Quand, il y a 8
ans, Gil Timor quitte Shoham, au centre du pays, pour frapper à la porte du
kibboutz Carmia, dans le sud, avec sa femme et ses cinq enfants, les
gestionnaires de l’exploitation agricole se sont demandé comment diable ils
allaient pouvoir les intégrer. Ce n’était pas tous les jours qu’une famille
nombreuse prenait la décision de se réinstaller au kibboutz, après avoir vécu
ailleurs.
Gil Timor a grandi au kibboutz Carmia, où Moran a été affectée durant son
service militaire. C’est donc là qu’ils s’étaient rencontrés il y a dix ans.
Après leur mariage, ils commencent leur vie d’adulte à l’extérieur, puis
prennent peu à peu conscience que, malgré leur réussite professionnelle et le
confort matériel qui en découle, il manque à leur existence cet idéal
socialiste qu’ils entendent transmettre à leurs enfants. Un beau jour, ils
reprennent donc le chemin du kibboutz.
“Pour moi, c’était comme rentrer à la maison”, commente Timor, 47 ans, tout en
préparant le thé dans la belle cuisine ensoleillée de la maison familiale. Ses
parents appartenaient au premier groupe d’Israéliens venus rejoindre Carmia,
kibboutz affilié au mouvement laïc de gauche Hashomer Hatzaïr et fondé en 1950
par des rescapés français de la Shoah et des immigrés de Tunisie. Situé à un
kilomètre de la bande de Gaza, le kibboutz n’est pas épargné, aujourd’hui, par
les fréquents tirs de roquettes.
“Quand nous sommes revenus, la plupart des membres avaient plus de 40 ans et ne
savaient pas comment intégrer une famille de cinq enfants. Aujourd’hui, nous
sommes à même d’accueillir les familles qui arrivent”, note Timor.
Le kibboutz a fini par mettre au point un accord avec Gil et Moran : ils leur
ont vendu deux maisons mitoyennes du kibboutz, que les Timor ont réunies et
rénovées en fonction de leurs besoins. Une habitation dont hériteront les
enfants. Ne reste plus désormais qu’à faire reconnaître cet arrangement aux
Autorités territoriales d’Israël.
Moran Timor est née à Bat Yam il y a 45 ans. C’est elle désormais qui organise
la vie culturelle des 128 membres de Carmia. Gil, lui, a pris la direction
générale du kibboutz et se présente aux prochaines élections du C o n s e i l
régional. Il y a peu, les parents de Moran sont venus s’installer au kibboutz
comme résidents non membres.
Depuis le retour des Timor, sept autres anciens du kibboutz ont suivi leur
exemple et une trentaine d’autres aimeraient les imiter. Problème : imaginer
une formule pour répondre à ce nouvel afflux de familles avec enfants, en leur
proposant par exemple d’acquérir leur logement à un prix fixé selon leur nombre
d’années de travail au kibboutz. Chez les Timor, un immense aquarium orne tout
le mur qui mène aux cinq chambres à coucher. Les lambris de bois qui tapissent
la cuisine à haut plafond et la spacieuse salle de séjour attenante donnent à
la maison une atmosphère rustique et confortable. À l’arrière, la grande baie
vitrée laisse apparaître une belle terrasse en planches de bois.
Fidèles à Karl Marx
Il est clair que
l’époque des petits bungalows tous identiques équipés de minuscules
kitchenettes est révolue. Révolue aussi, l’habitude de porter des bleus de
travail et de demander la permission d’utiliser un véhicule du kibboutz ou
d’étudier à l’université.
Et surtout, finies les sombres prédictions qui annonçaient la mort imminente de
cette institution sociale purement israélienne.
Le premier kibboutz, Degania, a été fondé en 1910 sur les rives du lac de
Tibériade par 12 pionniers. Conformément à l’idéal marxiste, on y travaillait
selon ses capacités et l’on était rémunéré selon ses besoins. Des d i z a i n e
s d ’ a u t r e s kibboutzim se sont ensuite créés sur le même m o d è l e ,
entreprises agricoles communautaires basées sur des principes socialistes :
propriété mise en commun, égalité des membres et contribution de chacun à la
production.
