C’est un conseil reçu en 1956,
à l’âge de 24 ans, qui a suscité la vocation de celui qui allait devenir l’un
des visages les plus célèbres d’Israël. Pendant 40 ans, il a présenté le
journal du soir sur la chaîne publique de télévision. A tel point qu’il est
devenu pour nombre d’Israéliens, « Monsieur Télévision ».
De son propre aveu, Yavin n’était pas un bon élève. Certes, il étudiera un
moment le droit, mais quittera l’université au bout de six mois pour aller
travailler sur des chantiers ou cueillir des bananes et des tomates, tout en se
demandant s’il réussira un jour à gagner décemment sa vie.
Ce sont des amis qui lui conseillent d’essayer la radio.
« Avec la voix que tu as, tu as toutes tes chances ! » Yavin, qui n’écoute
jamais la radio, ne sait s’il faut les prendre au sérieux.
Quand on l’écoute évoquer ses débuts à la télévision israélienne, c’est toute
une époque qui défile : celle des premiers journaux télévisés, où les employés
devaient davantage compter sur leur propre détermination que sur les moyens mis
à leur disposition. Une époque où il fallait faire ses preuves, face à des
patrons qui estimaient qu’ils manquaient de préparation.
En 2008, Yavin a quitté son fauteuil de présentateur, ce qui lui laisse à
présent tout le loisir de nous rencontrer à la cafétéria d’un grand hôtel du
bord de mer, à Tel-Aviv, entouré de convives qui chuchotent : « C’est Haïm
Yavin ! » A 80 ans, il n’a plus le visage grave qu’il arborait pour présenter
le journal de 21 heures, mais a gardé cette voix de baryton qui a su apaiser
les téléspectateurs et les rassurer aux heures les plus sombres de l’histoire
d’Israël.
Le premier DJ d’Israël
Né en Allemagne, à Beuthen (ville aujourd’hui polonaise)
en 1932, le petit Heinz Kluger émigre très vite en Israël avec ses parents, que
la montée au pouvoir d’Hitler effraie. La famille a bien tenté de les
convaincre qu’il ne s’agit que d’un phénomène passager, mais son père Sigmund
n’a rien voulu entendre. Il laisse derrière lui ses proches, qui seront tous
assassinés à Auschwitz.
Lorsque les Kluger débarquent en Palestine, les autorités changent le prénom de
Heinz en Haïm (« Je détestais ce nom », confie Yavin). La famille s’installe
alors à Haïfa.
Très mauvais élève – au point qu’il est même renvoyé d’un lycée –, Haïm Kluger
finit par obtenir son baccalauréat. Au terme de son service militaire, il part
s’installer à Jérusalem étudier le droit à l’Université hébraïque. Il trouve de
petits emplois sans intérêt pour gagner sa vie, mais finit par écouter ses
amis, qui lui conseillent d’essayer d’entrer à la radio comme présentateur.
Il pose sa candidature en 1956 et obtient aussitôt le poste.
A l’époque, le règlement de Kol Israël veut que tous les employés hébraïsent
leur nom de famille. C’est ainsi que Haïm Kluger devient Haïm Yavin.
L’une de ses premières réalisations est un reportage dans le lointain village
de Beit Shean, dans la vallée du Jourdain, où il évoque la pauvreté en Israël.
Au cours des douze années suivantes, il produira d’autres documentaires, mais
aussi des programmes de divertissement. « J’ai été le premier DJ d’Israël »,
affirme-t-il en souriant.
« C’est très bien, tout ça », lui dit sa mère, « mais quand est-ce que tu te
remets sérieusement aux études ? » Des paroles qui le hanteront tout au long de
sa brillante carrière…
Défilé militaire en direct
Quand éclate la guerre des
Six-Jours, en 1967, 40 000 foyers israéliens sont équipés d’un poste de
télévision. Il s’agit surtout d’arabophones, puisqu’on ne ne peut regarder à
l’époque que les programmes d’Egypte ou de Jordanie. Il faut dire que, depuis
vingt ans, le père fondateur David Ben Gourion s’oppose à la création d’une
chaîne de télévision israélienne, de crainte que ne s’accroisse le fossé entre
riches et pauvres et que les programmes venus des Etats- Unis, retransmis en
Israël, ne viennent dénaturer la culture du pays.
