En mai 2007, un petit groupe de chefs religieux rencontrait au siège de
l’Union européenne à Bruxelles, les trois dirigeants européens les plus
importants : Angela Merkel, chancelière allemande et présidente du Conseil
européen d’alors, José-Manuel Barroso, président de la Commission européenne,
et Hans-Gert Pöttering, président du Parlement européen.
La réunion s’était révélée une de ces occasions semi-officielles où peu est dit
en beaucoup de temps. Préoccupé par la recrudescence de l’antisémitisme en
Europe, làmême où la mémoire de la Shoah est si vivace, le moment était venu
pour moi de rompre le silence et de parler franchement, si ce n’est crûment.
J’ai alors donné le discours le plus court de ma vie. Assis en face des trois
leaders, je me suis alors contenté de déclarer : “Les Juifs et l’Europe ont un
long passé. Le vécu des Juifs en Europe a enrichi le vocabulaire humain - de
mots comme expulsion, disputation publique, conversion forcée, diffamation de
sang, inquisition, autodafé, ghetto et pogrome, sans parler du mot holocauste.
Mais c’est le passé. A présent, c’est l’avenir qui m’intéresse.
Aujourd’hui, les Juifs d’Europe se demandent s’ils ont un futur ici, et c’est
ce qui devrait vous inquiéter, vous dirigeants européens.
“ J’ai débité le tout en moins d’une minute, suivie d’un silence interloqué.
Puis est venue la pause déjeuner. C’est là qu’Angela Merkel m’a demandé :
“Qu’attendez- vous de moi, Grand Rabbin ?” Je n’avais pas de réponse toute
prête à lui faire. Aujourd’hui, j’en ai une. La voici : annulez immédiatement
la décision de la cour de Cologne selon laquelle les parents juifs qui
procèdent à une brit-mila sur leur fils, même à l’hôpital et par un médecin
qualifié, sont passibles de poursuites pénales.
Des juges à la mémoire courte
Difficile d’imaginer une décision plus épouvantable. Le tribunal sait-il
que la circoncision est le rituel le plus ancien de l’histoire du judaïsme,
vieux de près de 4 000 ans, depuis l’époque d’Abraham ? Sait-il que Spinoza,
philosophe laïc, a écrit, de même que John Locke, père du libéralisme européen,
que la brit-mila en soi a le pouvoir de préserver l’identité juive à travers
les siècles ? Sait-il que son interdiction était la voie choisie par les deux
pires ennemis du peuple juif, le roi séleucide Antiochus IV et l’empereur
romain Hadrien, qui fomentaient tous deux la destruction non seulement des
Juifs mais aussi du judaïsme ?
La cour savait tout cela, ou non ? Si elle
l’ignorait, alors en quoi était-elle qualifiée pour trancher une question de
liberté religieuse ? Si elle le savait, alors c’est qu’il existe des juges en
Allemagne à la mémoire courte. Les juges de Cologne ont-ils oublié ce qui s’est
passé la dernière fois que l’Allemagne a glissé sur cette pente ? Le cas -
comme l’interdiction de la shehita (abattage rituel des animaux) par le
parlement néerlandais, heureusement levée - illustre les profondes difficultés
des Juifs européens. Les deux mesures n’avaient au premier abord aucun lien
avec les Juifs. Elles étaient dirigées principalement contre les Musulmans,
dont la population est largement supérieure à celle des Juifs dans presque tous
les pays d’Europe.
Et sont intervenues en réaction à la politique malavisée, adoptée par la
plupart des pays européens dans les années 1970, connue sous le nom de
multiculturalisme, destinée à promouvoir la tolérance. Dont l’effet fut
précisément inverse. Pour avoir encouragé la ségrégation des minorités
ethniques, et non leur intégration, et au lieu d’effacer les différences entre
les peuples, les a projetées au premier plan à chaque occasion.
Les communautés musulmanes européennes étaient visées dans les deux cas.
Résultat : la cour d’Allemagne et le parlement des Pays-Bas ont cherché à
interdire une pratique musulmane, tandis que la communauté juive subissait des
dommages collatéraux.
C’est là une partie du problème, mais ce n’est pas tout.
Les 5 péchés capitaux d’Israël
Selon ma thèse, l’atteinte à la vie juive a de tout temps nécessité une
justification de la plus haute instance autoritaire de l’époque. Au Moyen Age,
la plus haute autorité d’Europe était l’Église. C’est pourquoi l’antisémitisme
a pris la forme d’un antijudaïsme chrétien.
Dans l’Europe post-Lumières du 19e siècle, la plus haute autorité n’était plus
l’Eglise, mais la science. Ainsi naquit l’antisémitisme racial, basé sur deux
disciplines considérées comme la science de l’époque : “l’étude scientifique de
la race” et le darwinisme social d’Herbert Spencer et Ernst Haeckel.
Aujourd’hui, nous savons qu’il s’agissait de pseudo-sciences, qui n’en étaient
pas moins approuvées par quelques-unes des figures de proue contemporaines.
Depuis Hiroshima et la Shoah, la science a été détrônée de son statut de plus
haute autorité morale. A sa place se sont installés les droits de l’Homme. Il
s’ensuit que toute critique de la vie juive - des Juifs, du judaïsme ou de
l’Etat juif - doit être formulée en termes de droits de l’Homme.
D’où l’accusation désormais répandue qu’Israël commet les cinq péchés capitaux
contre les droits de l’Homme : racisme, apartheid, nettoyage ethnique et
tentative de génocide et de crimes contre l’humanité. Non parce que les gens
qui formulent ces accusations y croient vraiment - certains oui, d’autres non.
Mais parce que c’est la seule forme d’assaut antijuif admise aujourd’hui.
C’est ce que le tribunal de Cologne a intégré. En déclarant que la circoncision
est une atteinte aux droits de l’enfant puisque effectuée sans le consentement
de ce dernier.
Mais apprendre aux enfants à parler l’allemand, les envoyer à l’école et les
vacciner contre la maladie constituent alors des atteintes à ses droits, pour
être, là encore, pratiquées sans consentement du jeune intéressé. L’arrêt de la
cour était dont tendancieux, inepte et pire encore, constitue un précédent
dangereux.
Dans un contexte historique, cela va bien plus loin. En statuant que les Juifs
religieux qui pratiquent le rituel sacré le plus ancien abusent des droits de
l’enfant, un tribunal allemand vient d’inventer une nouvelle forme de
diffamation de sang, adaptée au 21e siècle.
Chancelière Angela Merkel, la réponse à votre question est simple. Assurez-vous
que cette décision soit annulée, pour des raisons de liberté religieuse et de
réputation morale de l’Allemagne.
L’auteur est le Grand Rabbin des Congrégations hébraïques unies du
Commonwealth depuis 1991.