Israël compte aujourd’hui 274 kibboutzim aux caractères politiques et religieux
variés. 17 d’entre eux appartiennent au Mouvement des kibboutzim religieux et
60 fonctionnent encore sur le modèle socialiste traditionnel, contrairement aux
autres, qu’une rude crise financière a contraint, en 1985, à s’adapter à
l’évolution de la société.
Ils ont ainsi adopté différents modèles de privatisation, vendant parfois leurs
terrains agricoles à des promoteurs immobiliers, qui les ont transformés en
quartiers résidentiels, en zones industrielles ou en centres commerciaux.
“Ce long déclin en a convaincu plus d’un que le kibboutz était voué à
disparaître corps et biens, mais non : ces derniers temps, il se redresse”, se
félicite Ze’ev Shor, secrétaire du Mouvement national des kibboutzim. “Il est
en train de se réinventer, sans pour autant renoncer à ses valeurs
fondamentales : la solidarité parmi ses membres et la mise en commun des biens
et des bénéfices. Il devient néanmoins plus libéral et la vie agréable qu’on y
mène, loin de l’aliénation des villes, attire de plus en plus de jeunes
familles.”
Quand les fils reviennent au bercail...
Plus d’un siècle après les douze pionniers de Degania, la population totale des
kibboutzim atteint aujourd’hui un pic inégalé : 140 900 membres, soit 115 000
de plus qu’en 2004, selon le dernier rapport annuel du Mouvement des
kibboutzim.
Bien que 70 % d’entre eux soient situés dans des zones décentrées, ils sont
devenus une alternative séduisante pour les Israéliens - en particulier ceux
qui ont grandi au kibboutz - qui veulent échapper à l’atmosphère trépidante des
villes.
Pourtant, la crise financière de 1985 a porté aux kibboutzim un coup qui aurait
pu leur être fatal, incitant quelque 50 000 personnes à aller tenter leur
chance ailleurs. Mais le courant s’est inversé ces dix dernières années, 1 500
anciens du kibboutz décidant de renouer avec leurs anciennes amours, “et pas
seulement des jeunes”, précise Omri Cnaan, directeur du département de coordination
du mouvement national des kibboutzim.
“Depuis 2004, le nombre de fils qui reviennent au bercail est supérieur à celui
des départs, entraînant un accroissement de la population des kibboutzim”,
constate-t-il.
Au terme de négociations menées en 2007 entre, d’un côté, 180 kibboutzim
sérieusement endettés et, de l’autre, les banques et le gouvernement, un accord
a été conclu : les kibboutzim remboursaient ce qu’ils pouvaient, tandis que les
banques effaçaient une ardoise de 20 milliards de shekels, dont le gouvernement
consentait à payer 40 %. Par ailleurs, plus de 80 kibboutzim mieux lotis
contribuaient à sauver leurs semblables de la faillite en apportant une
contribution de 2 millions de shekels chacun en vue d’éponger les dettes.
Dans ce délicat processus de sauvetage, les banques ont traité chaque kibboutz
comme une entité individuelle, leur façonnant un plan sur mesure selon leurs
besoins particuliers.
“C’est ce qui leur a permis de continuer”, commente Nir Meir, président de
l’Organisation économique des kibboutzim et membre de troisième génération de
Kvoutzat Shiller, près de Rehovot. “Une petite poignée d’entre eux était sur le
point de mettre la clé sous la porte, mais ils ont réussi à se restructurer et
à reprendre pied.”
Il n’y a plus que Beit Hashita qui tire encore le diable par la queue, et pour
lequel Meir a bon espoir de trouver un arrangement avec la banque Hapoalim.
Payer ses impôts comme tout le monde
Aujourd’hui,
chacun a conscience qu’un retour à l’ancien modèle du kibboutz n’est plus
possible et qu’il importe de rénover le mode de fonctionnement.
Ainsi, par exemple, Mishmar David et Ha’on ont entamé un processus pour devenir
des villages en copropriété, tandis que Beit Ha’emek s’est transformé en
moshav, autre forme d’organisation agricole communautaire, mais où la propriété
est individuelle. Ayelet Hashahar suit le même chemin.
“Au début, le kibboutz formait une entité totalement indépendante”, raconte
Meir. “Et dans notre monde capitaliste d’aujourd’hui, nous n’arrivons même plus
à nous figurer comment cela a pu fonctionner !” Israël Oz n’a jamais été membre
d’un quelconque kibboutz. Ancien conseiller du ministre des Finances Avraham
Shochat, il n’en dirige pas moins le Bureau central créé pour trouver un accord
en faveur des kibboutzim. Son aide s’est révélée précieuse et, après plusieurs
faux départs, une nouvelle formule adaptée aux temps modernes a été élaborée.
