Le roi David est-il, comme le dit la Bible, le dirigeant du
premier empire juif, le roi légendaire de Jérusalem ? Ou n’est-il au contraire
qu’un personnage mineur, un simple chef de tribu ? A-t-il même existé ? Pour
Eilat Mazar, descendante de la plus prestigieuse famille d’archéologues
israéliens, la preuve que l’on vient de découvrir tendrait à donner raison à la
Bible : David, qui aurait régné de 1010 à 970 avant J.-C., était bien un
immense chef politique et militaire, et la Jérusalem antique un centre
impressionnant durant l’époque biblique.
La principale découverte archéologique d’Eilat Mazar : une imposante
construction située dans la Cité de David, à Jérusalem, et qui, d’après ses
conclusions, pourrait avoir été le palais du roi David à l’époque de son règne,
au début du Xe siècle avant notre ère.
Sachant que les archéologues n’ont pratiquement trouvé aucun vestige de la
période à laquelle est censé avoir vécu le roi David, il y a 3 000 ans, cette
“grosse structure de pierre”, comme la qualifie Eilat Mazar, pourrait bien
représenter l’une des plus importantes découvertes de l’archéologie biblique.
Or, un débat féroce s’est instauré parmi les spécialistes, faisant d’Eilat
Mazar l’archéologue la plus controversée du pays. Cette femme fait aussi
grincer des dents les Arabes qui s’émeuvent de toute nouvelle preuve tendant à
apporter de l’eau au moulin des revendications juives sur Jérusalem.
Car il est évident que les fouilles de la Cité de David ont porté un coup dur
aux affirmations de certains d’entre eux, qui, arguant que les Juifs n’ont
jamais gouverné la ville par le passé, estiment avoir droit à la souveraineté
exclusive sur Jérusalem.
Mais ce débat n’intéresse guère Eilat Mazar, qui se soucie peu de politique.
“Je ne tente même pas de répondre à ce genre de polémique”, affirme-t-elle. “Ce
que la politique peut tirer de notre travail archéologique ne m’intéresse pas.
Nous, les archéologues de Jérusalem, avons un seul souci en tête : mettre au
jour les vestiges de la Jérusalem antique de la façon la plus précise possible
du point de vue scientifique. C’est notre principe et nous nous y tenons.”
Trois siècles plus tard
Lorsqu’elle évoque ces fouilles dans le passé de la
ville, la joie le dispute à l’émotion.
Eilat Mazar habite Jérusalem et elle n’est pas religieuse.
Son intérêt pour la Bible reste purement intellectuel. La Bible est la
meilleure carte routière de Jérusalem et chacun des mots qu’elle renferme
représente, pour Eilat Mazar, un indice potentiel sur ce qui s’est passé dans
cette ville.
Nous nous rencontrons au YMCA de Jérusalem, en face de l’hôtel King David et
dans l’avenue du même nom.
Autant dire que la présence du guerrier-musicien, célèbre pour avoir abattu le
géant philistin Goliath, plane autour de nous... Non, décidément, la Jérusalem
moderne n’a pas oublié le roi David, puisqu’elle a donné son nom à une très
belle avenue et à son plus grand hôtel...
Cependant, tout le monde ne prend pas pour argent comptant les affirmations
d’Eilat Mazar à son sujet. A commencer par son détracteur le plus éminent,
l’universitaire Israël Finkelstein, de l’université de Tel-Aviv, pour qui le
David de la Bible n’était ni une grosse légume de la politique ni un conquérant
militaire. S’il a vraiment existé, David était au mieux en charge d’une entité
assez minime et marginale, estime-t-il.
C’est en 2005, alors qu’elle mène des fouilles dans la partie nord de la Cité
de David (qui s’étend sur 10 acres de terrain, au sud du Mont
du Temple), qu’Eilat
Mazar découvre la “grosse structure de pierre”. Plutôt sobre dans ses
déclarations, elle annonce seulement qu’il pourrait s’agir du palais du roi
David.
