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Paroles du sud…

By OLIVIA COHEN
11/29/2012 02:20
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Lendemain de la trêve : donner la parole au sud, fort et vulnérable

Campement de fortune dans le "miklat" d’Eli…
Campement de fortune dans le "miklat" d’Eli… Photo: Eli Shitrit


Avril 2011 : première roquette interceptée par "Dôme de fer", déployé quelques semaines plus tôt sur l’Etat d’Israël. Le missile visait le sud du pays. Mais le sud, c’est quoi ? Sderot, 3,7 km ; Bror Hayil, 7 km ; Ashkelon, 14,5 km ; Ashdod, 30,7 km ; Beer Sheva, 39,7 km. Ces distances séparent les villes israéliennes de Gaza City. Une réalité géographique, lourde de répercussions sur la vie quotidienne.


Les habitants du sud sortent d’une semaine de guerre : une semaine vécue au rythme de l’opération "Pilier de défense". Pourtant, aux dires de la population, cette hygiène de vie ne date pas d’hier. "Depuis 12 ans, nous vivons sous la menace des roquettes, il faut que ça cesse de toute urgence", déclarait le 11 novembre dernier David Bouskila, maire de Sdérot. Ces pluies de missiles maintiennent plus d’un million de citoyens dans un état constant de psychose et d’angoisse. Mais malgré les alertes à répétition, la vie continue, vaille que vaille. Avant la trêve, il n’y avait pas foule dans les rues, mais les écoles accueillaient leurs élèves et les magasins leurs clients. "La routine à Sdérot, ce sont les tirs de roquettes. Je ne vais pas fermer à chaque nouveau round de violences entre Gaza et Israël", raconte Yossi Peretz, 32 ans, patron d’un café dans le centre-ville. "Bibi, que fais-tu ?" demande le sud à son gouvernement.


Mercredi 21 novembre, 20h : la trêve est proclamée après huit jours de combats. Dans les jours qui suivent, les habitants à peine remis livrent leurs impressions, à chaud. Pauline Marchand est directrice du Centre Culturel français à Beer Sheva. Résidente d’adoption, elle occupe le poste depuis deux ans et passera le relais en janvier prochain. D’emblée, la jeune femme fait une remise au point : "La journée d’avant l’assassinat d’Ahmad Jaabari, il y a eu beaucoup de roquettes tirées sur Beer Sheva. Je travaillais ce jour-là, je suis descendue plusieurs fois aux abris. Une fois l’annonce de la mort de Jaabari diffusée, tout le monde pensait qu’il avait été tué sans prévenir, par surprise, presque sans raison. Mais non ! La raison, c’est que nous étions mitraillés depuis samedi 10 novembre." Quand elle évoque la semaine écoulée, Pauline ne peut s’empêcher de remonter plus loin dans le passé : "Je suis arrivée en Israël pour prendre mes fonctions, ça faisait deux ans que la situation du sud était stable. 15 jours après mon arrivée, des tirs de roquettes ont repris. J’habitais avec des Israéliens. Lors de la première alerte, on pensait à un entraînement. Puis on a entendu la roquette tomber. Ma colocataire s’est mise à pleurer. J’avais l’impression d’être dans un film, mais j’ai compris. Les tirs ont cessé mais sont revenus, de temps à autre. Sur deux ans, ce n’est pas arrivé souvent mais plusieurs fois tout de même. Ce coup-ci, les événements ont pris une ampleur médiatique considérable. A cause de cela, peut-être a-t-on pu penser que c’était pire que d’habitude. Mais je n’ai pas trouvé ça différent des autres fois. J’ai eu peur bien sûr, mais pas plus qu’à l’ordinaire. Et par ailleurs, j’ai eu de la chance : je n’ai pas eu à subir la semaine entière car j’ai dû partir à l’étranger pendant 3 jours. J’ai vécu la première nuit, du 14 au 15, où ça n’a pas arrêté. Je suis partie le lendemain pour un déplacement professionnel et je suis rentrée lundi 19. Lundi et mardi matin, les tirs étaient nourris. Dans la journée de mardi, ça s’est un peu calmé suite aux rumeurs de trêve. Puis le soir, ça a repris. Je me trouvais, à ce moment-là, dans la vieille ville de Beer Sheva, où il n’y a pas de "miklat". Sur le coup, ça fait peur, c’est très éprouvant. L’autre fois où je n’avais pas d’abri à proximité, j’étais en bord de route. J’ai dû m’allonger sur le sol, face contre terre et les mains sur la tête. Ça aussi, c’était flippant. Je me disais : qu’est-ce que je fous là ?"


