En décembre, certains des meilleurs amis européens d’Israël - la
Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne – ont convoqué leurs ambassadeurs
pour protester contre les récentes décisions de construction par l’Etat juif.
Il n’en fallait pas plus pour qu’Avigdor Liberman, encore ministre des Affaires
étrangères, déclare que les gouvernements européens étaient prêts à abandonner
Israël, comme ils avaient déjà laissé la Tchécoslovaquie aux mains des nazis,
avant la Seconde Guerre mondiale.
Gabriel Goldberg, directeur des services de jeunesse des organismes des
communautés juives de la région de la Rhénanie-du-Nord en Allemagne, a rejeté
la comparaison de Liberman, tout en reconnaissant : « La frustration dissimulée
derrière cette déclaration est tout à fait compréhensible. » Les 27 ministres
des Affaires étrangères de l’UE ont commencé par condamner les plans de
construction d’Israël dans la zone E1 entre Jérusalem et Maalé Adoumim. Puis,
plus récemment, la Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères et
la sécurité, Catherine Ashton, qualifiait les plans de construction dans le
quartier sud de Jérusalem de Guivat Hamatos et de Ramat Shlomo au nord d’«
extrêmement troublants. » La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le
Portugal - les quatre membres européens du Conseil de sécurité de l’ONU - ont
ensuite demandé au gouvernement israélien de réviser ses récentes autorisations
de constructions.
En votant en faveur de la reconnaissance de la Palestine comme un Etat
observateur non membre à l’ONU, 14 des 27 pays de l’Union européenne (UE)
donnaient leur aval à la violation palestinienne des Accords d’Oslo : parvenir
à un accord sur le statut final avec Israël, uniquement par voie de
négociations directes.
Mais tout n’a pas toujours été si aigre dans les relations Europe-Israël. En
octobre, lorsque l’UE a renforcé ses sanctions économiques contre l’Iran,
Liberman – celuilà même qui a fait l’analogie avec la Shoah - a envoyé une
lettre à Catherine Ashton pour la remercier de « cette mesure déterminée et
cruciale de l’UE, digne de la plus grande reconnaissance, d’autant plus qu’elle
a été prise dans une période économique difficile [pour l’Europe]. » Mais au
même moment, l’UE faisait fi des appels des États- Unis et d’Israël pour
l’engager à désigner officiellement le Hezbollah comme une organisation
terroriste. Et le vieux continent s’attirait aussi les critiques de l’Etat juif
pour sousestimer les appels du Hamas à sa destruction.
Mais que pensent les Juifs européens du regard scrutateur de l’UE sur Israël ?
Pourquoi cette attention démesurée, et quelles en sont les conséquences sur les
relations d’Israël avec les pays européens ? Voici le point de vue juif depuis
l’Allemagne, la Grande- Bretagne et la France.
Allemagne
Pour Gabriel Goldberg, 34 ans, nombreux sont ceux qui pensent, au
sein de la société allemande, « qu’Israël est l’entité agressive du monde ». Ce
fils de dissidents soviétiques installés en Israël ajoute qu’il est « de bon
ton d’avoir une opinion sur le conflit au Moyen-Orient, peu importe les faits.
» Une des raisons à cela, d’après Goldberg, reste la projection de la
culpabilité allemande post-shoatique sur les Juifs israéliens. Beaucoup
d’Allemands se rassurent en se persuadant, à tort, que les Juifs israéliens ne
« font pas mieux (avec les Palestiniens) que ce que les nazis leur ont fait »,
explique Goldberg.
Stephan J. Kramer, secrétaire général du Conseil central juif d’Allemagne,
estime pour sa part que ni l’UE ni l’Allemagne ne sont anti-Israël. « Nous
savons que la chancelière Angela Merkel affiche une attitude très positive
envers l’Etat d’Israël, bien qu’elle soit parfois en désaccord avec le Premier
ministre Netanyahou », a-t-il fait savoir.
Kramer, cependant, est préoccupé par le danger que constitue ce soutien
européen aux Palestiniens. De nombreux membres de l’UE « ont favorisé ou se
sont abstenus de s’opposer à la reconnaissance palestinienne [à l’ONU], parce
qu’ils voulaient faire passer un message de soutien général à l’idée d’un Etat
palestinien », note Kramer. L’Allemagne s’est abstenue lors du vote.
Pourtant, Kramer ne va pas jusqu’à partager l’analogie de Liberman sur la Shoah
: « Je ne voudrais pas faire trop de parallèles entre 1938 et 2012 ». Et
d’expliquer qu’aujourd’hui Israël a un allié avec l’Allemagne – qui, selon la
rumeur, lui fournirait des sous-marins. Et l’Etat juif est doté d’une des
armées les plus puissantes au monde, faitil remarquer. « Le gouvernement
tchécoslovaque de 1938 aurait aimé être dans une telle situation »,
poursuit-il.
Autre indication qui montre que la relation Israël- Europe est globalement
positive, selon Kramer : Israël participe à des programmes scientifiques
européens et équipe les entreprises européennes de sa technologie.
« Il y a quelques années, le ministre de l’Economie allemand d’alors, Rainer
Brüderle, avait même déclaré que l’utilisation des innovations israéliennes
pourrait augmenter la croissance économique allemande ».
Selon Goldberg, la priorité politique européenne absolue aujourd’hui ne devrait
pas être Israël, mais la crise économique. « Je ne pense pas que
l’antisémitisme connaisse une recrudescence en raison de la crise économique,
mais il est bien ancré à l’intérieur des âmes des Européens et ressort dès la
moindre crise », ajoute-t-il.