Elle ne doute pas cependant que cette découverte disqualifie la théorie de
Finkelstein. “A la lumière de notre travail, ce qu’il pense n’a plus aucun
fondement”, affirme-t- elle. “La preuve est solide : pour construire un tel
édifice, il faut un régime puissant. D’où ma conviction qu’il s’agit bel et
bien du palais du roi David. Non que cela m’ait ennuyé d’entendre Finkelstein
affirmer que David était marginal. Mais maintenant, c’est lui qui va être
ennuyé !” Elle n’en continue pas moins d’avoir ses détracteurs, puisque
certains estiment que le palais découvert date non pas de l’époque du roi David,
mais de trois siècles plus tard.
“C’est une bonne archéologue et elle réalise un excellent travail”, déclare
David Ussishkin, professeur émérite au département d’archéologie de
l’université de Tel Aviv.
“Mais nous pensons pour notre part que ce palais appartient à une époque
ultérieure.” Un point de vue qui, s’il vient à être vérifié, ébranlera toutes
les convictions d’Eilat Mazar sur le roi David.
Où se trouvait ce palais ?
Prouver l’existence du David de la Bible n’a jamais
fait partie de la mission qu’elle s’est assignée. Son objectif, répète-t-elle,
est seulement d’offrir les meilleurs éléments possibles pour déterminer à quoi
ressemblait la Jérusalem biblique. Si elle pouvait découvrir la preuve
irréfutable que David a bien existé, il ne fait aucun doute qu’on en entendrait
parler, mais elle garde les pieds sur terre et s’en tient à un projet plus
modeste : examiner le livre saint et se laisser guider dans la bonne direction
pour localiser les pierres
et les édifices décrits.
“L’archéologie”, dit-elle, “nous apporte parfois des preuves tangibles que la
Bible raconte des histoires vraies.”
Munie de la Bible comme carte routière et aidée de la science moderne pour la
datation des poteries découvertes sur le site, Eilat Mazar établit très vite
l’emplacement probable du palais de David en se penchant sur certains passages
bibliques, dont elle décortique chaque mot, notamment le verset de II Samuel
5:11, “Hiram, roi de Tyr, envoya une députation à David avec du bois de cèdre,
des charpentiers et des maçons, qui bâtirent une maison pour David.” Elle est
là, l’assertion biblique indiquant que le palais de David a existé un jour.
Mais où se trouvait ce palais exactement ? Un autre passage de la Bible (II
Samuel 5 :17) nous met sur la voie : “Les Philistins, ayant su que David avait
été oint comme roi d’Israël, montèrent tous pour chercher à le prendre ; David
l’apprit et descendit à la forteresse.” Eilat Mazar retient les verbes “monter”
et “descendre”, qui indiquent que David se trouvait en hauteur. Et où était-il
quand les Philistins sont partis le chercher ? Probablement chez lui, dans son
palais. La topographie de la Cité de David montre que la seule solution était
le nord de la citadelle, car partout ailleurs, de profondes vallées entouraient
la ville. Il paraît logique que la citadelle ait été située au point le plus
élevé de la Cité de David, c’est-à-dire au nord, pour protéger la ville sur son
seul côté vulnérable : le nord, où manquaient les défenses naturelles.
De là, Eilat Mazar déduit que le palais du roi David devait être bâti dans la
partie la plus septentrionale de la Cité de David.
La découverte de poteries caractéristiques du Xe siècle avant J.-C. vient
renforcer son hypothèse. Idéalement, si l’on avait pu trouver un “dalet”
(initiale du nom de David en hébreu) sur ces poteries, la preuve aurait été
encore plus solide. Eilat Mazar sourit : “Mais ce genre de chose n’arrive
jamais”, dit-elle.
Façonner l’image de la Jérusalem antique
L’archéologie, Eilat Mazar est tombée
dedans quand elle était petite : son grand-père était le célèbre archéologue
Benjamin Mazar, connu pour les fouilles qu’il a réalisées autour du site
biblique le plus important d’Israël : le Mont du Temple. A l’âge de 10 ans déjà, elle traîne
sur les sites où officie son grand-père, inaugurant son “voyage magique” vers
une carrière d’archéologue professionnelle.