Pendant "Pilier de défense", Pauline a eu droit à 3 jours de répit en Europe. Mais dès son retour, la réalité reprend le dessus : "Quand je suis rentrée d’Allemagne, j’étais un peu déconnectée. Regagner le sud n’allait pas de soi. J’ai eu des avis contradictoires. Certains me conseillaient de rester éloignée, d’autres m’assuraient que je ne risquais rien. J’ai pris ma décision seule : c’était purement matériel, je voulais rentrer chez moi, changer de vêtements… Et puis tous mes amis sont dans le sud… Que vous le vouliez ou non, la vie vous force à continuer, parfois ! Mais c’est sûr, si je n’avais pas eu de "miklat" à côté de ma maison, je ne serais pas revenue. Autre choc : pendant mon séjour à l’étranger, mon colocataire a été appelé par l’armée en tant que réserviste. D’un coup, cette guerre m’est devenue beaucoup plus personnelle. Quant à mes collègues israéliens, ils n’avaient pas envie de partir. Quitter sa maison, s’éloigner de son quotidien, ce n’est pas forcément facile et je comprends qu’on veuille rester envers et contre tout." Pauline touche un point sensible : tous les bâtiments ne sont pas pourvus d’abris. Les constructions modernes en sont dotées, pas les bâtisses anciennes.


En deux ans, Pauline n’a jamais craqué : son statut d’étrangère la protège. "Je n’ai jamais été confrontée à ça dans ma vie, donc j’ai pu garder un certain recul par rapport à la situation, même si j’étais immergée dedans. J’ai peur sur le coup mais je sais passer outre. Car ce n’est pas mon pays et je ne suis pas juive. Une chose qui m’a aidée à réaliser l’ampleur que les événements ont pu prendre : ma famille et mes amis m’ont téléphoné de France à plusieurs reprises, ils étaient morts d’inquiétude. Ils m’ont parfois appelée pendant des alertes mais je me suis efforcée de les rassurer, en leur certifiant que les consignes de sécurité étaient respectées. D’ailleurs, ce qui m’a frappée, c’est de voir à quel point les gens ici dédramatisent par l’humour, même noir : c’est incroyable de voir ces gens sourire d’être encore en vie ! C’est leur façon à eux de réagir."


Vertus farouchement développées dans ce coin d’Israël : l’instinct de survie et, au-delà, la volonté d’aller de l’avant. Les familles, surtout, n’ont pas le choix. Eli Shitrit, informaticien de 34 ans, a deux fils, âgés de 9 et 6 ans. Eli fait partie de ces habitants dont parlent Pauline, ceux qui ne veulent pas déserter : "Je suis né à Beer Sheva, j’y ai vécu les 34 années de ma vie. J’aime ma ville. Ma famille, mes amis sont ici. Beer Sheva est ma maison." Quand la situation dégénère, Eli décide d’envoyer sa femme et ses fils dans le nord, à Kiryat Shmona, où vivent des membres de la famille. Une chance que tous les habitants n’ont pas. Eli, lui, reste seul à Beer Sheva. Pour son travail. "La situation a été particulièrement difficile au début des affrontements. A tel point que, pour la première fois de ma vie, j’ai dû acheter un lit que j’ai installé dans notre "miklat" pour y faire dormir mes enfants. Ils étaient effrayés. Ils sont jeunes et tout cela est nouveau pour eux. J’ai dû leur expliquer ce qui se passait et leur assurer que rien de mal ne leur arriverait. Mais même depuis la trêve, depuis leur retour à la maison, ils continuent de dormir dans l’abri."


