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Le coeur d’une communauté

By JOSH HASTEN
03/20/2012 15:40
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Le 11 mars 2011, deux jeunes Palestiniens s’infiltraient à Itamar pour assassiner sauvagement cinq membres de la famille Fogel. Un an après, rien ne semble avoir entamé la motivation des habitants

itamar
itamar Photo: DR-Boaz Motas
Leah Goldsmith ouvre les rideaux pour révéler la vue spectaculaire qu’elle a de son salon. Au loin, à quelques kilomètres au nord du village d’Itamar, en Samarie, elle indique les deux pointes que forment le mont Guerizim et le mont Ebal. Dans la Torah, explique-t-elle, Moïse commande aux enfants d’Israël d’organiser une cérémonie spéciale sur le site de ces deux montagnes dès qu’ils auront franchi le Jourdain.

Selon le texte du Deutéronome, six des tribus d’Israël avaient l’ordre de gravir le mont Guerizim, réputé pour ses magnifiques versants verdoyants, tandis que les six autres devaient entreprendre l’ascension du mont Ebal, nu et semé de pierres. Les prêtres et les Lévites se tenaient dans la vallée, entre ces deux montagnes, et les Lévites se tournaient tantôt vers le mont Guerizim en proclamant les bénédictions qui reviendraient au peuple juif s’il respectait les commandements de Dieu, tantôt vers le mont Ebal pour réciter la liste des malédictions qui frapperaient la nation si elle négligeait la Torah. Et les tribus répondaient alors par un “Amen” tonitruant.

Tout comme les 220 autres familles installées à Itamar, Leah Goldsmith et les siens se demandent en permanence laquelle des deux montagnes dégage son aura sur la communauté : celle qui symbolise les bénédictions divines ou l’autre, vivier de malédictions.

En apparence, Itamar est un paisible village installé en haut d’une colline et niché au coeur de la nature, entouré de forêts et de champs de fleurs sauvages. Une sorte de communauté utopique où les enfants peuvent abandonner leur vélo sans crainte de se le faire voler et où les habitants laissent leur porte ouverte sans redouter les cambrioleurs.

L’agglomération d’Israël la plus touchée

Pour autant, l’endroit est loin d’être un petit bout de terre où il fait si bon vivre. Ces 12 dernières années, Itamar a subi une série d’infiltrations de terroristes et 22 de ses habitants ont été assassinés. Il faut dire que l’implantation, située près de Naplouse, est entourée des villages arabes soumis à l’Autorité palestinienne (AP) qui figurent parmi les plus hostiles du pays. Selon Leah, Itamar est l’agglomération d’Israël qui, proportionnellement, a été la plus touchée.

Si chacun de ces attentats a bien sûr constitué un drame terrible, celui du 11 mars, où cinq membres d’une même famille - les Fogel - ont trouvé la mort, a choqué la nation tout entière par sa brutalité. En ce vendredi soir cauchemardesque, deux adolescents arabes venus d’Awarta, le village voisin, avaient réussi à s’introduire sans se faire remarquer pour tuer à l’arme blanche et au pistolet le rabbin Ehoud (Oudi) Fogel, 36 ans, sa femme Ruth, 35 ans, et trois de leurs enfants, Yoav, 11 ans, Elad, 4 ans et Hadass, un bébé de trois mois.

Trois des enfants Fogel ont survécu à la tuerie : Tamar (aujourd’hui âgée de 13 ans), participait à une activité de son mouvement de jeunesse quand l’attentat a eu lieu.

Quant à ses deux petits frères, Roï, 9 ans, et Yishaï, 3 ans, endormis tous les deux pendant l’attaque, ils n’ont pas été remarqués par les terroristes.

Arrêtés, les coupables (Amjad Awad, 19 ans, et son cousin Hakim Awad, 18 ans), issus de familles liées à des organisations terroristes, n’ont exprimé aucun remord, affirmant avoir agi “pour la Palestine”. S’ils avaient vu les deux autres enfants, ont-ils même déclaré, ils les auraient tués aussi. Jugés par un tribunal militaire à la fin de l’an dernier, ils ont été condamnés à cinq peines de prison à perpétuité consécutives.

