Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accorde à
penser que l’installation de résidents juifs au cœur de quartiers arabes aura
pour effet d’empêcher une division de la capitale lors d’un futur accord de
paix. Nous voilà donc partis pour une visite sur le terrain, accompagnés de
deux guides, l’un de droite, l’autre de gauche.
Les deux gardes, à l’entrée de Kidmat Zion,
ne cachent pas leur surprise : ils n’ont pas l’habitude de voir surgir des
visiteurs inattendus à leur poste de contrôle. Quand je m’y présente,
accompagnée de mon guide, chercheur au sein d’Ir Amim, une ONG qui défend le
droit des Palestiniens à vivre à Jérusalem-Est, et de Wallid, notre chauffeur
arabe, nous avons aussitôt droit à un contrôle d’identité, tandis qu’on nous
ordonne de reculer. Il est formellement interdit de pénétrer dans la petite
enceinte.
Puis on nous demande poliment, mais fermement, de nous en aller, puisque nous
ne sommes invités ni par l’un des résidents juifs ni par l’une des familles
arabes qui vivent ici.
Kidmat Zion, dont l’entrée est, on le voit, très surveillée, est l’un des
projets “chauds” de la municipalité. Outre les deux bâtiments où habitent déjà
six familles juives, la construction de nouveaux logements est au programme.
Initiée par l’organisation de droite Ateret Cohanim, elle est soutenue par le
maire Nir Barkat.
Kidmat Zion surplombe le Mont du Temple et
offre une vue magnifique et peu commune depuis l’est.
Obéissants, nous commençons à rebrousser chemin, prêts à revenir le lendemain,
puisqu’une visite organisée est prévue. Au même instant, surgit Daniel Luria,
représentant d’Ateret Cohanim, qui doit être mon guide le lendemain. Il nous
fait rentrer. Nous voilà donc de l’autre côté de la barrière, à l’orée d’un
étroit sentier qui offre une vue plongeante sur le village palestinien d’Abou
Diss : deux Juifs appartenant à des organisations situées aux deux extrémités
du spectre politique, une journaliste, deux gardes druzes et un chauffeur
arabe, tous intéressés par ce minuscule endroit, mais pour différentes raisons.
Rêve ou cauchemar ?
Les points de vue respectifs des organisations de droite,
qui encouragent les résidents juifs à s’installer à Jérusalem-Est, et des
associations de gauche, qui tentent de les en empêcher, illustrent deux façons
diamétralement opposées d’envisager une même situation. A droite, on clame haut
et fort qu’il faut accroître la population juive dans toutes les parties de la
ville, et surtout à Jérusalem-Est et près des lieux saints ; à gauche, on
présente les actions de ces militants de droite comme la pire menace contre
toute chance de parvenir à une solution viable au conflit du Moyen-Orient. Là,
rien n’est fait en cachette : au contraire, les organisations de droite
considèrent qu’il est dans leur intérêt d’informer le plus de monde possible de
leurs activités. Et tandis qu’elles s’enorgueillissent de leurs
accomplissements, les militants de gauche ne dissimulent pas leur inquiétude.
Chaque organisation dispose d’une multitude d’informations sur les faits et
gestes de ses rivaux : on connaît les quartiers concernés et les méthodes utilisées.
De temps à autre, les médias révèlent une nouvelle installation de résidents
juifs (qui fait généralement suite à l’expulsion de familles palestiniennes),
la dernière en date étant la prise de possession par deux jeunes familles de
deux maisons situées dans la partie nord de Beit Hanina. Autant dire que la
situation gagne chaque jour en complexité. Et inutile de se lancer dans une
bataille de chiffres : tout le monde est d’accord sur le fait qu’il est
question d’environ 3 000 résidents juifs, répartis dans 48 lieux.
Un rapide coup d’oeil à la carte donne une réponse claire et immédiate aux
inquiétudes des organisations de gauche : les installations juives à Jérusalem
sont disséminées à travers toute la ville, à l’intérieur des murailles comme
dans les quartiers excentrés, rendant quasi-irréalisable la division de la
ville en deux capitales, dans le cadre du principe de “deux pays pour deux
peuples”.
Que l’on envisage une telle situation comme un cauchemar ou comme un rêve, nul
ne conteste que cet habile programme d’installations juives est assez réussi
pour interdire toute division de la capitale. Toutefois, tandis que la droite
voit là le moyen de préserver la souveraineté israélienne, non seulement sur
ces quartiers, mais sur toute la ville, y compris dans les zones acquises après
1967, à gauche, il existe un consensus pour estimer que c’est précisément ce
qui empêche le monde de reconnaître le droit d’Israël à se maintenir dans des
quartiers comme Guilo, Talpiot est, la Guiva Hatsarfatit ou Ramot.