Elle permet à chaque famille de disposer de ses revenus après paiement d’un
impôt interne qui subventionne des services sociaux : crèches, écoles, système
de santé et soins aux personnes âgées. Ainsi, les familles à hauts revenus ne
sont pas privées de confort, tandis que les moins favorisées bénéficient d’une
sécurité économique propre à leur assurer une certaine qualité de vie.
“Maintenant que la plupart des kibboutzim ont repris du poil de la bête”,
explique Meir, “ils commencent à payer leurs impôts comme tout le monde en
Israël !” Après ce remaniement économique et idéologique, les listes d’attente
de candidats à la vie au kibboutz s’allongent.
“Aujourd’hui”, ironise Cnaan, “la seule façon d’être accepté dans un kibboutz,
c’est d’entrer dans le clan en épousant un kibboutznik...”
“Les kibboutzim situés à la périphérie d’Israël ont moins de succès, certes, mais
l’engouement est réel”, souligne Cnaan, qui se demande avec humour si, du coup,
sa fille, qui était revenue à Gan Shmouel pour travailler après son service
militaire, y retrouvera sa place une fois ses études au Technion de Haïfa
terminées.
Droit du retour héréditaire
Le nouveau mode
d’organisation a donc donné un second souffle aux kibboutzim dévastés par la
crise économique, comme le voisin de Degania, Afikim, dont la population,
divisée par deux, est passée à 400 membres. En 2011, Afikim a réintégré une
centaine de ses enfants, partis, puis revenus. De même, Lehavot Haviva, près de
Hadera - laissé pour mort il y a dix ans, avec une population descendue à 100
membres - s’est bien redressé ces 4 dernières années, puisque le nombre de ses
résidents a triplé.
Des facteurs externes ont également joué un rôle dans ces retours. Un échangeur
autoroutier sur la Route 6 (axe nord-sud d’Israël), construit à proximité du
kibboutz, a transformé par exemple Lehavot Haviva en une option attrayante pour
ceux qui travaillent à l’extérieur. La seule chose qui arrête encore la
croissance des kibboutzim aujourd’hui, note Cnaan, est le plan national du
gouvernement mis en place en 1992, qui limite la taille des villages -
yishouvim - à 400 familles maximum.
Sous peu, presque tous les kibboutzim vont devoir s’étendre, prédit Cnaan avec
optimisme. “La demande est forte, surtout parmi les enfants qui reviennent.
Comme il y a une limite au nombre de familles que peut accepter un kibboutz, la
préférence est donnée à ces derniers.”
Pour ces fils prodigues, le kibboutz que l’on avait fui représente aujourd’hui
un cadre idéal : de fortes valeurs communautaires, des services sociaux de
grande qualité, la possibilité d’élever ses enfants dans un milieu champêtre,
tout en conservant son indépendance économique.
“C’est incroyable !” commente Meir. “Il y a 10 ou 15 ans, à peine 10 % de ceux
qui é t a i e n t p a r t i s prévoyaient de revenir. Aujourd’hui, 10 %, c’est
le pourcentage de ceux qui ne veulent pas revenir ! Quand on a grandi dans un
kibboutz, on y reste attaché toute sa vie.”
Ajoutez à cet attachement sentimental la possibilité de construire sa propre
maison sans avoir à payer le terrain, et vous obtenez la combinaison gagnante.
Seuls certains kibboutzim, comme Maalé Hahamisha, près de Jérusalem, qui a vu
la quasi-intégralité de ses enfants revenir, réclament tout de même un paiement
pour la terre, mais les termes de l’achat sont beaucoup plus simples qu’en
ville et l’on peut étaler le paiement sur de nombreuses années. En outre, le
terrain est vendu bien au-dessous de sa véritable valeur.
Le collectif a du bon
Pour Meir, il est
clair qu’au bout du compte, tous les kibboutzim - même les quelque 60
irréductibles qui ont conservé leur structure socialiste - succomberont aux
sirènes du nouveau système. Et il n’y aura pas de retour en arrière. Meir ne
doute pas non plus que ses deux aînés reviendront à Kvoutzat Shiller après
leurs études à l’université de Beersheva.