Les Fogel étaient venus s’installer à Itamar après leur évacuation du Goush Katif en 2005. Ils étaient si connus et si respectés dans l’implantation, notamment auprès des jeunes, que bien avant leur assassinat, leur voisinage avait été surnommé “le quartier des Fogel”. Un an après le massacre, les habitants d’Itamar sont toujours sous le choc. Mais ils restent convaincus que le meilleur moyen de perpétuer le souvenir des Fogel consiste à s’en tenir à leur vision du sionisme : bâtir dans leur village et sur toute la terre d’Israël, planter des arbres et les faire fleurir.

“Une journée si belle après un tel cauchemar”

Lors de l’anniversaire hébraïque de leur mort, début mars, la communauté a inauguré un nouveau Beit Midrash (maison d’étude) appelé le Mishkan Ehoud (la maison d’Ehoud), en mémoire des Fogel, sur le site de la yeshiva locale où enseignait Ehoud Fogel.

Des ministres du gouvernement avaient fait le déplacement pour commémorer le drame, ainsi que des députés de la Knesset, des rabbins et des dignitaires originaires de tout le pays. L’occasion pour la communauté d’Itamar d’organiser une cérémonie festive autour de la Torah dans le nouveau Beit Midrash. Tout le village a été décoré de drapeaux israéliens, qui flottent aussi au sommet de la colline sous l’effet d’un vent violent, recréant un peu l’ambiance de Yom Haatsmaout.

“C’est le yin et le yang”, expliquait Leah Goldsmith pendant la cérémonie. “C’est le Dr Jekyll et Mr Hyde !” Professeur de son métier, Leah a été instituée porte-parole du village d’Itamar pour les interlocuteurs de langue anglaise depuis 1998. Son mari, Moshé, en est le maire depuis sept ans.

Le couple, originaire de New York, a fait son aliya en 1985, poussé par un fort esprit sioniste et pionnier. Ses cinq enfants ont grandi à Itamar et l’aînée s’y est installée avec son mari et leur premier enfant.

A l’approche du jour anniversaire du massacre, le climat psychologique qui règnait dans l’implantation était lourd, raconte Leah. “Comme l’an dernier à la même époque, tout a commencé à fleurir, le soleil s’est remis à briller, tout est vert et magnifique”, dit-elle. “Dans ce décor très semblable à ce qu’il était il y a un an, les terribles souvenirs remontent à la surface.”

Le dimanche qui a suivi l’attentat a sans doute été le jour le plus beau de l’année, se souvient-elle, au point que l’une de ses filles lui a alors demandé : “Comment peutil y avoir une journée si belle après un tel cauchemar ?”

Plus forts que jamais pour faire fleurir le pays

Si les habitants d’Itamar sont forts, souligne Leah, il est incontestable que les enfants sont traumatisés par les diverses attaques terroristes des dernières années. “Il y en a qui ne veulent pas dormir ailleurs que dans le lit de leurs parents”, explique-t-elle. “Ceux qui ont grandi et ont intégré l’armée demandent souvent à faire partie des unités d’élite. C’est leur façon à eux d’affronter le terrorisme et la peur : être le meilleur soldat possible.”

En tant que maire d’Itamar, mais aussi parce qu’il fait partie de l’équipe de secouristes présents les premiers sur les lieux d’attentats, Moshé a vu maintes scènes d’horreur au cours de sa vie. “S’il y a certes des périodes de calme”, avance-t-il, “toute la douleur et tous les traumatismes refont surface à chaque attaque. Mais le massacre des Fogel, par sa cruauté, a bouleversé le monde entier...

Enfin, tous ceux qui ont un coeur”, précise-t-il.

Moshé se félicite cependant que la population d’Itamar se soit remise assez rapidement sur pied. “L’atmosphère de notre yishouv [implantation] avant l’attentat était incroyable, aussi le massacre des Fogel a-t-il été un choc d’autant plus grand pour tout le monde”, déclare-t-il.

“Mais la beauté de cet endroit et de ces gens, c’est que nous avons été capables de nous concentrer de nouveau sur notre objectif : construire la terre d’Israël.”

Il remarque qu’après l’attentat, l’esprit sioniste semble avoir connu un nouvel élan. “Les habitants se sont mis à faire de nouveaux projets pour renforcer le tissu communautaire de notre village”, explique-t-il. “On en voit qui agrandissent leurs maisons, il y a eu la construction de la nouvelle yeshiva... bref, tous sont emplis d’énergie positive et de courage. Personne n’a été affaibli par l’attentat.