* *
* *
Ir Amim, côté gauche
Eran Tzidkyahou, membre de l’association Ir Amim, sera mon
guide pour la visite. Je le retrouve sur le parking du Liberty Bell
Garden, d’où nous partons
vers Talpiot.
Nous passons devant l’immeuble de deux étages de la rue Hamefaked (dans ce qui
était la partie arabe d’Abou Tor avant 1967), où habitent une vingtaine de
Juifs, étudiants et familles. Eran Tzidkyahou a choisi de commencer la visite
par le complexe résidentiel Nof Zion, au bas des collines de Jebl Moukaber (en
contrebas du quartier général de l’ONU et de la Promenade de Talpiot). Mais
nous nous arrêtons d’abord sur la Promenade pour admirer le point de vue sur la
ville.
Eran Tzidkyahou attire mon attention sur ce qu’Ir Amim considère comme le
premier abus vis-à-vis de la population arabe : la quasi-absence de
constructions neuves à l’est, comparé à l’ouest. Mieux que des chiffres,
explique-t-il, cela démontre la terrible pénurie de logements dont souffrent
les résidents arabes.
Nous nous dirigeons ensuite vers les luxueux immeubles de Nof Zion, seul complexe immobilier juif dans un
quartier arabe qui soit un projet totalement privé. “Ils n’arrivaient pas à
vendre”, explique-t-il. “Les gens hésitaient à investir dans ce quartier. Sans
les millions qu’Irving Moskowitz, le bienfaiteur des habitants des
implantations, a bien voulu y injecter, cela aurait été la faillite totale.”
Mais c’est l’absence flagrante d’infrastructures dans le quartier qui révolte
le plus mon guide. Sorti d’une étroite bande de terrain autour des immeubles
juifs, on ne trouve pas de trottoirs (les enfants qui rentrent de l’école
doivent marcher sur la route) et pas d’aires de jeux (mais il y en a une à
l’intérieur du complexe de Nof Zion).
Le bord des rues est jonché d’ordures et, inutile de le préciser, il n’y a ni
arrêts de bus, ni bus. En revanche, Nof Zion dispose de trottoirs élégants,
avec des arbres, des lampadaires et une propreté en contraste saisissant avec
la négligence qui sévit alentour.
Le plus vaste et le plus réussi des complexes juifs
De Nof Zion, qui compte
aujourd’hui 90 logements (la plupart déjà habités, une deuxième et une
troisième tranches prêtes pour la construction, soit, respectivement, 280 et 66
appartements), nous partons pour A-Tour, sur le Mont des Oliviers. Là, nous
trouvons deux complexes résidentiels déjà habités. Une vingtaine de personnes
se répartissent dans les trois petits immeubles de Beit Hoshen.
A quelques mètres sur la gauche, sur la route principale qui descend vers Wadi
Joz, Beit Orot est l’un des projets les plus anciens, avec 14 familles et
environ 80 étudiants de yeshiva. De nouveaux travaux de construction sont
actuellement en cours.
Nous continuons jusqu’à Ras el-Amoud, également appelé Maalé Hazeitim, le plus
vaste et le plus réussi des complexes juifs situés en quartiers arabes à
Jérusalem. Plus de 250 personnes occupent la première tranche du projet, qui
surplombe le Mont
des Oliviers, et la prochaine (60 logements) est déjà en construction. Outre
des synagogues, un mikvé et des jardins d’enfants, un country-club, une piscine
et une bibliothèque sont également prévus.
Quand nous descendons de voiture pour examiner les immeubles de plus près, un
groupe d’enfants sortant de l’école s’approche par un chemin non goudronné, en
contrebas des maisons juives. Notre présence semble d’abord les surprendre,
puis l’un d’eux ramasse une pierre
et la lance d’un geste vague dans notre direction. Mon guide suggère que nous
repartions. Je regarde une dernière fois l’ancien poste de police qui fait face
aux immeubles modernes : il sera bientôt transformé en un nouveau complexe,
Maalé David, prévu pour 104 familles juives. Un nouveau commissariat a été
réouvert, mi-avril, au sommet du Mont
des Oliviers (voir article p. 15) Tzidkyahou me désigne deux constructions plus
anciennes, installées en face, dans le quartier du cimetière.
