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Caroline à Vichy

By ROBERT SPIRA
07/18/2012 16:51
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La matinée du 16 juillet, nous l’avons passée en famille, ma soeur Annie, 15 ans, mon frère Max, 10 ans, moi 5 ans, Caroline, bien sûr, et notre maman, dans l’appartement du 37, rue Grenetta...

Sarah Kornfeld et ses 3 enfants Simon, Anna, Hélèn
Sarah Kornfeld et ses 3 enfants Simon, Anna, Hélèn Photo: Avec son aimable autorisation


Juste après les années d’après-guerre, j’avais 8-9 ans. Souvent, on évoquait la rafle. Aucun doute pour moi, la rafle avait eu lieu un 24 février 1943 dans un petit village près de Châteauroux. Ce jour où deux uniformes français étaient venus m’enlever mon Papa. Je m’en souviens très bien, je suis le dernier de ses trois enfants qu’il a embrassés. Pour lui ce sera Nixon, Gurs, Drancy. Cela aurait dû être Auschwitz, mais ce fut Maidanek...


Vous voulez savoir pourquoi ? Le responsable du convoi 51 du 6 mars 1943, celui de mon Papa, reçoit un télex en provenance d’Eichmann : “Par suite d’encombrement à Auschwitz, poursuivez jusqu’à Maidanek.”


Encombrement, encombrement, ce mot dépasse en signification ce qu’un être normal peut accepter.


“Demandez à votre concierge” 


16 juillet 1942, il fait chaud et lourd sur Paris. La matinée du 16 juillet, nous l’avons passée en famille, ma soeur Annie, 15 ans, mon frère Max, 10 ans, moi, 5 ans, Caroline, bien sûr, et notre Maman, dans l’appartement du 37, rue Grenetta, dans le 2e arrondissement de Paris. Papa s’était absenté dès le matin, pour son atelier de mécanique, un travail urgent à terminer.


Midi. Coup de sonnette. Ma soeur ouvre : sur le palier, un homme seul, d’une main, tient son chapeau, de l’autre sa carte de policier.


- Madame Spira ? J’ai un ordre de la préfecture de police qui m’ordonne de vous emmener, vous, votre mari et vos enfants.


- Mais... mon mari est absent.


Le policier ne cherche même pas à vérifier les dires de ma mère. Il reste dans le vestibule, réfléchit un instant, semble presque soulagé.


- Faites revenir votre mari, je reviendrai vous rechercher à 5 heures, d’ici là préparez quelques affaires pour deux jours.


Par chance, un voisin possède le téléphone.


C’est le patron du café situé juste à côté de l’atelier de mon père qui a pu lui transmettre le message de ma mère.


5 heures précises, nouveau coup de sonnette. Est-ce le même policier ? Je ne peux le préciser, je me souviens que Maman lui a servi un petit verre de schnaps - Bon maintenant, il faut y aller.


Embarras des Spira. Nous avons bien préparé une petite valise avec des affaires de toilettes, mais que devons-nous faire de Caroline ? Caroline, notre compagne de jeux, notre confidente, celle à qui nous racontons tous nos secrets. Caroline, cette magnifique poule que maman a ramenée de la campagne il y a environ deux ans et a installée sur notre minuscule balcon en s’imaginant que de temps en temps nous pourrions déguster, denrées rarissimes à l’époque, un oeuf tout neuf... Manque de coq à l’époque dans Paris ? Je ne me souviens pas d’avoir mangé un seul oeuf, mais ce dont je me souviens, c’est de notre amour pour Caroline, normal, deux ans de cohabitation enfant/animal.

- Et notre poule, on peut l’emmener ? Le policier se gratte la tête, Caroline ne figure pas sur sa liste.


- En descendant, quand vous remettrez les clés de l’appartement à votre concierge, demandez-lui gentiment si elle peut garder votre poule.


Madame Laridon accepte bien volontiers et ne semble pas étonnée de nous voir emmenés. Tristesse des petits Spira de se séparer de Caroline, même si ce n’est que pour deux jours, comme nous l’affirme le policier pour nous consoler.


Un petit garçon très mignon


L’orage n’arrive pas à éclater, les rues sont presque vides, normal pour un lendemain de fête pas comme les autres.


Papa et le policier marchent devant et sont en plein désaccord. Papa est Citroeniste et défend l’avance technique de sa Rosalie à moteur flottant, le policier ne jure que par sa Renault, jamais en panne elle ! Derrière eux, comme d’habitude, Max et Annie se disputent, moi, je marche doucement en tenant la main de Maman.


20 minutes plus tard, nous arrivons rue Dussoubs, devant une école maternelle.

L’orage éclate, il pleut à verse quand nous pénétrons en courant dans l’école, sans même remarquer l’autobus garé au coin de la rue.


Notre policier accompagnateur nous abandonne.


- Au revoir les enfants, à bientôt.


-----


A mes yeux, le préau me semble immense.


A part nous et les 5 policiers en civils siégeant derrière leur petite table, le préau est vide. Posée sur chaque table, une petite boîte en bois rectangulaire, chaque boîte contient une partie du fichier juif.


Après-guerre quand ma mère me répétait si souvent cette phrase : “En juillet 1942, tu nous as sauvé la vie...”, je commence à la croire. Je vais peut-être vous étonner mais en 1942, je suis un petit garçon très mignon.


