Les experts des services
secrets ont longtemps spéculé sur la responsabilité du Mossad dans les
tentatives d’élimination d’Aloïs Brunner, secrétaire et bras droit d’Adolf
Eichmann. Dans le documentaire du cinéaste Yarin Kimor, diffusé récemment sur
la chaîne 1, Isaac Nofi a confirmé que le Mossad poursuivait bel et bien ce
criminel de guerre. Selon Hofi, le Premier ministre de l’époque Menahem Begin
avait autorisé la mission. Dans le documentaire, Hofi décrit comment le Mossad
a rassemblé les informations sur Brunner.
Des détails sur sa vie, ses
habitudes, sa manière d’agir et de penser. Tout a été analysé avec précision.
Les agents ont ainsi appris que Brunner, réfugié à Damas après la défaite
nazie, était un fervent adepte de la médecine par les plantes et se faisait régulièrement
envoyer des livres sur le sujet par une entreprise autrichienne. « C’est ainsi
qu’un jour, Brunner a reçu un paquet bourré d’explosifs de la ‘Société
autrichienne de médecine naturelle.’ Nous avons fait de notre mieux sans
parvenir à le supprimer », raconte Hofi.
Brunner a perdu plusieurs doigts mais,
emmené d’urgence à l’hôpital, il a eu la vie sauve.
Un SS de 19 ans
Né en 1912
en Autriche, Brunner avait 19 ans lorsqu’il a rejoint les forces SS en 1931.
Après avoir envoyé 56 000 Juifs autrichiens dans les camps de concentration, il
déporte 43 000 Juifs de Salonique et, en à peine deux mois, 23 000 Juifs
français sont envoyés à la mort, dont 340 orphelins juifs. Ce, à peine quelques
semaines avant la libération de la France. Adolf Eichmann, dans ses mémoires,
en parlait comme de son « meilleur homme ». Les survivants des camps sous son
administration le décrivent comme une « brute sadique ». Les témoignages ne
manquent pas : il forçait des Juifs à courir pendant des heures puis quand ils
n’en pouvaient plus, il ordonnait qu’ils soient battus jusqu’à ce qu’ils
tombent de fatigue. Dans d’autres circonstances, il demandait de tuer de
sang-froid et publiquement. Un témoin décrit comment il a forcé neuf Juifs nus
de se tenir au garde-à-vous durant 12 heures consécutives. En même temps, ils
recevaient des coups des gardes SS.
Après la guerre, Brunner est un des
criminels de guerre les plus recherchés par les Alliés. A son arrestation, il
est emprisonné dans une prison alliée en cachant sa véritable identité. Un fois
libéré, il retourne en Autriche où il prend l’identité d’un ami, Georg Fischer,
qui lui ressemble. Il s’enfuit alors en Egypte. Là, il rencontre le mufti Haj
Amin al- Husseini, dont il avait fait la connaissance pendant la guerre, au
cours d’une réunion avec Hitler. Husseini le convainc de se réfugier en Syrie,
qui était un endroit plus sûr. Brunner suit le conseil et s’installe à Damas
comme homme d’affaires allemand. Il entretient alors des relations avec les
membres de l’ambassade allemande en Syrie. Ceux-ci connaissent probablement sa
véritable identité et l’aident à se cacher.
Après Eichmann, Brunner ?
En 1950,
juste après que le Mossad a kidnappé Eichmann en Argentine, Brunner est arrêté
par la police syrienne pour trafic de drogues. Pour établir son innocence, il
avoue sa véritable identité. Les autorités syriennes le relâchent alors et
l’aident dans son plan de libérer Eichmann, alors emprisonné en Israël. Plan
qui n’a jamais été mis à exécution. Selon les services d’intelligence
israéliens et allemands, Brunner travaillait pour la police syrienne. En lui
apprenant les différentes techniques d’interrogation et de torture. En échange,
les autorités syriennes le protégeaient par des gardes du corps. Malgré cela,
au moins deux autres tentatives d’élimination sont perpétrées. La première sous
la forme d’une lettre piégée en septembre 1961.