15 Juifs y habitent, me dit-il. Au-dessous du grand bâtiment de la police : une
station-service. D’après les informations dont dispose mon guide, elle a déjà
été rachetée et sera bientôt transformée en un autre complexe résidentiel juif.
Les maisons des “Yahoud”
De Maalé Hazeitim, nous roulons jusqu’à Kidmat Zion,
dont l’entrée est interdite. En chemin, nous voyons le quartier de Silwan. Au
fond de la vallée, s’élève l’immeuble de sept étages que l’on appelle Beit
Yehonatan, et, un peu plus bas encore, Beit Hadvash.
Malgré les arrêts répétés de la Cour suprême, selon lesquels la municipalité
doit l’évacuer, cette maison est encore habitée, mais, en revanche, on se
prépare discrètement à expulser huit familles palestiniennes qui logent dans un
bâtiment tout proche, qui était une synagogue avant 1948 et qui a déjà obtenu
une décision de justice autorisant à le restituer aux mains des Juifs. De là,
nous traversons Sheikh Jarrah jusqu’à Beit Hanina, où une nouvelle communauté
juive a été créée il y a deux semaines. En chemin, nous passons non loin du
quartier de Shimon Hatzadik (Sheikh Jarrah), où vivent depuis quelques années 8
familles juives et une vingtaine d’étudiants de yeshiva. Installés là suite à
l’éviction de familles palestiniennes qui y habitaient depuis 1948. Une
éviction décidée par la Cour de justice, qui a établi que les maisons étaient
d’anciennes propriétés juives.
En amont, sur la colline, surplombant Shimon Hatzadik : le l’hôtel Shepherd,
racheté par Moskowitz et destiné à devenir un autre complexe juif, avec 90
logements, un jardin d’enfants et une synagogue. Ce projet a été approuvé en
2009 par le comité de construction local. Le lendemain, Luria, de l’association
Ateret Cohanim, déclarera que justice a été faite, puisque c’est dans cet hôtel
que le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin el-Husseini, avait reçu des
dignitaires nazis.
En arrivant à Beit Hanina, un quartier cossu (du moins, comparé à Ras
el-Amoud), nous avons du mal à trouver les deux maisons où viennent d’emménager
de jeunes familles juives. Wallid, notre chauffeur, demande à des enfants s’ils
connaissent les maisons où vivent les “Yahoud”, les Juifs.
Sans hésitation, les enfants nous indiquent le chemin. Nous nous garons dans la
cour et demandons la permission de pénétrer dans le domicile de Shira, une mère
de trois enfants qui n’a guère plus de 20 ans, et de son mari Daniel.
Shira se trouve dans la grande pièce qui, il y a deux semaines, servait encore
de salon à une famille palestinienne.
Son bébé dort près d’elle et Daniel est occupé à des travaux de rénovation.
Tous deux viennent de Kiryat Arba.
“C’est un privilège de pouvoir habiter Jérusalem”, affirme Daniel avec un large
sourire. Il refuse d’en dire davantage, parce qu’il ne sait rien de “toutes ces
choses”, expliquet- il, et nous invite à discuter avec le responsable, Aryeh
King. Ce dernier, directeur de l’Israel Land Fund (Fonds pour la terre
d’Israël), est malheureusement absent, aussi en profitons-nous pour faire le
tour de la maison.
Tzidkyahou me fait remarquer qu’il y a encore des autocollants en arabe sur les
portes.
Expulsés devant les caméras du monde entier
Guide diplômé, Tzidkyahou possède
aussi un master en Etudes sur le Moyen-Orient. Il parle couramment l’arabe et
se définit comme foncièrement sioniste. Pourtant, “ces installations juives”,
explique-t-il, “représentent un grave obstacle sur la voie d’une solution
pacifique au conflit.”
Il ajoute que, malgré les décisions de justice obtenues en toute légalité par
les associations de droite, rien ne peut effacer le terrible spectacle de ces
familles palestiniennes expulsées manu militari de ce qui a été leur maison
pendant des dizaines d’années, devant les caméras du monde entier.
“Cela n’empêche pas seulement de trouver une solution au conflit, mais, même si
l’on admet le point de vue de la droite, qui veut que cette ville ne soit
jamais divisée, comment se fait-il que seuls les Juifs aient le droit de
construire et de vivre là où ils veulent ? Les résidents arabes, eux, ne sont
pas autorisés à bâtir des maisons, ils ne profitent pas de la qualité de vie
offerte par la municipalité. Et quand les Juifs construisent quelque part, les
infrastructures modernes s’arrêtent sur le pas de leurs portes.”