Comment un père parvient-il à expliquer la guerre à son enfant ? Eli le reconnaît : "Ce n’est pas évident… Ils sont trop jeunes pour suivre tous les événements à la télévision mais ils veulent savoir. ‘Pourquoi ?’, demandent-ils sans cesse. Ce ne sont plus des bébés. J’ai essayé d’expliquer comme j’ai pu, de parler des Palestiniens, de Gaza… J’ai essayé. Je crois qu’ils ont compris. Chaque jour qui passe, depuis la trêve, ils sont de moins en moins apeurés. J’espère que ce soir [vendredi 23 novembre], ils dormiront dans leurs chambres. Jusqu’à hier, jeudi, je ne voulais pas les envoyer à l’école. Ils y sont allés ce matin. Ça leur a fait du bien." Le premier souci d’Eli : la sécurité de ses enfants, évidemment. "La dernière fois que la situation a été explosive, c’était il y a 3 ans, pendant ‘Plomb durci’, en 2009. Les enfants étaient petits donc ils ne posaient pas de questions." Quand on l’interroge sur son propre état d’esprit, Eli semble éprouver de la lassitude : "Tout au long de la semaine, je n’ai pas eu peur. Car cela fait de nombreuses années que nous sommes confrontés à cet état de fait, qui est un frein terrible pour le développement économique de la région. On ne peut pas travailler dans ces conditions. La guerre affecte profondément nos vies ! Le plus dur, ce sont les alertes, la nuit, toutes les heures… Entendre le vacarme assourdissant que produisent les explosions de missiles, c’est dur et exténuant…"


Eli éprouve-t-il de la colère ? "Pas de colère, plutôt de la déception face à mon gouvernement. Le Hamas, je ne me fais pas d’illusion sur leur compte. Mais concernant nos dirigeants, je suis désabusé. A mon avis, cette trêve ne va pas durer. On ne peut pas faire confiance au Hamas. Cette trêve leur est profitable, le temps de rassembler leurs forces et leurs armes, à nouveau. Ils prétendent avoir remporté une victoire ? C’est chaque fois la même chose. Ils veulent apparaître en vainqueur aux yeux de leur peuple. Mais je ne suis pas sûre de savoir où se trouve le vainqueur, s’il y en a un… Je veux la paix, tout le monde veut la paix, j’aimerais que mes enfants n’aient pas l’obligation de se battre dans les rangs de Tsahal. Mais je vis dans un pays en guerre depuis ma naissance et je n’y crois plus… Aussi longtemps que des organisations terroristes séviront dans la région, nous n’obtiendrons pas la paix. J’aimerais que ce soit possible mais ça n’arrivera jamais." Verdict sans appel : "Pas de paix, ou dans une autre vie, peut-être…", termine Eli, non sans une note d’humour.


Plus proche de la frontière, se situe Bror Hayil, le "kibboutz brésilien", situé à 7 km de Gaza. Parmi ses habitants, Natan Galkowicz, né au Brésil, est un modèle de combativité. Il vit dans le sud d’Israël depuis 30 ans. Natan a perdu sa fille cadette, Dana, tuée par un kassam à Netiv Ha'asara en 2005. "Avant de venir en Israël, je vivais à Sao Paulo. J’ai choisi de vivre ici parce qu’il s’y trouve une communauté brésilienne très active. Et depuis la mort de ma fille, j’ai décidé de mettre un terme à ma carrière d’ingénieur informatique pour me consacrer à la cuisine. Je lui avais promis de lui apprendre des recettes brésiliennes. Elle me répondait en riant que ce n’était pas la peine, puisque je serais toujours là pour cuisiner pour elle et ses amis. J’ai donc ouvert un restaurant. J’ai pris la bonne décision car je suis heureux ainsi." Natan fait preuve d’un sacré caractère et ne laisse pas abattre : "Perdre un enfant est la pire des souffrances à vivre. Depuis ce jour, je me bats pour informer le monde sur ce qui se passe ici, au Proche-Orient. Je travaille en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères. Je voyage aux Etats-Unis, au Brésil, en Amérique du sud. Ici, il n’y a pas de vainqueur. Des deux côtés, les peuples souffrent de cette guerre. Et leurs gouvernements sont incapables de communiquer pour parvenir à un accord. De mon point de vue, chaque camp devrait prendre la situation en main et poser un ultimatum à ses dirigeants, pour les obliger à enclencher une réelle discussion. Il y a tellement d’intérêts économiques à maintenir cet état de guerre permanent… Et il n’y aura aucune solution à portée de main si les peuples ne prennent pas conscience que c’est à eux et à eux seuls d’agir. Nous devons parler à nos ‘ennemis’, pas seulement à nos amis."


