Le Jerusalem Post : Cette année, l’ambassade ukrainienne fête ses 20 ans de
présence à Tel-Aviv. Comment qualifieriezvous les relations bilatérales
aujourd’hui ? Son Excellence M. Hennadii Nadolenko : Je pense qu’elles n’ont
jamais été aussi solides. Au cours de ces 20 dernières années, nous avons
développé les liens dans tous les domaines possibles : le tourisme, la
médecine, le commerce, l’économie, la sécurité et ainsi de suite. Cette année,
par exemple, le commerce entre les deux pays a augmenté de 40 % (environ 1
milliard de dollars).
Et il y a deux ans, nous avons signé un accord allégeant l’obtention de visas
pour les deux pays. Conséquence : un vrai boom pour les relations économiques
et touristiques, y compris le tourisme médical. En fait, le tourisme a presque
été multiplié par 2,5.
On dénombre désormais quelque 200 000 Ukrainiens qui visitent Israël chaque
année, et un nombre similaire d’Israéliens qui se rendent en Ukraine.
Sur la même période, nous avons également mis un accent particulier sur les
visites politiques de premier plan. Nous avons accueilli le président Shimon
Peres deux fois et notre président Viktor Yanukovych s’est rendu en Israël
l’année dernière lors d’un déplacement d’Etat de très haute importance. Et les
Premiers ministres se sont rencontrés.
Puis nous avons lancé des négociations en vue d’un accord de libre-échange
commercial. 36 traités ont déjà été signés entre les deux pays, dont un en
particulier entre les gouvernements respectifs pour la promotion et la
protection mutuelle des investissements. Hormis cela, nous entretenons
également de très bonnes relations personnelles. L’Ukraine a soutenu Israël
auprès des organisations internationales à maintes reprises. Comme je l’ai dit,
nous relations sont très bonnes et j’espère qu’elles ne feront que croître à
l’avenir.
J. P. : Où en est l’accord de libre-échange commercial ? S.E. : Il est en très
bonne voie. Nous avons déjà mené une série de pourparlers avec nos équipes
d’experts. Ce mois-ci, nous tenons de nouvelles négociations et je pense que
d’ici la fin de l’année prochaine, nous parviendrons à un accord. Cela fait
partie de traités de grande importance qu’il nous faut encore signer.
Récemment, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, et son
vice-ministre Danny Ayalon ont conclu un accord avec notre ministre des
Affaires étrangères Kostyantyn Gryshchenko sur les fonds de retraite, afin que
notre pays subvienne aux retraites des Ukrainiens venus s’installer en Israël,
tandis qu’Israël fera de même avec les Israéliens partis en Ukraine.
Cet accord a été rendu possible par une promesse faite par notre président au
cours de sa visite. Nous attendons désormais que la Knesset et la Verkhovna
Rada (parlement ukrainien) le ratifient.
J. P. : Des centaines de milliers de Juifs ukrainiens ont émigré en Israël
depuis les années 1990. Comment cela a-t-il influencé les relations entre les
deux pays ? S.E. : Nous sommes très heureux d’avoir une communauté de cette
ampleur ici. C’est un pont humain d’une grande importance entre les deux pays.
Il s’agit d’une des plus grandes communautés de l’ex-URSS. Près d’un
demimillion d’anciens citoyens ukrainiens sont arrivés en Israël depuis 1990.
C’est pourquoi il est si important que nous mettions en place un régime de
liberté de visa entre les deux pays : pour permettre de voyager dans les deux
directions, sans barrières ni obstacles.
On compte de nombreux allers-retours pour visiter de la famille ou encore à
l’occasion de fêtes religieuses. Par exemple, au cours des deux dernières
années, le nombre de pèlerins venus se rendre sur la tombe du Rabbin Nachman de
Breslev à Ouman a triplé. Il y a deux ans, ils représentaient 12 000 visiteurs,
cette année, le chiffre a grimpé à 36 000 à l’occasion de Rosh Hashana. Ces
relations humaines sont les plus importantes à nos yeux. J’en suis très heureux.
J.P. : Comment l’expliquez-vous ? S.E. : Tout d’abord, au niveau
gouvernemental, les deux Etats font tout pour renforcer ces liens. Nos deux
ministres des Affaires étrangères se sont rencontrés à plusieurs reprises cette
année, à chaque réunion internationale, pour évoquer les relations. Les
résultats ont suivi.
Le gouvernement ukrainien soutient sa communauté juive au maximum. Il existe
encore quelque 120 000 Juifs en Ukraine. Récemment, le plus grand centre
communautaire juif au monde a été ouvert dans la ville de Dniepropetrovsk. Il
s’appelle Menora et possède une grande synagogue en son enceinte. Ces lieux
sont le symbole de nos bonnes relations. Au mois de novembre, nous avons
également ouvert un centre culturel ukrainien à Bat Yam.