L’explosion tue deux employés
des postes et blesse Brunner, rendu aveugle d’un oeil. Non revendiquée,
l’action semble avoir été organisée par le Mossad. Les années suivantes,
plusieurs pays, dont Israël, réclament son arrestation. Mais la Syrie, qui ne
reconnaîtra jamais publiquement la présence de Brunner sur son territoire,
ignore ces demandes. A deux reprises, Bruner est condamné par contumace en
France à la prison à vie. En 1980, Brunner sort de l’anonymat par le biais des
médias américains et allemands. Dans ces entretiens, il se montre toujours
adepte de l’idéologie nazie et déclare sa haine de la « race juive » et traite
les Juifs de « fils du Diable »
Une mort mystérieuse
Aucune nouvelle officielle
du sort de Brunner mais, selon Efraïm Zuroff, directeur du centre Simon
Wiesenthal à Jérusalem, il serait mort il y a quatre ans. D’après un ancien
officier de la BND, l’agence des services secrets allemands, Brunner aurait
disparu en Syrie. Il y a environ un an, la BND a détruit des documents des
années 1990 qui concernaient Brunner. Il semble que ces documents prouvaient
que Brunner avait travaillé pour les services secrets allemands après la guerre
et aurait même reçu la protection de plusieurs officiels allemands des
différents gouvernements d’après-guerre. En fait, la confirmation de Hofi sur
les tentatives d’élimination de Brunner est surprenante. Tout d’abord, une fois
n’est pas coutume, le Mossad reconnaît avoir échoué dans ses missions.
Deuxièmement, alors que l’on croyait que la poursuite des criminels nazis avait
pris fin dans les années 1960, il semble qu’elle ait continué jusqu’aux années
1980. La vérité, on s’en doute, est un peu plus complexe. D’un côté, et
contrairement au mythe qui a suivi la capture d’Adolf Eichmann en 1960, la
poursuite des criminels de guerre nazis n’était une priorité ni pour Isser
Harel, directeur du Mossad de l’époque, ni pour son successeur Meïr Amit. Zvi
Aharoni, décédé en mai 2012 à l’âge de 91 ans, est l’un des quatre agents
secrets israéliens qui a capturé Eichmann. Il confirme : « La poursuite des
criminels nazis n’était pas un devoir pour les dirigeants du Mossad. »
D’ailleurs, si Harel a été encensé à l’enlèvement d’Eichmann, il n’a pas
vraiment cherché à poursuivre Josef Mengele, « l’ange de la mort » d’Auschwitz.
Une priorité ? Sûrement pas !
Amit, qui a remplacé Harel à la tête du Mossad,
a, sans l’encourager, autorisé la poursuite de criminels nazis. C’est durant
cette période, en 1965, que l’unité Césarée dirigée par Yossef Yariv, tuera
Herbert Curkus, connu sous le nom du « boucher de Riga », à Montevideo en
Uruguay. Curkus était directement impliqué dans les meurtres de Juifs de Latvie
pendant la Shoah.
Plus tard, en avril 1967, deux agents du Mossad de l’unité
Keshet sont arrêtés par la police allemande alors qu’ils tentent de pénétrer
dans l’appartement de la femme d’Heinrich Muller, jadis à la tête de la
Gestapo. Ces agents cherchaient des indices sur l’endroit où il se cacherait.
Ils seront relâchés après trois mois, grâce à l’intervention du Premier
ministre de l’époque Lévi Eschkol. A côté de ces actions, qui déjà ne
témoignent pas d’une véritable politique pour la poursuite des criminels nazis,
le Mossad n’a pas hésité à utiliser les services d’officiers SS pour se
renseigner sur les services secrets des pays arabes. On ne peut qu’y voir un
opportunisme effronté, un acte immoral et un total manque de conscience
historique. L’exemple le plus flagrant est celui du colonel Otto Skorzeny, des
Waffen SS (qui avait sauvé Benito Mussolini de la captivité). En 1962, Rafi
Eitan, dirigeant des services de sécurité du Shin Bet et plus tard du Mossad,
et Abraham Ahitouv, futur dirigeant du Shin Bet, ont rencontré Skorzeny à Madrid.
Ce dernier leur a fourni une liste de scientifiques, anciens nazis, qui
travaillaient pour le gouvernement égyptien. Le Mossad essayera d’en supprimer
quelques-uns et menaça les familles des autres.
Pragmatisme ou vengeance ?
La
dichotomie entre la poursuite et la collaboration avec des criminels nazis est
symptomatique de l’attitude schizophrénique du Mossad sur cette question. D’un
côté, il y a le poids de l’histoire et le devoir qui en découle et de l’autre
des questions prioritaires, plus pragmatiques et urgentes sur la sécurité du
pays.
Cela commence dans les années 1950 avec Harel, pour se perpétuer dans les
années 1960 avec Amit et au début des années 1980 avec Hofi et Zvi Zamir. Pour
l’ancien dirigeant du Mossad, Shabtai Shavit, qui apparaît aussi dans le film
de Yarin Kimor, c’est Menachem Begin qui a renouvelé la chasse aux nazis en
ordonnant de continuer la poursuite. » Le problème était que la plupart d’entre
eux, du moins les plus importants, n’étaient déjà plus
en vie.
Yossi Melman est spécialiste des questions de sécurité et
d’espionnage pour Walla, site de nouvelles en hébreu, et co-auteur de l’ouvrage
publié récemment Spies against Armageddon: Inside Israel’s Secret wars, Levant
Books, NY. (Les espions contre Armageddon : les guerres secrètes
d’Israël.)