Natan est un indéfectible engagé, aimant son pays et fidèles à ses origines. En mémoire de sa fille, il a ouvert au cœur du kibboutz un restaurant dédié à la culture brésilienne. Un endroit convivial et accueillant, pour contrecarrer la peur qui gagne régulièrement les habitants du sud. "Depuis ‘Plomb durci’, le Hamas n’a jamais cessé de nous envoyer des roquettes. Israël n’a jamais réagi, estimant que la situation n’était pas si mauvaise : pas une raison pour mobiliser ses troupes !" Natan n’a pas peur de mourir car c’est le lot des êtres humains : "La seule chose qui m’importe, c’est que tant que je serai vivant, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre un terme à cette situation insensée. Je veux agir en faveur des générations futures. Ce que je souhaite ? Que les gens exercent une pression telle sur le gouvernement que celui-ci se décide à parler à l’autre camp. Et ce n’est pas facile de discuter, parce que les deux camps sont composés de gens qui pensent de façon totalement différente. Entrer dans Gaza pour tuer des civils, ce n’est pas la solution. Nous voulons tous une vie normale."


Avoir une vie normale : la revendication des habitants du sud est aussi simple… Et reflète néanmoins la complexité de la situation. Cette complexité n’est pas l’affaire d’une zone géographique limitée, c’est l’affaire du pays entier. Le sud appuie là où ça fait mal : Israël aurait-il peur de la paix ? Ou peur d’agir pour la paix ? Sur ce sujet, Pauline Marchand n’a pas de réponse. Reste que son regard sur l’Etat hébreu a évolué : "Avant de venir ici, j’avais l’opinion d’une Européenne de base. Sur place, quand on vit une première alerte, on se dit que les choses ne sont pas si évidentes que ça… En travaillant à Beer Sheva, j’ai pu relativiser beaucoup de choses. A l’Institut, on travaille avec des Bédouins, notamment sur un projet qui s’appelle ‘Molière dans le Néguev’. Ce sont de jeunes ados que j’ai interrogés vendredi [23 novembre] matin. Je leur ai demandé ce qu’ils pensaient du conflit. Etant musulmans, je pensais qu’ils défendraient la cause palestinienne. J’ai été surprise par leurs réponses : ils veulent que ça s’arrête et vivre normalement. Alors certes, pour Israël, tuer des civils palestiniens n’est pas la solution. Mais à force d’essuyer des tirs de roquettes, je comprends que la population du sud soit à bout. Ce n’est pas seulement la faute d’Israël. Je suis arrivée dans ce pays avec mille questions et j’en repartirai avec mille autres questions. Mon expérience ici m’aura permis de voir comment les gens vivent réellement. Dans le monde du travail, les méthodes sont assez directes. Parce que les Israéliens ne savent pas de quoi demain sera fait. Donc pas de temps à perdre. Les choses vont beaucoup plus vite, aussi dans la façon dans les gens se parlent. Il y a tout un côté culturel très fort, né de cette situation dans le sud."


Le sud, une identité à part ? Le danger donnerait-il une rage de vivre tenace à ses habitants ? Si l’on en juge par l’état d’esprit de Natan, il reste encore de l’espoir : "Je n’éprouve pas de colère envers les meurtriers de ma fille. Parce j’ai l’intime conviction qu’elle et moi, nous nous battons côte à côte. Elle est constamment dans mes pensées, elle m’accompagne en permanence, elle m’aide chaque jour. Quand je dois prendre la parole devant 200 enfants à San Francisco, je peux la voir en train de m’écouter. Nous formons une équipe de choc ! Et elle m’a indiqué la bonne direction. Ma mission sur terre, désormais ? Cuisiner et clamer la vérité."


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