien absolument essentiel. Un service indispensable à la communauté qui n’aurait certainement pas été possible sans l’aide de leurs familles et coreligionnaires à l’étranger.

“Notre coopération avec la communauté de Tunis est très bonne”, se félicite Yechiel Bar Chaim, membre du Joint, association caritative américaine. Au coin de la rue, des voix s’échappent de la synagogue de La Goulette. Les fidèles chantent : “Shabechi Yeroushalaim et adonai/ Haleli elohaich tzion”.

Le rabbin Daniel Cohen ouvre la porte de la synagogue, la musique retentit dans toute la rue. Mais instinctivement, un autre fidèle la referme. “Laisse-les donc écouter un peu”, demande le rabbin aimablement à son fils aîné, Saadon.

Finalement, ils en arrivent à un compromis bien “talmudique” : la porte est laissée mi-ouverte, mi-fermée ; tout dépend du point de vue. Ce dilemme autour de la porte n’est qu’une métaphore de l’état d’esprit des Juifs en Tunisie.

A quel point ses membres peuvent-ils ouvertement s’affirmer comme Juifs dans ce pays, et comment peuvent-ils s’assurer que personne ne passera cette porte pour interrompre leurs chants ? Les cantiques sont entonnés de plus en plus fort, puis le silence s’installe, brusquement. “Tout le monde parle sans cesse des islamistes et des salafistes”, déclare un des fidèles. “Mais nous montrons au monde entier que les Juifs de Tunisie chantent toujours !”


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