Je vous écris du royaume
de France, un pays si beau qu’on y venait, jadis, du monde entier pour trouver
bonheur et accueil généreux. On répétait d’ailleurs avec volupté le mot fameux
de Victor Hugo selon lequel chaque homme avait deux patries : la France et la sienne.
Sans crier gare pourtant, le royaume enchanté de jadis est devenu un pays aux
rues tristes et aux visages fermés. Le 11 décembre 2012, dans un lycée
professionnel d’Istres, près de Marseille, une professeur de physique-chimie a
failli être défigurée et rendue aveugle par une bouteille d’acide transformée
en bombe par deux de ses élèves. Lesquels, les jours précédents, l’avaient
apostrophée en ces termes : « Sale feuj, on va te casser la gueule ! ».
Quelques jours plus tôt, dans un autre lycée, une avocate, aidée des pédagogues
locaux, tentait d’expliquer la notion de crime contre l’humanité. Alors que le
débat en vint à porter sur les crimes de Mohamed Merah, un lycéen s’écria à
propos des victimes : « Ce n’étaient pas des enfants, c’était des Juifs ». Heureux
pays aux villes hérissées de paraboles et aux cohortes de femmes voilées.
Heureux pays que celui où le frère du tueur de Toulouse, un homme courageux,
Abdelghani Merah, témoigne (Mon frère, ce terroriste, Calmann-Lévy, 2012) de
l’antisémitisme rabique de ses proches, évoquant à six reprises, ce sont ses
mots, un « antisémitisme culturel, une judéophobie enracinée ». Mais sans faire
allusion, ni au conflit israélo-arabe, ni à la Palestine dont le nom n’est même
pas cité une fois. Ni aux « crimes » commis par l’armée israélienne « contre
des enfants sans défense » pour user de la novlangue des plateaux de la
télévision d’Etat en France. Et des officines arabo-antisémites qui de,
Dieudonné à Soral, se situent dans la droite ligne des collaborateurs pronazis
de 1942. Heureux pays que celui où la bien pensance ferme les yeux et bâillonne
la bouche. Heureux pays que celui qui jouit d’un média tel Télérama qui aurait
fait le bonheur d’un George Orwell, et lui en aurait même remontré dans l’art
de convaincre les foules que le blanc c’est le noir et que la guerre c’est la
paix. Et que le naufrage dont vous êtes le témoin n’est qu’une vue de l’esprit.
Heureux pays que celui où le manque de courage politique (une tradition
française depuis les années 1930) évite de nommer ce que chacun sait. Et tait
la dépossession d’un peuple de son histoire et de sa patrie. Nomme «
incivilités » le retour de la barbarie et de la violence au quotidien. Feint de
ne pas voir ce que chacun perçoit, ce processus de recul de la civilisation. Je
vous écris d’un royaume où dans les autobus et les trains, les tramways et les
métros on rappelle à des populations silencieuses et soumises qu’il ne faut pas
cracher ni même insulter son voisin. Et que l’on peut même dire bonjour au
conducteur du bus. Heureux pays.…
L’auteur est professeur de lettres dans un
lycée d’Aquitaine.