Le rapport du
contrôleur d’Etat Micha Lindenstrauss a été rendu public mercredi 14 juin. Il
revient sur une chronique de décisions prises à la va-vite au bureau du Premier
ministre, en particulier lors de la crise du Mavi Marmara, alors que de
nombreux élus avaient pourtant compris le sérieux de la situation.
Rappel des faits : une flotte de 6 navires tente de rallier Gaza, le 31 mai
2010, pour briser l’embargo imposé par Israël sur la bande côtière contrôlée par
le Hamas. A bord, près de 600 passagers. Derrière l’initiative se trouve un
groupe affilié au Hamas qui se fait passer pour humanitaire, le IHH. Alors que
la flottille s’approche de la côte, l’armée israélienne lance l’assaut. Bilan :
de sévères violences, 9 morts et 55 blessés parmi les passagers. L’incident
endommage gravement les relations entre Jérusalem et Ankara et entraîne une
vague de condamnations internationales à l’encontre de l’Etat juif. A n’en pas
douter, un échec.
Pourtant, dans sa réaction officielle, le Premier ministre Binyamin Netanyahou
semble rejeter les conclusions du rapport. “Les citoyens israéliens bénéficient
d’un niveau de sécurité qu’ils n’ont pas connu depuis des années”, peut-on lire
sur le communiqué. En d’autres termes, oubliez les nombreuses critiques de
Lindenstrauss : les préparations boîteuses, le manque de coordination, les
prises de décisions dominées par l’establishment militaire, l’absence de
contribution du Conseil national de sécurité, dont c’est pourtant le rôle, sur
des questionsclés...
Les résultats, voilà ce qui compte. Et le communiqué de continuer : le calme
sécuritaire n’est pas arrivé de lui-même. Il est “la conséquence directe d’une
gestion et d’une politique responsables et déterminées”.
Une ligne de défense reprise en boucle par le Premier ministre et son ministre
de la Défense, Ehoud Barak, à chaque fois qu’ils sont attaqués sur leur mode
opératoire - que ce soit par le contrôleur de l’Etat, ou les anciens directeurs
du Mossad et du Shin Bet.
Mais le rapport Lindenstrauss est explicite : les participants aux réunions du
cabinet restreint de sécurité n’étaient pas tous satisfaits de leur teneur.
Concernant le Mavi Marmara, certains, comme le ministre des Affaires
stratégiques Moshé Yaalon, s’étaient même plaints de leur caractère non
exhaustif.
Le rapport publié mercredi traite en particulier de la mise en oeuvre (ou non)
de la loi de 2008 créant un Conseil national de sécurité, des décisions qui ont
mené à l’abordage du Mavi Marmara et de la gestion en matière de communication
officielle de l’incident. Une lecture difficile, et pas seulement parce qu’il
s’agit de 153 pages d’une prose sèche, bureaucratique et répétitive.
Alors que la nation devra bientôt prendre des décisions cruciales concernant
l’Iran, la sécurité nationale et la politique étrangère sont en effet dépeintes
comme dominées par l’establishment militaire, le travail de préparation en
amont, bâclé, et les informations compartimentées et centralisées par l’armée.
Centralisation et désorganisation
Connaissez-vous
Yonathan Locker ? Vous devriez, car si le rapport dit vrai, l’homme, attaché
militaire du Premier ministre, est parmi les plus influents du pays. Normalement, c’est le directeur du Conseil national de sécurité qui doit servir
de conseiller à la sécurité pour le chef du gouvernement. Or, c’est bien Locker
qui a joué ce rôle auprès de Netanyahou. Deux problèmes posés par cette
irrégularité : primo, l’attaché militaire ne dispose pas du personnel
nécessaire, ni de l’expertise pour coordonner les réunions du Premier ministre
en matière de sécurité et deuzio, il fait lui-même partie de l’establishment.
Ainsi, de préparations en réunions, d’informations classées en hiérarchisation
des priorités, seul le point de vue de l’armée est représenté. Lindenstrauss
conclut donc à juste titre que ce dispositif n’est pas sain et même contraire à
la loi, ce que Netanyahou a laissé faire.
Au menu des défaillances, notamment : le Premier ministre a surtout évoqué la
question du Mavi Marmara avec un groupe de sept ministres, appelé le “septete”,
qui ne comporte pourtant pas tous les élus concernés par le sujet, comme les
ministres de la Justice ou de la Sécurité publique. Le Conseil national de
sécurité, bien que conscient de la gravité du problème, n’a pas été
officiellement chargé par Netanyahou de travailler sur le sujet. Enfin, et
probablement pire que tout, il apparaît que Tsahal n’avait pas élaboré de
stratégie à suivre en cas de riposte violente de la part de la flottille.
On l’a vu, Netanyahou répond à ces critiques en faisant valoir son bilan. Sauf
que dans le cas du Mavi Marmara, il est loin d’être irréprochable. Ce à quoi le
Premier ministre a rétorqué que la flottille posait un problème particulier et
que même le contrôleur d’Etat s’est dit peu convaincu d’une issue différente en
cas de meilleure préparation. En clair, Netanyahou ne fait pas grand cas du
protocole. Or, ce dernier est vital. Une bonne procédure ne garantit certes pas
le succès, mais elle limite les probabilités d’un échec. Ce qui n’a pas été respecté en ce jour de mai 2010.
Le rapport de mercredi est à restituer dans son contexte. Celui d’un grand nombre de commissions et de rapports enquêtant sur des
événements passés. Ce qui rend la lecture de celui-ci d’autant plus frustrante,
car il fait de nombreuses fois écho aux conclusions de la Commission de
Winograd en 2008 qui avait critiqué l’organisation en amont et durant la
seconde guerre du Liban en 2006, puis du rapport Lipkin-Shahak, qui
recommandait essentiellement de renforcer le Conseil national de sécurité, ce
qui a été fait, légalement du moins, en 2008.
Ne pas renouveler les erreurs du passé
Dire que rien n’a
changé serait injuste. Ce n’est pas le cas. Le Conseil est malgré tout bien
plus actif qu’au moment de la guerre du Liban, ou encore lorsque Netanyahou et
son conseiller à la politique étrangère de l’époque, Ouzi Arad, en proposent
l’idée, en 1999. Arad, qui a été renvoyé de ses fonctions de directeur du
Conseil en 2011, a tenté de se mesurer à l’attaché militaire du Premier
ministre durant ses deux années de mandat.
Le Contrôleur d’Etat lui donne raison, affirmant sans équivoque que c’est le
Conseil national à la sécurité qui doit coordonner, préparer et assister aux
réunions principales sur les questions de sécurité. Les choses se sont passées
autrement depuis des années, et on peut comprendre que l’armée n’ait pas envie
d’abandonner ses prérogatives. Mais Lindenstrauss de conclure que le changement
s’avère nécessaire et doit, le cas échéant, être mené de force par le Premier
ministre. Autrement, le drame du Mavi Marmara restera “une métaphore” de
l’organisation au sommet de l’Etat. Et pas des plus flatteuses.