Mais pourquoi empêcherait-on les Juifs de vivre là où ils le souhaitent, alors
qu’un nombre croissant d’Arabes s’installent dans des quartiers à prédominance
juive, comme la Guiva Hatsarfatit ou Pizgat Zeev ? Nous posons la question à
Yehoudit Oppenheimer, présidente d’Ir Amim. Pour elle, il s’agit là d’une
question hypocrite.
“Les Juifs qui s’implantent dans les quartiers arabes disent simplement vouloir
récupérer les biens ayant appartenu à des Juifs. Seulement, qu’en est-il des
anciennes propriétés arabes de la partie occidentale de la ville, où habitent
désormais des Juifs ? Pourquoi est-ce toujours des familles palestiniennes que
l’on expulse ? Le problème, c’est que les résidents juifs des quartiers arabes
affirment que les Arabes qui vont s’installer dans les quartiers juifs changent
le caractère du lieu. Alors que dire des Juifs qui s’installent dans des zones
à prédominance arabe ? Est-ce qu’ils ne changent pas le caractère du lieu, eux
aussi ? “Ne soyons pas naïfs : nous assistons ici à une tentative d’imposer une
vision judéo-israélienne de la ville, une vision dont les habitants arabes sont
exclus. En outre, cela sabote toutes les tentatives de parvenir à un accord de
paix, dont nous savons tous qu’il devra inclure une division de la ville en
deux capitales. Ces implantations au sein de Jérusalem- Est visent à empêcher
cela et, donc, à saboter nos chances de faire la paix un jour.”
* *
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A propos d’Ir Amim
L ’organisation Ir Amim (la Ville des Nations) a vu le jour
en 2000. Elle s’est donné pour mission de faire de Jérusalem une ville plus
vivable et plus égalitaire pour les habitants arabes, en se concentrant
principalement sur la sauvegarde des lieux saints. Ir Amim s’efforce de trouver
des solutions en vue d’un avenir politique viable pour Jérusalem, résultat qui,
selon ses fondateurs, passera nécessairement par un processus de négociations
entre Israéliens et Palestiniens.
L’organisation veille à la défense des droits du citoyen et attire l’attention
du public et des médias sur toute évolution de la situation qui, à ses yeux,
pourrait nuire à l’égalité des citoyens, menacer la stabilité de Jérusalem et
saper les négociations (comme les implantations, ou l’expropriation de terrains
arabes).
A Jérusalem, elle applique le terme d’“implantations” principalement à la
construction de maisons juives au coeur de quartiers arabes, et seulement si
ces constructions ne sont pas le fruit d’une initiative directe et affirmée du
gouvernement, notamment dans la Vieille Ville et les zones environnantes.
L’organisation ne qualifie pas d’“implantations” les quartiers juifs de
Jérusalem au-delà de la Ligne verte.
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Ateret Cohanim, une autre histoire
24heures plus tard, c’est au tour du deuxième guide de
m’emmener avec lui. Il va me montrer les réalisations des organisations de
droite dans la Ville sainte. Daniel Luria est un haut responsable d’Ateret
Cohanim et son porte-parole auprès des journalistes étrangers. Lui aussi
commence la visite par la région de Talpiot est, mais s’arrête à Abou Tor,
devant l’immeuble de la rue Hamefaked.
Nous montons au troisième étage, où une vaste terrasse offre une vue
époustouflante en cette belle matinée de printemps. Je reçois des instructions
sur ce que je suis autorisée à révéler concernant les mesures de sécurité
propres au bâtiment. Des mesures qui coûtent aux contribuables 74 millions de
shekels par an (pour Jérusalem seulement). “Si cela ne tenait qu’à moi”,
affirme Luria, “il n’y en aurait pas. Cela envoie un message de peur et de faiblesse.”
Avant de commencer la visite, il tient à clarifier les choses : Ateret Cohanim
n’est propriétaire d’aucun bâtiment et se contente d’établir le lien entre les
logements disponibles et les résidents potentiels. Des donateurs achètent les
maisons et les habitants leur versent un loyer. Luria insiste sur le fait que,
dans la plupart des cas, ce sont des résidents arabes qui s’adressent à
l’organisation pour vendre leurs maisons, qui, ajoutet- il, appartenaient
presque toutes à des Juifs et ont été occupées par des familles arabes après
1948. “C’est d’ailleurs la situation qui prévaut dans la rénovation de l’Ancien
Quartier juif [nom donné par Ateret Cohanim à l’actuel Quartier musulman de la
Vieille Ville], qui compte des centaines de propriétés juives.”