Au contraire, nous sommes plus forts que jamais dans notre détermination à faire fleurir le pays.”

Moshé voit donc un grand potentiel pour son village et il ne doute pas qu’un jour, Itamar sera l’une des villes les plus importantes du pays. “Nous sommes bâtis sur une immense portion de territoire, à un emplacement très central, à une heure à peine de Jérusalem, de Tel-Aviv et de Beit Shean. Je pense que nous avons de quoi séduire des dizaines de milliers d’Israéliens, qui viendront s’installer dans cette région dans les dix ou vingt prochaines années, ce qui permettra de vraiment la développer.”

Tel-Aviv : clientèle adepte des produits bio

Malgré cet optimisme, les gouvernements récents, y compris celui de Netanyahou, ont publiquement évoqué le démantèlement des implantations les plus isolées de Judée-Samarie dans le cadre d’un futur accord de paix avec l’Autorité palestinienne. Leah, pour sa part, est cependant loin d’être convaincue qu’offrir Itamar à l’AP soit une option réaliste. “Quand un corps souffre, on peut lui couper un pied. Israël a déjà tenté de le faire pour obtenir la paix en chassant 8 000 personnes de leurs maisons du Goush Katif. On peut aussi couper une main ou une autre extrémité, comme l’a fait le gouvernement dans le nord de la Samarie. Dans le cas du Goush Katif, cette expulsion n’a fait qu’aggraver la situation, puisqu’on a vu des milliers de missiles s’abattre sur Yavné et Beersheva. Je doute fortement qu’Itamar, dont la situation stratégique représente le coeur du corps d’Israël, soit elle aussi amputée : cela signifierait que nous sommes tous morts et que tout est fini.”

Tandis qu’elle nous fait visiter son village, elle désigne une installation-clé pour le renseignement israélien établie en haut d’une colline d’Itamar. Grâce à elle, explique-t-elle, Tsahal a réussi à déjouer de nombreux attentats venus de Naplouse et de sa région, un secteur considéré comme un centre terroriste important durant la seconde Intifada.

Juste après les installations de Tsahal, se trouve une gigantesque ferme bio tenue par une famille qui produit des oeufs, de la farine et des produits laitiers. Pour Leah, si certains à Tel-Aviv n’approuvent pas cette présence audelà de la Ligne verte, “ce sont eux qui constituent la clientèle la plus fidèle pour les yaourts bio et les autres produits 100 % naturels de la ferme.”

Elle poursuit la visite en désignant les différents quartiers, où des populations variées vivent côte-à-côte en harmonie. Ainsi un quartier de hassidim Breslev jouxtet- il un groupe de maisons habitées par des immigrants russes. Plus loin, une colline où sont installés des adeptes du mouvement Loubavitch. Le mont le plus éloigné du centre du village, appelé Colline 777, accueille un mélange de religieux et de non-religieux venus de tout le pays.

Une communauté hétérogène mais unie

Batsheva Shalev enseigne la danse jazz et moderne dans le centre du pays. Venue de Raanana, cette jeune femme s’est installée sur la Colline 777 avec son mari et son fils il y a un an et demi. Sa famille n’est pas pratiquante, mais elle insiste sur le respect mutuel qui règne parmi les habitants.

Ici, on la laisse assumer son choix de vie en toute liberté. Son mari et elle ne tenaient pas particulièrement à vivre dans une implantation : ils recherchaient la campagne et voulaient aider à renforcer la présence juive dans les zones non urbaines. Ils ont eu le coup de foudre en visitant Itamar. Ainsi ont-ils emménagé quelques mois avant le massacre des Fogel.

“Les ennemis d’Israël doivent savoir qu’ils n’ont pas intérêt à nous toucher”, affirme-t-elle avec force. Selon elle, les habitants de la localité ne devraient pas s’en remettre uniquement aux clôtures et aux gardes pour leur sécurité : il leur faut être personnellement vigilant et responsable de son bien-être. Voilà pourquoi, en arrivant à Itamar, elle a acheté une arme à feu pour assurer sa protection.

“Quand on a de mauvais voisins”, explique-t-elle, faisant référence aux villages arabes tout proches, “il faut s’attendre à se faire agresser. Mais nos ennemis doivent comprendre que nous savons nous défendre.”