J.P. : L’antisémitisme est un problème de longue date en Ukraine. Quelle est
l’action de votre gouvernement pour le combattre ? S.E. : Le sujet est pris
très au sérieux par nos dirigeants et nous faisons tout ce qui est en notre
pouvoir pour le réduire à néant. Chaque auteur d’acte antisémite en Ukraine est
poursuivi et condamné en justice. Ces deux dernières années, nous n’avons
relevé qu’un ou deux cas et, à chaque fois, une procédure judiciaire a été
lancée. La police travaille très dur et nous fournissons un énorme effort. La
bonne santé de notre relation bilatérale le prouve.
Je peux vous assurer que le gouvernement ukrainien fait tout son possible pour
enrayer l’antisémitisme.
J. P. : Sans doute, mais cette année, un restaurant basé sur des thèmes
antisémites à Lvov a ouvert ses portes. Les menus ne comportent pas de prix et
les clients doivent marchander l’addition tout en portant des chapeaux
distinctement juifs.
Comment de telles pratiques peuvent-elles être autorisées ? S.E. : En toute
honnêteté, je n’avais pas connaissance de cela. Je n’ai pas été à Lvov depuis
longtemps et je n’ai jamais entendu parler de ce restaurant. Peut-être que les
médias exagèrent ce qui s’y passe ou peutêtre encore que certains cherchent à
gagner de l’argent de façon stupide. Je vais me renseigner. Il serait également
intéressant de connaître la position de la communauté juive à Lvov sur la
question.
J.P. : Le rôle joué par les Ukrainiens durant la Shoah a été sujet à de
nombreux débats : beaucoup de Juifs considèrent qu’ils ont volontairement
collaboré avec les nazis. A votre avis, l’Ukraine était-elle victime ou
bourreau pendant la Seconde Guerre mondiale ? S.E. : Tout d’abord, les
Ukrainiens n’ont pas délibérément collaboré avec les nazis. Nous sommes parmi
les nations qui ont le plus souffert de la guerre. Selon les estimations, 6,4
millions de nos citoyens y ont trouvé la mort. L’Allemagne est arrivée par
l’Ukraine et est repartie via l’Ukraine. Du début à la fin de la guerre, les
Ukrainiens ont combattu les nazis, que ce soit en tant que soldats ou
résistants. Beaucoup d’entre eux ont sauvé des Juifs : 2 402 Ukrainiens ont été
déclarés « Justes des nations » par Yad Vashem.
Et cette recherche n’a débuté qu’il y a 20 ans. Si cela avait commencé il y a
40 ans, comme dans les autres pays, nous aurions pu avoir un des chiffres les
plus élevés. Nous faisons définitivement partie de ces pays qui ont combattu
les nazis et ont vécu l’enfer, tout comme le reste des autres nations
attaquées. Parmi les pays de l’ancienne Union soviétique, nous avons subi le
plus de pertes.
J.P. : Mais, selon le Dr Ephraïm Zuroff du Centre Simon Wiesenthal, l’Ukraine
n’a pas recherché ni poursuivi un seul criminel nazi depuis son indépendance,
alors que, pourtant, plus d’un million de Juifs y ont été assassinés pendant la
Shoah. Comment l’expliquez-vous ? S.E. : La plupart des criminels ont été
poursuivis pendant la période soviétique. A l’époque, quiconque était même
soupçonné d’avoir collaboré était emprisonné. Avant même l’indépendance
ukrainienne, tous les criminels nazis ont été jugés pour leurs actes et
conduits en prison.
J. P. : De nombreuses victimes de la Shoah se sont vues confisquer leurs biens
par les nazis et ensuite par les Soviétiques, y compris des biens
communautaires. Le gouvernement ukrainien va-t-il faire un effort de
restitution ? S.E. : Nous travaillons depuis longtemps avec différentes
associations juives en Ukraine sur cette question. Nous avons d’ores et déjà
restitué un certain nombre de synagogues et certains biens communautaires lorsque
cela s’est avéré possible. Il y a de nombreux autres lieux et nous sommes prêts
à en rendre une partie. Mais il faut comprendre que la question est complexe et
que chaque cas est examiné séparément et soigneusement.
J. P. : Et qu’en est-il des propriétés privées ? Existe-il une procédure
permettant aux particuliers de réclamer leurs biens ? S.E. : Malheureusement,
non. De nombreuses années se sont écoulées et il est très difficile aujourd’hui
de retrouver les propriétaires d’origine. Les villes ont, pour la plupart, été
gravement endommagées par la guerre. Pour l’instant, nous nous concentrons sur
les biens collectifs. C’est le plus important.
J.P. : Sur le site de votre ambassade, on peut lire : « Un des glorieux
épisodes de notre histoire est l’apparition des Cosaques au 15e siècle ». Y
sont vantés les faits d’armes de Bogdan Khmelnitski, qui a mené une révolte au
17e siècle, aboutissant à la création d’un Etat cosaque. Aujourd’hui, un
monument lui est dédié à Kiev et un parc de Dniepropetrovsk est à son nom. Mais
pour les Juifs, l’homme est surtout connu pour être la tête pensante de larges
massacres, qui selon certaines estimations, ont fait 300 000 victimes juives.