“J’adorais ça”, commente-t-elle.
Alors qu’elle étudie l’archéologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, son
statut de petite-fille de Benjamin Mazar ne lui donne droit à aucun traitement
de faveur. Bien au contraire : à l’âge de 22 ans, elle accouche, le jour d’un
examen, de son premier enfant.
Elle ne sera pas autorisée à passer l’épreuve plus tard et devra refaire toute
son année.
Au cours des 33 années suivantes, Eilat Mazar va beaucoup contribuer à façonner
l’image qu’a le monde de la Jérusalem de l’Antiquité. Un archéologue
travaillant dans cette ville, dit-elle, rencontre tant de difficultés que seuls
les plus courageux, les plus obstinés et les plus combatifs peuvent réussir.
Aujourd’hui, elle habite Jérusalem, a quatre enfants et travaille comme chargée
de recherche senior à l’Institut d’archéologie de l’Université hébraïque.
Le fait d’être une femme ne l’a jamais vraiment freinée.
Tout au plus soupçonne-t-elle certains de ses collègues masculins de la
considérer comme quelqu’un de faible, voire de manipulateur. Toutefois, si ces
derniers l’ont parfois traitée avec cynisme, irrespect ou méfiance, elle refuse
de les condamner.
Elle déplore en revanche de devoir sans cesse se heurter à des tracasseries
administratives pour l’obtention de ses autorisations de fouilles. Sans parler
de cet autre obstacle qu’est le financement de ses projets. “Ce n’est pas
facile d’arriver à quelque chose en archéologie de nos jours”, soupire-t-elle.
La Bible dans une main et ses outils dans l’autre
Les obstacles administratifs
se révèlent les plus frustrants.
Ainsi, les services centraux de l’archéologie exigent-ils, quand elle leur
soumet son projet pour la Cité de David, qu’elle crée un “petit site
archéologique” au lieu d’un site normal, afin que les touristes puissent
regarder les fouilles en passant. Elle refuse, arguant qu’elle ne peut
travailler ainsi : elle a besoin d’une vaste portion de terrain pour mener ses
recherches. “On ne fait pas des fouilles pour amuser les touristes”,
plaide-t-elle. Elle finira par obtenir gain de cause.
Les innombrables difficultés rencontrées sur son chemin ont pourtant bien
failli avoir raison de son enthousiasme forcené. Plus d’une fois, elle a manqué
baisser les bras. Les autorités locales ont été les plus virulentes à son
encontre, prenant soin de semer son chemin d’obstacles incessants. Pendant dix
ans, elles lui ont interdit de réaliser des fouilles dans la Cité de David.
Elles la considéraient comme trop intellectuelle et lui reprochaient de trop
sortir des sentiers battus. “En somme, je les gênais”, résume-t-elle.
“Personne ne m’appréciait, et personne n’aime être perturbé. Alors ils
cherchaient à me dire à quel endroit je devais fouiller, mais moi, je n’étais
pas d’accord avec eux.
Je ne peux pas travailler comme ça. En fait, toutes ces tracasseries finissent
par jouer sur la santé. Plus d’une fois, je me suis dit que ça suffisait, que
je ne pouvais plus continuer...
C’est fatiguant de devoir se battre en permanence. Même si, à la fin,
l’archéologie vous paie toujours en retour.”
Eilat Mazar a beaucoup d’amis archéologues qui ont renoncé à travailler à
Jérusalem, estimant cette ville trop chargée d’affects et de rivalités pour que
le jeu en vaille la chandelle. Eilat Mazar, elle, était prête à se salir les
mains.
Travaillant avec la Bible dans une main et ses outils dans l’autre, elle espère
maintenant découvrir d’autres trésors archéologiques. “Je n’ai pas de limites”,
dit-elle. “Je suis ouverte à tout...”