Même s’il n’y a plus le même attachement aux valeurs socialistes qu’il y a un
siècle, les membres du kibboutz qui reviennent s’identifient encore au concept
de responsabilité mutuelle et veulent transmettre à leurs enfants ces idéaux
qu’on leur a légués.
“Sans les changements effectués, nous, les grands-parents, nous nous
retrouverions seuls ici aujourd’hui”, affirme Lili Sucharczuk, 61 ans, membre
de Carmia dont la fille est revenue s’installer au kibboutz avec ses trois
enfants, tandis que son fils vit à Nes Tziona.
Si la salle à manger collective existe toujours (elle sert surtout au déjeuner
des enfants après l’école et aux retraités), la plupart des résidents prennent
leurs repas chez eux. Mais la blanchisserie commune, elle, reste attrayante
pour beaucoup de familles.
Timor garde un souvenir attendri de sa petite enfance dans la maison collective
du kibboutz. Cependant, ses enfants à lui dorment sous le toit familial, chacun
dans sa chambre.
“La décision de revenir au kibboutz n’a pas été évidente au départ”, explique
Moran Timor, assise dans l’un des canapés de cuir de sa vaste salle de séjour.
“Mais comme Dorothy dans Le Magicien d’Oz, plus nous y réfléchissions, plus
nous comprenions que ce que nous étions allés chercher ailleurs nous attendait
à la maison.” Et même les attaques de roquettes répétées en provenance de Gaza
ne les ont pas fait changer d’avis.
“Il était important pour nous d’élever les enfants dans une structure fondée
sur la responsabilité mutuelle”, explique-t-elle.
“Quand nous étions jeunes, nous manifestions pour la justice sociale, comme
cela s’est fait l’été dernier. Mais en réalité, on n’est pas en mesure de
changer quoi que ce soit, on n’a pas assez d’influence. Au kibboutz, en
revanche, on peut. Ce que j’aime vraiment, ce qui est central pour moi, c’est
ce sentiment de responsabilité que l’on a vis-à-vis de toutes les familles qui
vivent ici, cette aide que nous apportons par exemple aux personnes âgées et le
respect que nous leur témoignons. C’est ça, la responsabilité mutuelle, le
souci de toutes ces familles avec lesquelles nous avons décidé de vivre. C’est
le message que nous faisons passer à nos enfants, ce que nous considérons être
l’une des choses importantes de la vie. C’est très significatif : nous ne
formons pas une société où chacun vit séparé des autres.”
Le kibboutz : un mode de vie !
Pour Ori
Margalit, secrétaire de Ramat Hakovesh et coordinatrice du Nouveau Forum des
Kibboutzim, le plus dur sera de conserver ce sens d’une responsabilité
mutuelle, afin d’empêcher les kibboutzim de devenir de simples cités-dortoirs
d’un nouveau genre.
A l’extérieur, la société change, fait observer Margalit. Les gens du kibboutz
paient leurs impôts nationaux comme tout le monde, mais des taxes internes
viennent s’y ajouter. La question est de savoir combien de temps ils
accepteront de s’en acquitter pour alimenter cette responsabilité mutuelle des
uns envers les autres. Pour vivre en communauté, il doit y avoir un soutien et
un travail communautaires. Sinon, nous nous retrouverons avec un village communautaire comme un autre, ce
qui n’est pas mal, mais ce n’est pas le kibboutz.”
Pour les anciens de Carmia, Sarah, 83 ans, et Shlomo Barad, 85 ans, arrivés de
Tunisie avec leurs idéaux il y a plus de 60 ans, la rémission économique du
kibboutz a donné beaucoup d’espoir dans l’avenir de cette institution à
laquelle ils ont consacré leur vie. Sur leurs trois enfants, tous mariés, deux
sont installés dans un autre kibboutz, tandis que le troisième vit à Rehovot.
“Le kibboutz est un mode de vie et nous y avons apporté notre contribution dans
la mesure de nos moyens”, pointe Sarah, dans le salon du deux-pièces qu’elle a
partagé avec son mari durant la majeure partie de leur vie commune. “Nous
vivons au kibboutz depuis plus de 63 ans, alors bien sûr que nous sommes
optimistes pour l’avenir !”