Est-il approprié, selon vous, de canoniser ainsi une figure qui a été responsable
d’un tel génocide ? S.E. : Tout d’abord, Khmelnitski a été érigé en idole par
le gouvernement soviétique.
Vous savez, l’histoire mondiale est un sujet très délicat. L’histoire
ukrainienne a aussi ses sombres épisodes. C’est le sujet de nombreux débats et
conférences.
J.P. : Mais il y a cette célèbre statue de lui sur la principale place de Kiev.
S.E. : La statue est là, mais vous savez, il y a de nombreuses statues de
Lénine un peu partout. Je ne pense pas que l’on puisse oublier l’histoire en
détruisant la statue ; il vaut mieux travailler ensemble pour construire
l’avenir.
J.P. : Diriez-vous donc la même chose au sujet de Simon Petlioura, leader
ukrainien de 1918 à 1920 qui a fait assassiner 60 000 Juifs ? Encore
aujourd’hui, il est vénéré comme un héros national. Et de Stepan Bandera, un
dirigeant ukrainien qui a collaboré avec les nazis au début de la Seconde
Guerre mondiale, et dont les fidèles ont tué des milliers de Juifs ? Il est
également glorifié par de nombreux Ukrainiens. Selon vous, quels genres de
messages sont ainsi transmis aux jeunes générations de votre pays ? S.E. :
Sachez que Petlioura et Bandera ne sont pas du tout vénérés en Ukraine, loin
s’en faut. Ils ont commis des crimes envers les Juifs, mais aussi envers les
Ukrainiens et les Russes, des citoyens ordinaires.
J.P. : Le président iranien a ouvertement parlé de rayer Israël de la carte et
aujourd’hui, les ayatollahs continuent de progresser vers la bombe atomique.
Si Israël décide qu’il n’y a pas d’autre choix que d’attaquer les sites
nucléaires iraniens, quelle sera la position de votre gouvernement ? S.E. : Je
pense qu’il y a de nombreuses façons d’atteindre ces objectifs via des
négociations.
J’espère que cela se fera de manière pacifique et non militaire. Nous pouvons
voir que les sanctions ont commencé à faire effet.
J.P. : Quelle est la position de l’Ukraine concernant les Palestiniens ? S.E.
Le peuple palestinien a le droit de posséder son propre Etat, mais tout doit se
décider via des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne, avec des
mesures garantissant la sécurité de l’Etat juif.
J.P. : Votre pays a vécu sous dictature communiste pendant plusieurs décennies.
Quelle est votre opinion sur les renversements de régimes dictatoriaux qui ont
eu lieu dans plusieurs pays arabes ? S.E. : L’Ukraine suit très attentivement
ces changements. Il importe pour nous qu’ils se fassent démocratiquement et
accouchent des meilleurs résultats possibles pour l’avenir de ces peuples.
J.P. : Certains pays occidentaux ont critiqué l’emprisonnement de l’ancienne
Première ministre Yulia Timoshenko par votre gouvernement, en affirmant qu’il
s’agissait d’une mesure politique.
L’Allemagne a même déclaré qu’elle empêcherait l’Union européenne de conclure
un accord de coopération avec l’Ukraine tant que Timoshenko resterait derrière
les barreaux. Est-ce un retour en arrière sur l’échelle démocratique pour votre
pays ? S.E. : Tout a été fait selon la loi. Timoshenko a été emprisonnée sur
décision du tribunal et non du gouvernement. Je ne vois rien qui puisse signer
un retour en arrière pour l’Ukraine. Dans l’histoire de nombreuses démocraties,
il y a des dirigeants et des politiciens qui ont été jugés puis condamnés.
J.P. : La Russie est-elle une alliée de l’Ukraine ou sa rivale ? S.E. : Certainement
pas une rivale. Nous tâchons de maintenir de bonnes relations avec tous les
pays et, évidemment, avec les pays voisins. La Russie est très proche de nous
et c’est notre plus grand voisin.
Nos échanges commerciaux s’élèvent à 35 milliards de dollars et nous
considérons Moscou comme un ami. C’est sans aucun doute un allié et l’un de nos
plus proches amis.
J.P. : Vous me recevez dans votre ambassade, située à Tel-Aviv. Mais la
capitale d’Israël, c’est Jérusalem. Si l’Etat hébreu installait sa représentation
diplomatique à Kharkov plutôt qu’à Kiev, ce serait une insulte pour le peuple
ukrainien. Pourquoi l’Ukraine ne reconnaît-elle pas Jérusalem comme la capitale
des Israéliens ? S. E. : Ce n’est pas la même chose. Ditesmoi : y a-t-il
d’autres ambassades à Jérusalem ? Un jour, nous y déménagerons.
Mais, premièrement, les questions de sécurité sont très importantes pour nous.
Et deuxièmement, il y a le coût des terrains à Jérusalem. C’est très cher. Donc
pour l’instant, nous restons ici.