Les forces israéliennes longent le canal de Suez.
En réaction, le commandant de la marine soviétique, l’amiral Sergueï Gorchkov,
ordonne à l’escadron méditerranéen de former une troupe d’infanterie navale
composée de volontaires. Elle doit être déployée à Port-Saïd, à l’embouchure du
canal, pour une démonstration de soutien envers l’Egypte. Et, en cas de besoin,
défendre la ville portuaire où les navires russes ont l’habitude de jeter
l’ancre. Cette initiative table sur une réticence israélienne à attaquer des
forces soviétiques (Jérusalem a en effet envisagé d’entrer à Port-Saïd à un
moment donné).
Sur le front russo-américain, la pire confrontation a lieu après la fin des
combats sur terre, alors que la Troisième armée égyptienne est encerclée par
les forces israéliennes dans le désert du Sinaï. Répondant aux appels de
Sadate, Brejnev prévient Washington : si le siège des troupes égyptiennes n’est
pas levé, il envisagera une intervention unilatérale. Le jour même, des navires
soviétiques qui transportent vraisemblablement les forces volontaires, arrivent
à Port-Saïd. “Il semblerait que nous allons sauver Port-Saïd des Israéliens”,
note Semenov dans son carnet de bord. En URSS, plusieurs divisions aériennes
sont en état d’alerte. Selon les informations de la CIA, les livraisons d’armes
russes par cargo, en direction de l’Egypte et de la Syrie, cessent abruptement
ce matin-là. Ce qui pourrait signifier que l’arsenal est désormais dispatché
sur d’autres troupes.
La tension atteint son apogée à Washington, lorsqu’au terme d’une réunion qui
dure toute la nuit avec la Maison Blanche, le Pentagone lance Defcon 3 - le
plus au niveau d’alerte militaire en temps de paix - au plan mondial. C’est une
réponse à l’avertissement de Brejnev.
Une division aérienne est prête à partir pour le Proche Orient et plus de 50
bombardiers stratégiques B-52 sont rappelés de Guam en direction des Etats-
Unis. L’amiral Murphy apprend que le John. F Kennedy entrera en Méditerranée et
reçoit l’autorisation de faire amarrer le Roosevelt près de l’Independence au
large de la Crète. Murphy les maintient à environ 150 kilomètres de distance
l’un de l’autre, assez proches pour se porter mutuellement assistance, mais
assez loin pour être capables de déterminer lequel des deux est visé par les
missiles soviétiques. Un bâtiment transportant les marins rejoint les deux
transporteurs au sud de la Crète, près de la zone de conflit.
Israël veut en découdre avec l’Egypte
L’escadron soviétique est maintenant fort
de 97 vaisseaux, dont 23 sous-marins. La Sixième flotte est passée à 60
navires, dont 9 sous-marins. Murphy estime que si les Russes attaquent en
premier, ils tireront 40 missiles et 250 torpilles. Les “commères” soviétiques
incluent désormais en première ligne des bateaux lance-missiles et des navires
capables de guider à mi-chemin des projectiles tirés au lieu.
Pour les deux camps, si la guerre semble tout à coup imminente, il n’y a plus
d’autre choix que de lancer une attaque préventive totale afin de survivre.
Le 30 octobre, Semenov note dans son journal que les missiles de la flotte
seraient dirigés vers 5 cibles américaines, seulement en cas d’une première
offensive : les trois porte-avions et les deux porte-hélicoptères. “Toutes les autres
cibles sont secondaires. Tout le monde attend un signal. La tension a atteint
son apogée”. Quelques missiles devaient être conservés pour les vaisseaux
transportant les sous-marins.
Murphy écrit de son côté que les deux flottes “stationnent dans les eaux à
proximité l’une de l’autre tandis que le scénario pour une guerre maritime, qui
paraissait jusqu’à présent impossible, est désormais établi”.
Le destin de la Troisième armée assiégée devient lié, sans que personne en
Israël ou en Egypte ne le sache, au sort des deux superpuissances qui
s’affrontent en mer pour des raisons qui leur sont propres.
Moscou, dont la crédibilité est en jeu, est prête à tout pour éviter à ses
clients l’humiliation d’une capitulation.
Pour Israël, le siège des forces égyptiennes est un carburant psychologique, un
besoin désespéré de réaffirmer son pouvoir après l’une des plus sévères
épreuves de son histoire. L’Etat hébreu n’a donc que peu envie de se plier à la
demande américaine de ne pas détruire la Troisième armée ou la forcer à se
rendre.
Le ministre de la Défense Moshé Dayan se dit néanmoins prêt à la laisser battre
en retraite, mais sans ses armes, et ses officiers qui pourraient être échangés
contre les prisonniers de guerre israéliens. A la réflexion, il est même
d’accord pour laisser l’armée plier bagage avec son arsenal, tant qu’elle
abandonne les implantations conquises dans le Sinaï, en signe de défaite.
Les jours passent et les réserves d’eau égyptiennes diminuent.
Un haut gradé du département de la Défense américain s’en prend sèchement à
l’attaché militaire israélien de Washington, le général Motta Gour : “J’espère
que vous savez que vous êtes en train de jouer avec une confrontation des
superpuissances”.
Jeux de pouvoir
En fin de compte, l’emprisonnement de la Troisième armée
s’avère être un cadeau pour la diplomatie américaine.
Car Sadate, prêt à tout pour éviter la capitulation ou l’annihilation de ses
troupes, se trouve soudain sous la coupe des Américains. La Seconde armée tient
toujours le coup dans au nord du canal de Suez. Mais le général de division
israélien, Avraham Adan, est certain de pouvoir écraser la Troisième armée en
une seule nuit de combats.
Le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger exploite habilement la situation
pour préserver la Troisième armée et l’honneur de l’Egypte. Et permet ainsi le
dialogue entre les belligérants, ce qu’un Caire vaincu aurait pu rejeter.
Kissinger ouvre également la voie au remplacement de l’influence soviétique en
Egypte par celle de l’Amérique. Il convoque l’ambassadeur israélien Simha
Dinitz dans son bureau à minuit pour lui signifier que la destruction de la
Troisième armée “n’est pas une option envisageable”. Le diplomate met en garde,
au nom du président Nixon, qu’à moins qu’un convoi d’eau et de nourriture vers
l’armée encerclée ne soit autorisé, les Etats-Unis soutiendront la demande de
l’ONU pour un repli israélien. Et d’exiger une réponse à 8h du matin le
lendemain.
Quelques heures avant la fin de l’ultimatum, un message arrive du Caire,
adressé à la chef du gouvernement, Golda Méir. L’élue avait proposé une
rencontre entre officiers israéliens et égyptiens pour discuter du sort de la
Troisième armée et d’un échange de prisonniers. En retour, les Egyptiens
demandent un cessez-le-feu complet et le transfert immédiat d’une aide non
militaire, en particulier de l’eau, aux troupes. Méir accepte les deux
conditions.
Alors que le cessez-le-feu prend effet, la Sixième flotte et l’escadron
méditerranéen se désengagent lentement des côtes et disparaissent à l’horizon.
Sur terre, les belligérants ne remarquent quasiment pas les navires qui en sont
presque arrivés à la guerre pour eux.