En Israël,
parler d’une attaque contre l’Iran est devenu un sport national. Non seulement
auprès des experts, journalistes et politiciens, mais aussi auprès de la
population. Celle-ci est devenue familière avec l’arsenal du Régime des Mollahs
: la taille et le lieu géographique de ses installations nucléaires, et même le
nom de code du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Pour l’heure,
l’atmosphère est circonspecte et tendue, et ce, en dépit de l’exception, qui
confirme la règle : la campagne estivale « Israël aime l’Iran ».
Pourtant, il y a au sein de la population israélienne ceux qui connaissent la
République islamique bien mieux que tous les experts et élus politiques : les
Israéliens nés en Iran. Pour eux, le Régime n’est pas uniquement synonyme de
menace, il est aussi nostalgie, souvenirs d’enfance et amour.
Selon Menashé Amir, ancien journaliste israélien originaire du pays des
Mollahs, 50 000 à 60 000 Juifs iraniens vivent aujourd’hui en Israël. Certains,
poussés par un idéal sioniste, sont venus au début des années 1950. D’autres
sont arrivés en Israël immédiatement après la révolution islamique de 1979.
Enfin, un petit nombre d’entre eux ont récemment quitté l’Iran à cause de la
situation intolérable. Ils parlent persan, écoutent les programmes en langue
perse de la radio israélienne, surfent sur les sites iraniens, lisent Shahyad
Magazine et suivent attentivement les nouvelles de leur pays agité.
Mais comment se sent-on lorsque votre patrie adorée et votre terre d’adoption
sont à couteaux tirés ?
Un Iran aimé mais inconnu
Chaque soir, tard, quand la
maison est tranquille, Babak Eshaghi surfe sur Internet pour discuter avec ses
pairs et les écouter, ces Iraniens nés juste avant ou après la révolution
islamique.
Eshaghi, poète, philosophe et journaliste, explique son amour pour l’Iran,
spécialement Téhéran, où il est né et a grandi, et le conflit dans lequel il
vit aujourd’hui : « C’est comme si Israël était mon père et l’Iran ma mère. Je
me sens comme un enfant impuissant devant mes parents divorcés en perpétuelle
dispute.
Que diriez-vous si votre père menaçait votre mère ? » . Eshaghi écrit des
poèmes et des chansons en perse, qu’il diffuse sur YouTube et sur des sites
politiques et culturels iraniens. L’un de ses titres les plus provocants
s’intitule Bombe atomique.
Dans le clip que l’on peut voir sur YouTube, des images illustrent la pauvreté
en Iran, la répression, les protestations et même, se découper dans le ciel
bleu, un champignon atomique. Dans les commentaires qui suivent, on peut lire
des appels aux meurtres contre les ayatollahs qui contrôlent l’Iran.
Eshaghi explique sans relâche le point de vue d’Israël sur le web : « Je fais
tout pour montrer aux jeunes Iraniens que leur véritable ennemi n’est pas
Israël, mais leur régime politique.
Le problème est que le gouvernement, avec ses menaces d’attaque, rend ma
mission impossible. Après tout, Téhéran n’a, jusqu’à présent, jamais déclaré de
guerre. Même en 1980, c’est Saddam Hussein qui a déclenché les hostilités entre
l’Iran et l’Irak. Israël, en général, ne menace pas, mais agit. Je ne comprends
donc pas bien où il veut en venir avec toutes ses menaces. »
« Farah, femme
séduisante d’une quarantaine d’années, est assise dans son salon et regarde la
télévision. Elle zappe entre les chaînes officielles iraniennes, où des
présentatrices voilées lisent les nouvelles, et les chaînes iraniennes
américaines et européennes.
L’une d’elles diffuse un vieux film iranien qui évoque l’Iran des années 1960,
bien avant la révolution. La plupart des Iraniens d’aujourd’hui sont plus
jeunes que le film et n’ont que de vagues souvenirs de cette époque. C’est donc
par les médias que Farah, comme beaucoup d’autres, découvre cet Iran inconnu.
« Le peuple iranien est gentil et tolérant »
Plusieurs dizaines d’Iraniens
musulmans vivent en Israël aujourd’hui. Venus avec leurs conjoints juifs, ils
ont construit leurs vies loin de leur patrie. Ils ne peuvent revenir en Iran,
même pour une visite. Et sont inquiets pour le sort de leurs proches, restés
là-bas.
Farah, qui a accepté de témoigner sous réserve d’anonymat, est l’une d’entre
eux.
Elle a rencontré son mari, un Juif iranien, à Téhéran. Il y a 15 ans, le couple
a décidé d’immigrer en Israël. Aujourd’hui, ils vivent à Holon, au sud de
Tel-Aviv. Depuis, Farah ne peut visiter l’Iran. Mais elle explique que,
contrairement à la loi islamique, qui interdit le mariage à un non-Musulman, et
à de nombreux pays arabes où une telle union est accueillie avec animosité et
peut même conduire à une condamnation, l’Iran a toujours été différent et le
reste encore de nos jours.
« Le peuple iranien est gentil et tolérant et il n’y avait jamais de problèmes
avec la communauté juive. Ils vivaient parmi nous dans une coexistence
harmonieuse.