« [Le mode de pensée en Europe est] : si vous avez des problèmes et ne savez
comment les résoudre, empruntez la voie de la facilité et condamnez Israël. »
Grande-Bretagne
Les Juifs anglais en général « ont tendance à éviter de parler
» de la question de la construction israélienne, d’après Sam Westrop, directeur
de l’Institut de démocratie du Moyen-Orient basé à Londres.
« Peut-être parce qu’ils considèrent cela comme un défaut de la politique
israélienne, ou qu’ils ne savent pas vraiment quoi en penser », affirme-t-il. «
Est-ce oui ou non une bonne ligne de conduite, je l’ignore. » Westrop estime
que « l’obsession » de l’Europe par la construction israélienne résulte de deux
facteurs.
Tout d’abord, « une grande partie des gens estiment qu’ils doivent blâmer
équitablement les deux parties dans le conflit israélo-arabe ». Ils « déplorent
l’approche israélienne tout en condamnant fermement les tirs de roquettes du
Hamas. » Puis Westrop évoque également les individus qui croient sincèrement
que la construction israélienne est une « entrave à la paix. » Pourtant, « il
suffit de voir comment Abou Mazen [Mahmoud Abbas] a rejeté les gestes de paix
d’Israël, suite à l’offre d’un gel des constructions dans les implantations (de
dix mois à partir de novembre 2009), pour se rendre compte que c’est tout
simplement faux », écrit-il dans un courriel.
De son côté, le Dr Toby Greene, directeur au centre de recherche &
communications Grande-Bretagne-Israël, rétorque : « Il est sensé que l’UE fasse
pression sur les deux parties pour qu’aucune ne prenne de mesures unilatérales
qui préjugeraient du résultat des négociations.
En d’autres termes, les Palestiniens doivent s’abstenir de forcer leur solution
par voie de résolutions à l’ONU, et Israël de leur imposer des constructions
dans de nouvelles zones du territoire en litige. » Pour Westrop, le vote de 14
pays de l’UE en faveur d’une amélioration du statut de l’Etat palestinien aux
Nations unies indique une baisse du soutien à Israël, résultat direct de «
l’efficacité du réseau anti-israélien en Europe. » « Les groupes qui composent
ce réseau travaillent à la fois au niveau local et à l’échelle des politiques
nationales et européennes. Le sentiment anti-israélien est légitimé par des
groupes qui peuvent prétendre à la fois soutenir des dirigeants politiques et
avoir des milliers de militants à leurs côtés. » Westrop critique Ashton pour «
condamner les plans de constructions israéliens à Guivat Hamatos qui, selon
elle, coupent la continuité géographique entre Jérusalem et Bethléem, » alors
que, dans le même temps, elle ignore « les plans d’amélioration de logements
pour les Arabes de Beit Safafa. » Et d’ajouter : tant que « l’argent de l’UE financera
des groupes de propagande pro-terrorisme, des gens comme Ashton ne devraient
pas dicter leur conduite aux autres ».
Greene note cependant que l’UE « appelle régulièrement les Palestiniens à
revenir à la table des négociations sans conditions préalables ».
« Il est important de noter que la Grande-Bretagne exige que les Palestiniens
s’engagent à reprendre les négociations sans conditions préalables, en
l’échange de quoi elle les soutiendrait à l’ONU, et ceux-ci ont refusé »,
écrit-il.
En outre, tout en condamnant les plans de construction dans la zone E1 le 10
décembre, l’UE a également déclaré qu’elle jugeait inacceptables « les
déclarations incendiaires des dirigeants du Hamas qui nient le droit d’Israël à
exister. »
France
Alors que l’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont abstenues
lors du vote pour une reconnaissance palestinienne à l’ONU, la France, elle, a
voté pour, de façon très ostentatoire.
En cette période où Paris est déjà préoccupé par un certain nombre de problèmes
nationaux et internationaux, certains attribuent sa ligne dure vis-à-vis
d’Israël au président socialiste François Hollande.
Dans un article du Haaretz, juste avant l’élection présidentielle française en
avril 2012, Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des
institutions juives de France, confiait son scepticisme quant à la coalition de
gauche de Hollande : « La principale question qui se pose pour la communauté
juive, si François Hollande devenait le président de la France, est l’influence
que pourraient avoir ces dirigeants socialistes qui affichent des opinions
négatives à l’égard des politiques israéliennes ».
Hollande bénéficie de l’appui de la majorité des Français sur la question de
l’Etat palestinien.
« L’opinion publique a été très favorable [au vote palestinien à l’ONU], »
affirme Simone Rodan-Benzaquen, directrice du bureau de l’American Jewish
Committee à Paris.
La France, qui abrite la plus grande communauté juive d’Europe, a également
attiré l’attention cette dernière année pour la hausse d’actes antisémites. En
particulier après l’attentat terroriste islamiste contre l’école juive à
Toulouse, en mars dernier, où le rabbin Sandler, ses deux fils, et la jeune
Myriam Monsenego, la fille du directeur de l’école, ont été assassinés.
Rodan-Benzaquen n’attribue pas la récente poussée d’antisémitisme aux tensions
croissantes entre la France et Israël. Beaucoup pointent plutôt du doigt la
présence croissante de l’Islam radical dans l’Hexagone qui abrite la plus
grande population musulmane d’Europe.
« Ce qui est inquiétant aujourd’hui, depuis les meurtres de Toulouse, [c’est]
l’augmentation des actes antisémites sans rapport avec les événements au
Moyen-Orient », conclut Rodan-Benzaquen.