Le gouvernement finira par donner son feu vert en 1968.
Eliahou Katz, professeur de communication, est chargé de créer une chaîne de
télévision. Yavin, qui prépare à l’époque un master en communication à
l’Université hébraïque, devient son assistant.
Mais les moyens dont il dispose sont limités et Katz est persuadé qu’il faudra
attendre plusieurs années avant d’avoir des présentateurs et des journalistes
dignes de ce nom pour produire un journal télévisé.
C’est sans compter sur Yavin et ses collègues, qui brûlent de se lancer dans
l’aventure. Ils y parviendront et c’est le jour anniversaire de l’Indépendance,
en 1968, qu’ils transmettent leur premier reportage télévisé en direct : le
défilé militaire de l’armée israélienne, qui présente à cette occasion le
matériel militaire confisqué à l’ennemi pendant la guerre des Six-Jours. Yavin
n’est alors que producteur de l’émission.
Un matin, peu après la parade, il remarque dans un couloir une petite foule de
candidats venus auditionner pour le futur journal télévisé. Il tente sa chance.
« Je suis entré dans le studio », raconte-t-il, « et je n’en suis plus jamais
ressorti.
Les gens qui m’ont entendu ont adoré ma voix. » Même après le succès remporté
par la diffusion du défilé militaire, Katz reste réticent à instaurer une
couverture médiatique régulière de l’actualité de la jeune nation. Le 23
juillet 1968, l’avion El-Al assurant la liaison entre Londres et Tel-Aviv est
détourné ; Katz autorise alors la diffusion d’une émission d’une heure
présentée par Yavin. Très vite, celuici commencera ensuite à présenter le
journal « Mabat », chaque soir à 21 heures.
« Israël connaît aujourd’hui un bouleversement »
Pendant 40 ans, Yavin sera
l’animateur vedette de ce rendez-vous incontournable. Sa voix profonde et
rassurante aide les auditeurs à encaisser les mauvaises nouvelles. Il
s’applique à parler lentement, mais sans paraître didactique.
On le compare à l’icône de la télévision américaine Walter Cronkite, doté lui
aussi d’une voix autoritaire et apaisante.
Yavin doit parfois prendre des décisions difficiles sur les termes à employer
pour ne pas affoler le public. Ainsi, le 17 mai 1977, quand Menahem Begin
devient Premier ministre après trente ans de gouvernement travailliste, c’est
lui qui doit annoncer au public cette véritable révolution politique. Il sait
cependant qu’il ne faut pas employer le terme hébraïque de révolution, «
maapekha », qui évoque la violence et les barricades, une image souvent
attribuée, à juste titre, au parti Hérout de Menachem Begin. Il entame donc
l’annonce des résultats par une expression similaire, mais plus anodine : «
yesh maapakh bé’israel » (Israël connaît aujourd’hui un bouleversement). «
Maapakh », et non « maapekha ».
Depuis lors, cette phrase est restée dans l’histoire, plus que toute autre
prononcée au cours de sa carrière.
Six mois plus tard, des rumeurs laissent entendre que le président égyptien
Anouar El-Sadate prévoit de venir parler de paix à Jérusalem. Ce serait le
premier dirigeant arabe à prendre une telle initiative et Yavin n’y croit pas
une seconde, tout comme il sait que la majorité des Israéliens en doutent.
Le jour même où il est nommé directeur de l’information sur Israël Télévision,
un collègue l’informe que Sadate va bel et bien arriver quelques jours plus
tard. « Oui », lui répond-il, cynique. « Et toi et moi, nous partons sur la
lune ! ».
La visite se confirme pourtant et le voilà chargé de l’annoncer au public.
Conscient qu’il doit mettre son cynisme de côté pour ne pas risquer d’alarmer
les téléspectateurs, il prend sa voix la plus grave et la plus assurée pour
livrer la surprenante information.
« Rabin ne fait plus partie du monde des vivants »
Aussi difficile qu’ait été
cette annonce, elle n’a pas suscité la même tension que celle de l’assassinat
du Premier ministre d’Israël. En cette soirée du 4 novembre 1995, dès l’instant
où Yavin apprend que l’on a tiré sur Itzhak Rabin, il s’installe devant les
caméras. Mais que peut-il dire ? Il ne connait pas les détails et ignore la
gravité des blessures de Rabin.