Malgré le terrible attentat, elle ne regrette pas une seconde sa décision de vivre ici, et elle en est même fière.

Selon le maire, douze nouvelles familles se seraient installées dans le village depuis le massacre.

Amir Josman et sa femme Myriam vivaient à Zichron Yaakov avec leur bébé quand la nouvelle de l’attentat est tombée. De 2004 à 2007, Amir avait étudié à la yeshiva d’Itamar. Ehoud Fogel avait été non seulement son professeur, mais aussi une grande source d’inspiration spirituelle. Amir, aujourd’hui guide touristique, a entraîné sa famille à Itamar “pour renforcer cette communauté et perpétuer l’héritage du sionisme dans la Torah du rabbin Ehoud”. Aujourd’hui, sa femme et lui sont ravis de vivre dans “une communauté aussi chaleureuse et unie.” Itzhak Weiss et sa famille, eux, habitent Itamar depuis six ans. Itzhak entretenait une relation si profonde avec les Fogel qu’il a donné à son premier fils, né il y a deux mois, le nom d’Ori, association entre les prénoms Oudi et Ruth. Itzhak, qui dirige l’équipe des premiers secours d’Itamar, a été l’un des premiers à entrer dans la maison des Fogel après l’attentat.

“Un jour, ils danseront ici avec nous”

 “Le peuple juif a connu de nombreuses tragédies à travers les générations”, déclare-t-il, “et celle-là ne fait que renforcer nos liens avec notre héritage. Après le massacre, le peuple juif s’est trouvé unifié et nous avons reçu des messages de soutien du monde entier. Tel était justement le leitmotiv du rabbin Oudi (zal) : il affirmait que seules l’unité du peuple juif et la solidarité apporteraient la rédemption dans le monde.”

Itzhak explique ressentir des émotions très contradictoires en cette période de commémoration, même s’il a souhaité prendre part à la cérémonie d’inauguration du nouveau Beit Midrash. “Les yeux pleurent avec amertume, tandis que le coeur exprime la joie”, dit-il, citant un passage que les Sépharades récitent le jour de Yom Kippour.

Lors de la date anniversaire de la mort des membres de la famille Fogel, et comme la pluie est une bénédiction extrêmement nécessaire au pays, la procession festive qui devait amener les nouveaux rouleaux de la Torah de la maison désormais vide jusqu’au Beit Midrash a été annulée.

L’itinéraire prévu aurait dû traverser la nouvelle route que le gouvernement a construite, moyennant 2 millions de shekels, sur l’insistance du ministre des Transports Israël Katz en réponse à l’attentat. Cette route relie désormais le “quartier des Fogel” avec celui de Or Shalem, où se trouve la yeshiva. Leah Goldsmith espère la voir un jour bordée de nouvelles habitations. Juste avant l’arrivée des 1 000 invités à la cérémonie, que le mauvais temps a obligé à organiser à l’intérieur, la famille des victimes était là pour visiter le bâtiment flambant neuf.

Devant l’attitude joyeuse qu’ils ont manifestée en découvrant la grande salle d’étude, puis les salles de classe, dont chacune porte le nom d’une des victimes, on pourrait oublier que ces hommes et ces femmes sont là pour commémorer le yahrzeit de leurs proches.

La jeune Tamar Fogel parcourait les pièces au pas de course en compagnie d’une ancienne amie d’Itamar.

Depuis le massacre, Roï, Yishaï et elle habitent à Jérusalem chez leurs grands-parents maternels, le rabbin Yehouda et Tali Ben-Yishaï. Selon Yoshaï Ben-Yishaï, le frère aîné de Ruth, qui habite Beit Rimon, “les enfants bénéficient d’un soutien considérable de la part de toute la famille, qui a traversé avec eux cette épreuve douloureuse.”

Il sait toutefois que Tamar regrette beaucoup la vie à Itamar et que ses amis lui manquent.

Tandis que le père de Ruth examine la magnifique arche à l’entrée de la nouvelle salle d’étude, de nombreux journalistes l’interrogent sur ses sentiments. “Je sens leur présence dans ces lieux”, leur répond-il, parlant de sa fille et de son gendre assassinés. “Un jour, ils danseront ici avec nous.”
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Josh Hasten
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