Luria ajoute qu’en 1967, après la guerre des Six-Jours, le gouvernement n’a pas
demandé aux habitants arabes de les quitter, mais de s’acquitter simplement du
pas-de-porte et de payer un loyer, faisant d’eux des locataires protégés, avec
tous les droits et obligations attenants, conformément à la loi.
“Mouhamad vend, Yankel achète”
La politique d’Ateret Cohanim n’est pas
d’intenter des procès (sauf dans le cas de Sheikh Jarrah). “Ce que nous faisons
est très simple”, explique-t-il. “Mouhamad vend, Yankel achète. C’est tout.”
Reste à savoir comment l’association peut s’assurer que les vendeurs n’auront
pas à subir les conséquences de leur initiative, sachant qu’une loi
palestinienne exige la peine de mort pour tout Arabe vendant un bien à un Juif.
Luria secoue la tête : il n’y a eu qu’un seul drame de ce genre, et il s’est
produit il y a des années. Depuis, aucun des Arabes qui ont contacté Ateret
Cohanim n’a eu à en souffrir.
Autre problème, le résultat auquel vont aboutir les activités d’Ateret Cohanim :
une intrication des populations qui interdira tout partage de la ville. La
réponse de Luria est pleine d’amertume : 3 000 résidents arabes sont déjà venus
s’installer dans des quartiers essentiellement juifs, comme la Guiva
Hatsarfatit, Ramat Eshkol et Pizgat Zeev.
“Et personne, dans le monde, n’en dit mot... Par contre, quand c’est un Juif
qui achète une maison, dans une ville sur laquelle nous régnons ? Cela me met
hors de moi d’entendre un président noir dire que les Juifs n’ont pas le droit
de s’installer dans tel ou tel bâtiment, comme Obama l’a affirmé à l’occasion
de l’incident du Shepherd Hotel. Ce bâtiment est un symbole du nazisme ! Est-ce
que l’on peut imaginer qu’aujourd’hui, en Amérique, on interdise aux Noirs ou
aux Juifs de s’installer dans certains quartiers ? Les Juifs et les Arabes
doivent être capables de vivre ensemble, mais sous souveraineté juive.”
Six familles habitent le complexe de la rue Hamefaked. Luria explique qu’elles
ne sont en aucun cas installées là en “représailles” d’une action politique du
gouvernement. “Les Juifs veulent vivre ici, à Jérusalem, près du mont du Temple,
dans la Vieille Ville. Les Juifs veulent s’approcher au plus près de la
présence divine.”
La mission d’Avishag
Luria désigne ensuite Silwan, qu’il appelle “Kfar
Hateimanim, Beit Yehonatan et Beit Hadvash”. Il évoque quelques autres lieux
qui viennent d’être achetés, en refusant toutefois de révéler leur emplacement
exact. “Il y a deux choses dont je ne peux pas parler”, se justifie-t- il : “le
budget d’Ateret Cohanim et ses activités en cours.”
Nous prenons la route qui contourne le Mont
des Oliviers et découvrons Maalé Hazeitim sur notre droite.
En continuant vers l’est, la route passe près de la barrière de sécurité,
au-dessous de l’ancienne route de Jéricho, puis atteint enfin l’entrée de
Kidmat Zion.
Cette fois, les gardes nous laissent poliment entrer et nous rencontrons
Avishag, mère de triplés d’un an, installée là depuis 8 ans. “C’est un
véritable rêve d’habiter ici !”, s’exclame-t-elle en désignant le dôme doré du Mont du Temple,
tout proche de sa cour. Luria indique qu’il y a ici beaucoup de terrains qui
permettraient d’agrandir le complexe et ajoute que ce serait la solution idéale
pour remplacer feu le plan Safdie pour le développement de Jérusalem-Ouest.
Là encore, il s’agit de terrains juifs qui ont été rachetés, mais Luria précise
par ailleurs que 70 % des terres juives de la région se trouvent au-delà de la
barrière de sécurité, sous contrôle palestinien.