Il sait que la chaîne d’informations britannique Sky News a déjà annoncé la
mort de Rabin, mais il ne peut relayer cette information tant qu’elle n’est pas
officielle.
Elle finira par le devenir. Yavin est alors trop bouleversé pour livrer la
tragique nouvelle aux téléspectateurs. « J’étais incapable de prononcer ces
mots, de dire que Rabin avait été tué, ou assassiné, ou même qu’il était mort…
» Il doit pourtant dire quelque chose. « Rabin ne fait plus partie du monde des
vivants », finit-il par articuler. Il est si ému qu’il craint de s’effondrer en
direct devant la caméra.
Il s’exhortera malgré tout à poursuivre. « Tu as un devoir à accomplir », se
répète-t-il.
Au cours des années suivantes, ce sont les attentats-suicides qui se succèdent
dans les villes israéliennes. Yavin trouve son métier de plus en plus
difficile. « Je détestais ces bombes.
C’était quelque chose de physique. J’étais très déprimé à l’époque. Je me
demandais ce que nous allions devenir. » Il répond à cette question en
concluant que, si Israël n’évacue pas les territoires ou ne parvient pas à
conclure un accord politique avec les Palestiniens, il n’y aura jamais la paix.
Jusque-là, aucun téléspectateur n’avait pu deviner quelles étaient ses
convictions politiques. Cette fois, il estime devoir prendre position et
suggère qu’Israël renonce aux territoires.
Il se rend alors sur le terrain et tourne un reportage, que la télévision
diffusera en cinq parties en mai 2005.
Un homme d’opinion… politique
En voix off, Yavin ne mâche pas ses mots : «
Depuis 1967, nous avons été des conquérants brutaux, des occupants, nous avons
réprimé tout un peuple. » Autant dire que les habitants des territoires
n’apprécient pas cette liberté qu’il prend en diffusant ainsi ses opinions
personnelles. Ils s’estiment insultés et demandent à la chaîne de licencier le
présentateur vedette. Au lieu de cela, on propose à Yavin un contrat d’une
année supplémentaire et, deux ans plus tard, il se voit décerner le Prix
Israël, la plus haute distinction du pays.
Le documentaire en cinq parties ne préconise pas de remède miracle. « Je n’ai
pas de solution », déplore Yavin.
Il encourage simplement Israël et les Palestiniens à conclure un accord
politique. « Je ne savais pas si le terrorisme allait s’arrêter, ni si et quand
on allait évacuer les territoires, étant donné qu’il y avait déjà des
terroristes avant l’occupation de ces territoires par Israël. Mais je disais
que, si nous ne parvenions pas à un accord, le terrorisme se poursuivrait
éternellement. Ils ne vont nulle part et nous n’allons nulle part. » En 2004,
la Judée-Samarie comptait 234 000 habitants juifs. Ils sont 350 000
aujourd’hui. Il faut croire que les reportages de Yavin n’ont guère influencé
les habitants des implantations.
Contrairement à d’autres stars des médias, qui lorgnent tôt ou tard du côté de
la politique, Yavin n’a jamais été tenté. L’opportunité la plus sérieuse s’est
présentée à lui en 1977, quand Amnon Rubinstein, dirigeant du Mouvement
démocratique pour le changement (ancêtre du Meretz actuel), lui promet un siège
à la Knesset. Yavin refuse poliment. « Quand j’étais directeur de l’information
d’Israël Télévision [de 1986 à 1990], rien ne m’ennuyait davantage que d’aller
de réunion en réunion. Je savais par expérience que je ne pourrais être que
médiocre dans cette activité. » Aujourd’hui, quand il regarde la télévision,
Yavin déplore les transformations qui s’y sont opérées : « C’était un média
sérieux et c’est devenu un simple outil commercial, qui cherche à toucher le
plus de monde possible. Au début, quand j’ai commencé à y travailler, on
pensait que la télévision avait le pouvoir d’améliorer l’humanité, mais désormais,
ce n’est plus rien d’autre qu’un divertissement. » Quant aux nouveaux
présentateurs, ils parlent trop vite et pas assez distinctement à son goût. «
De mon temps, nous tenions à ce que les téléspectateurs prêtent attention à ce
que nous disions ; alors nous nous appliquions à parler d’une voix posée et
intelligible. »