Pourquoi mes parents se dirigent-ils vers la table de gauche ? Pourquoi le policier derrière sa table me regarde si fixement ? Maman a toujours pensé que cet homme devait avoir un enfant du même âge que moi. Et lui devait savoir où l’on conduisait les Juifs et peutêtre même savoir ce que l’on faisait des Juifs.


Rapide coup d’oeil sur les deux autres enfants.


- Votre nom ?


- Spira


- Spira, Spira, Spira...


Une fiche sort de la boîte, nouveau regard sur l’adorable petit garçon, moi. Le ton change, il ne parle plus, il gueule, et il gueule très fort ! - Tous pareils ! Convoqués à 1 heure, vous arrivez à 6 heures ! Vous croyez que l’on a que ça à faire ? A vous attendre ? Moi je suis là depuis 5 heures du matin ! La voix est de plus en plus menaçante...

- Allez, foutez-moi le camp, vite, et la prochaine fois, essayez d’arriver à l’heure ! Quelle humiliation pour mes parents devant leurs enfants.


- Pardon Monsieur, excusez-nous Monsieur...


Un peu honteux, nous nous dirigeons vers la sortie. En silence, les 5 policiers nous regardent partir. L’orage a cessé. En sortant de l’école, nous remarquons l’autobus qui semble en attente.


Dernier jeu de paumes à six mains


C’est ma soeur Annie qui a poussé le cri : elle vient de reconnaître dans l’autobus sa camarade de classe, sa meilleure amie, Paulette Ravitzki, qui joue une partie de jeux des 7 familles, avec sa soeur Yvette, la petite fiancée de mon frère, et leur petit frère André, mon meilleur copain.


A trois mètres de l’autobus, un gardien de la paix en pèlerine se roule tranquillement une cigarette. Il nous faut taper sur la vitre embuée pour que les trois enfants Ravitzki s’aperçoivent de notre présence.


Ils nous parlent, mais de cette saloperie d’autobus aucun son ne nous parvient.

C’est Max le premier qui va trouver ce moyen de communiquer : la paume de sa main contre la vitre du bus se met à jouer les essuie-glaces. A l’intérieur de l’autobus, Yvette a compris, sa main se clone sur celle de mon frère, aussitôt nous l’imitons, six paires de mains s’amusent à ce jeu de paumes, maudite glace qui sépare de si bons amis.

Tout a une fin, à la demande de nos parents, nous devons nous séparer des petits Ravitzki.

- Allons, vous irez jouer chez vos amis jeudi prochain, ou bien eux viendront à la maison, je verrai avec leur maman.


Au coin de la rue Réaumur se trouvait un café Dupont : “Chez Dupont tout est bon”.

Les cafés Dupont, comme Vuitton, comme le café de la Paix place de l’Opéra, seront parmi les premiers établissements, avant même l’ordonnance de Vichy, à accrocher ce petit panneau “Interdit aux juifs”. Lissac, lui, c’était : “Lissac n’est pas Isaac”.

Journée des paradoxes, c’est à la terrasse de ce “Dupont tout est bon” que j’ai bu ma dernière grenadine avec toute ma famille réunie. Maintenant il nous faut rentrer à la maison.

- Bonjour Madame Laridon, nous venons récupérer notre poule.


Est-ce notre concierge ou une statue de sel. Son beau-frère, planton à la préfecture de police, lui avait bien expliqué ce que l’on faisait des Juifs. Elle se retourne, soulève le couvercle de sa “cocotte en fonte’’ : “Prenezlà, elle est à vous”. Caroline, notre poule chérie réduite en petits morceaux baignant dans sa sauce.

Comment aurions-nous pu la manger. Ce soir-là, trois gros chagrins d’enfants chez les Spira.


-----


Par précaution, 15 jours après la fin tragique de Caroline, nous passons en zone libre.

Laval aime beaucoup les enfants, surtout les enfants juifs. A sa demande, les enfants juifs iront rejoindre leurs parents.


11 novembre 1942, le convoi de 45 déportés de Drancy vers Auschwitz : 745 Juifs, dont 106 enfants de moins de 16 ans. Parmi eux, Paulette Ravitski, 14 ans, sa soeur Yvette, 12 ans, leur petit frère André, 8 ans, gazés deux heures après leur arrivée. Ils rejoindront en fumée leurs parents Indel et Migua Ravitzki, dans ce ciel maudit de Pologne resté mystérieusement muet.


Arrêtés le 16 juillet 1942, ils resteront trois jours au Vel’ d'Hiv puis seront déportés le 20 juillet à Pithiviers. Sarah Kornfeld est séparée de ses enfants le 2 août puis déportée par le convoi 14. Elles est assassinée le 24 septembre, à l’âge de 38 ans.

Les enfants seront transférés à Drancy le 25 août 1942 et déportés vers Auschwitz le 28 août par le convoi 25. Simon 3 ans, Anna 6 ans, Hélène 8 ans.


Sarah Balsam Kornfeld était la tante de Shlomo Balsam, aujourd'hui directeur d’Aloumim, l’Association des enfants cachés pendant la Shoah.


Discours prononcé lors de la commémoration des 70 ans du Vel’ d’Hiv’ à Yad Vashem le 16 juillet 2012.
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