Du coin de l’oeil, Avishag surveille ses enfants, qui jouent dans la cour
pavée. Son mari et elle habitaient Kiryat Moshé avant d’emménager à Kidmat
Zion. “Nous sommes venus ici parce que nous ne recherchions pas une vie facile
dénuée de sens profond : nous voulions réaliser quelque chose d’important, même
si ce n’est pas facile : ici, c’est petit, et assez loin des facilités qu’offre
le centre ville.”
“Notre seul vrai problème”, poursuit-elle, “c’est que nous ne sommes pas
toujours sûrs d’avoir un minyan le Shabbat. Mais avec les étudiants de yeshiva
qui vivent à côté, nous y arrivons presque toujours.” Pour Avishag, il s’agit
d’une terre juive. Elle ajoute : “Si nous n’étions pas prêts à venir vivre ici,
les autres [elle parle des Arabes] se réapproprieraient la terre : alors vous
voyez, nous sommes en mission !”
La guerre pour Jérusalem
Avishag et son mari
ont une trentaine d’années. Ce sont eux qui ont pris l’initiative de contacter
Ateret Cohanim en demandant à emménager dans un nouveau projet de
Jérusalem-Est. Le loyer est moins cher que dans le reste de la ville, mais
Avishag affirme qu’ils ont en revanche beaucoup de frais.
Ateret Cohanim attend une autorisation pour son nouveau projet. Celle-ci
devrait arriver bientôt : alors, le quartier s’agrandira, avec non moins de 260
logements.
De Kidmat Zion, nous traversons Jérusalem-Est et passons la Porte d’Hérode,
face à la poste centrale de Jérusalem-Est. Nous nous dirigeons à pied vers le
Quartier musulman (ou l’Ancien Quartier juif, comme l’appelle mon guide) pour
visiter quelques-uns des 30 complexes, maisons, synagogues et yeshivot situés à
l’emplacement d’anciennes propriétés juives. Tous sont équipés de dispositifs
de sécurité très sophistiqués, dont des caméras reliées à une salle de
contrôle, elle-même en liaison constante avec le Smartphone de Luria.
Ce dernier a pour sa part les clés de toutes les maisons.
La majorité de celles-ci abritent plus d’une famille et partagent une cour
commune. Dans l’une d’elles, qui est en travaux, une famille arabe loge encore
au deuxième étage. Selon Luria, les relations de voisinage sont polies, voire
cordiales. Lors de notre venue, la famille en question n’était pas présente
pour le confirmer.
Nous passons ensuite à la Maison du Photographe, un bâtiment de quatre étages
doté d’un vaste toit-terrasse donnant sur le Mont du Temple et le Dôme du
Rocher, qui se dressent au sud, incroyablement proches. Puis ce sont d’autres
maisons que nous visitons ensuite, toutes habitées par deux familles ou plus,
avec ou sans cour, entourées de caméras et de systèmes de surveillance, mais
aussi de synagogues et de yeshivot.
“Pour le moment”, explique Luria, “il ne manque pas d’Arabes qui souhaitent
vendre, de Juifs qui souhaitent vivre ici et d’autres Juifs prêts à financer
ces projets.”
Il ajoute que c’est d’ailleurs la même chose de l’autre côté : “Les Arabes
savent aussi que, s’ils veulent avoir des chances d’obtenir une partie de
Jérusalem, ils doivent pouvoir baser leurs revendications sur des faits, dans
la Vieille Ville. Ils ne manquent pas de financement et ont un programme bien
précis pour renforcer leurs racines
au cœur de Jérusalem, afin de diviser la ville. C’est une vraie guerre qui se
joue là, une guerre pour le contrôle de Jérusalem.”
*
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Ateret Cohanim
A l’origine de cette organisation : une
yeshiva sioniste religieuse installée dans le Quartier musulman de la Vieille
Ville depuis 1978. Ateret Cohanim a déjà fait emménager 3 000 Juifs dans des
maisons rachetées à des Arabes. Elle a encouragé l’acquisition de plus de 70
bâtiments situés en zones arabes, soit une valeur totale d’environ 10 millions
de dollars.
Ces propriétés comprennent la yeshiva Shouvou Banim, l’immeuble qui l’abrite,
plusieurs dortoirs, un musée et une cinquantaine d’appartements. Une partie
d’entre eux ont jadis appartenu à des Juifs qui vivaient dans le Quartier
musulman avant d’en être chassés par les pogroms de 1929 et 1936.
Les responsables d’Ateret Cohanim estiment le rachat du reste des bâtiments à
100 millions de dollars, auxquels s’ajouteront 100 autres millions de travaux
de rénovation. L’organisation est dirigée par Mati Dan.