Bien que mon mariage soit interdit par la religion (musulmane), ma famille n’a
soulevé aucune objection.
J’étais juste un bébé quand la révolution a commencé.
Israël était notre ennemi, mais personne ne savait exactement pourquoi.
Comment un pays situé si loin et avec qui nous n’avions même pas de frontières
pouvait être notre ennemi ? Selon les politiciens, tous les problèmes
proviennent d’Israël et de l’Ouest, mais la population ne pense pas ainsi. »
Farah, qui communique avec sa famille à Téhéran via Internet, explique l’effet
dévastateur des sanctions internationales sur la vie quotidienne des Iraniens :
« Il y a quelques jours, mon frère est allé au marché, échanger des rials
iraniens contre des dollars.
Le temps qu’il arrive, le taux de change avait augmenté de quelques pour-cent !
L’Iran était un pays prospère, mais aujourd’hui, il est en ruine. Personne
n’arrive à boucler les fins de mois. Il y a plus d’un million de drogués. Quant
à une attaque… Vous n’allez pas me croire, mais je connais beaucoup de
personnes qui disent que si Israël veut attaquer, qu’il le fasse et qu’on en
finisse ! On ne peut vivre avec une tension pareille. »
Remplacer le Régime
Chaque dimanche à 18 heures, à radio Israël, Amir, en costume cravate, assis
dans son studio décoré par des centaines de caricatures d’Ahmadinejad, bavarde
avec ses auditeurs iraniens. Il leur demande ce qu’ils pensent d’Israël et de
l’Iran, de la vie et de la politique : « Un jour, un homme qui se revendiquait
de l’armée iranienne m’a appelé. Il a déclaré qu’il lancerait, avec plaisir,
une bombe sur les installations nucléaires iraniennes à Natanz ou Qom. Juste
pour être débarrassé de cette menace ».
Quant à la possibilité d’un prochain «Printemps iranien», prédit par Avigdor
Liberman, Amir, arrivé en Israël de Téhéran en 1953, n’est pas optimiste : « Et
ce, malgré les manifestations récentes au marché de Téhéran. Malheureusement,
il n’y a personne à l’extérieur de l’Iran, qui rassemble la majorité des
Iraniens. Dans le pays même, la répression est si brutale qu’elle empêche le
développement d’un vrai pouvoir capable d’un changement », ajoute-t-il.
« Mehdi Karroubi et Mir Hossein Mousavi, à l’origine de la vague de
protestations et de l’opposition de 2009, ont été assignés à résidence, il y a
plus d’un an. L’Ayatollah Seyyed Hossein Kazemeyni Boroujerdi, qui a demandé la
séparation de la religion et de l’Etat, a été emprisonné pendant trois ans.
Personne n’ose plus parler publiquement car la peur règne dans le pays. » Pour
Amir, il n’y a qu’une solution au problème iranien : remplacer le régime qui
menace non seulement Israël, mais aussi les pays arabes voisins. « Au lieu de
se fixer sur le programme nucléaire de l’Iran, Israël et les leaders du monde
doivent se concentrer sur une seule chose : se débarrasser du régime iranien.
Il faut aider le peuple. Tout autre solution, même militaire, sera temporaire.
»
Stupides menaces
Kamal Penhasi, assis dans son petit bureau, décoré d’une
photo du Shah d’Iran et d’un vieux drapeau de l’époque, boucle le dernier
numéro du bi-mensuel Shahyad.
Le magazine est lu par les membres des communautés iraniennes en Israël et à
l’étranger, principalement aux Etats-Unis.
Mis en ligne, il est consulté en Iran aussi.
Penhasi, qui en est l’éditeur, est aussi le président de l’association pour
l’amitié iranoisraélienne, fondée en 2008.
« Notre association a vu le jour quand la situation entre les deux pays a
commencé à se détériorer «, raconte Penhasi. « Nous avons été accueillis avec
suspicion et certains s’interrogeaient même sur nos intentions. Notre but consiste
à dire que notre ennemi n’est pas le peuple d’Iran, mais son régime oppressif
et haineux. L’Iran est ma patrie aussi. Si je pouvais visiter le pays, j’irais
dans mon ancienne maison, ma vieille école et rencontrerais tous mes anciens
voisins. » « Pour Penhasi, les menaces, qui font la une des journaux israéliens
et de la presse mondiale, sont stupides : « S’il y a une menace extérieure, les
Iraniens vont plutôt s’unifier, quelles que soient leurs différences.
Le 22 septembre 1980, quand Saddam Hussein a envahi l’Iran, même les leaders de
l’armée, pourtant opposés au régime, ont joué la carte de l’unité dans la
guerre. La même chose se produit aujourd’hui. » « Pour lui, le changement doit
venir de la société iranienne. Le rôle de l’Ouest est de soutenir le peuple
jusqu’à ce qu’un dirigeant puisse renverser le régime.
« L’Ouest pense encore pouvoir endiguer le régime iranien par l’arrêt de son
programme nucléaire, ou par l’accession à la présidence d’une personne plus
modérée. C’est totalement faux : l’Iran ne changera que lorsque son régime aura
disparu. »