Fin décembre, des centaines de femmes et quelques hommes se sont rassemblés
dans un auditorium de Tel-Aviv, pour écouter les chefs des principaux partis
politiques professer solennellement leur engagement pour l’égalité des hommes
et des femmes.
Quand Shaul Mofaz, dirigeant du parti Kadima, ancien vice- Premier ministre et
ancien chef militaire, a noté que des femmes sont à la tête de trois grands
partis, l’audience l’a interrompu en clamant : « Nous voulons aussi une Première
ministre », en prenant soin, pour appuyer leur propos, de bien mettre le terme
au féminin.
« Dans ces élections, les femmes comptent », affirmait ainsi Oshrat Markowitz,
25 ans, étudiante à l’université de Tel-Aviv. Pour preuve : le fait que presque
tous les partis principaux aient envoyé leurs meilleurs candidats pour ce débat
organisé par le Réseau des femmes israéliennes, l’une des principales
organisations féministes en Israël. Et il était temps, puisque, selon cette
étude internationale publiée en octobre 2012, Israël occupe la soixante-dixième
place quant aux nombre de femmes dans le service public – évidemment bien loin
derrière l’Australie, le Canada et la Suède, mais aussi derrière des pays «
sous-développés » comme le Sénégal, le Mozambique ou l’Équateur.
Réveil tardif ou signe des temps, tous les partis, sauf bien entendu, les
ultra-orthodoxes, rivalisent pour prouver qu’ils incluent des femmes dans leurs
listes. A Meretz, la moitié des places, susceptibles d’obtenir des mandats,
sont tenues par des femmes ; au sein de Yesh Atid, dirigé par Yair Lapid, la
gent féminine totalise 40 % des rangs du nouveau parti ; suivi de 30 % au parti
Avoda et d’à peu près 20 % au Likoud- Beitenu.
Trois des principaux partis politiques ont à leur tête des femmes : Shelly
Yachimovich pour la formation travailliste, Tzipi Livni pour Hatenouah, et
Zahava Galon pour Meretz.
Enfin, le parti juif-arabe Da’am, nouveau et peu connu, est dirigé par une
femme charismatique Asma Agbaria Zahalka.
Autre caractéristique intéressante dans la composition des listes de cette
année : pour la première fois, il y a relativement peu de militaires à des
positions éligibles.
Parler au féminin
D’autres signes sont révélateurs d’un changement d’attitude
des partis par rapport aux femmes. Selon les médias, le très décoré et reconnu
Général de réserve, Ouri Sagi, a été forcé de retirer sa candidature de la
liste travailliste, en raison d’une plainte pour harcèlement sexuel déposée par
une subordonnée, des années auparavant.
Une coalition de femmes a, de son côté, interpellé le comité central des
élections pour disqualifier les partis ultraorthodoxes, dont Yaadout haTorah et
Shas, pour bannir les femmes de leurs listes. Le comité n’a pas reçu leur
plainte, mais celle-ci a retenu l’attention des médias. Les ultraorthodoxes ont
ainsi été poussés dans leurs retranchements sur la question du respect et de la
valeur qu’ils accordent au sexe dit faible.
Un groupe de femmes, définies comme ultra-orthodoxes, ont ouvert une page de
Facebook, où elles expliquent qu’interdire aux femmes de jouer un rôle actif et
public dans la politique est une fausse interprétation des textes, par laquelle
les hommes cherchent uniquement à garder le pouvoir. Elles demandent donc aux
femmes ultra-orthodoxes de ne pas voter pour ces partis. On peut lire sur leur
page : « Quand il s’agit de sortir de la maison pour travailler et permettre à
nos maris d’étudier la Torah, les hommes n’ont rien à redire sur la modestie.
Mais s’il s’agit d’avoir un rôle politique, ils s’insurgent contre. » De
l’autre côté de l’éventail politique, Merav Michali, féministe déclarée, numéro
3 de la liste du parti travailliste, a délibérément provoqué une audience mixte
en employant le genre féminin pour s’adresser à eux.
Enfin, parmi les personnalités politiques de cette campagne électorale, deux
femmes tiennent la une des journaux : Miri Regev, numéro 21 sur la liste du
Likoud-Israël Beitenou et Haneen Zoabi, du parti arabe de gauche, Balad.
Solidaires et partenaires
Ce soudain réveil de la question de la gent féminine
dans le monde politique ne vient pas par hasard. Ces dernières années, les
actions contre les femmes et leur place dans la société se sont multipliées :
de la ségrégation dans les autobus à l’augmentation des plaintes en rapport
avec leur façon de s’habiller, en passant par la suppression des images
féminines sur les espaces d’affichage et de publicité par peur des menaces
ultra-orthodoxes, jusqu’aux assassinats de filles, de soeurs ou d’épouses au
nom de «l’honneur des familles». Finalement la coupe était pleine et les femmes
demandent que leurs voix soient désormais entendues.
D’autre part, l’accroissement des ONG féministes a aussi joué un rôle dans ce
nouvel agenda des partis politiques.
D’ailleurs, la soudaine proéminence des femmes et des problématiques liées à ce
secteur dans ces élections sont à mettre sur le compte d’une stratégie et d’un
effort de regroupement de la gent féminine, soutenu par des fonds américains.
Dans un effort sans précédent, treize fondations américaines de femmes juives
ont collaboré avec trois fonds israéliens pour mettre en place et soutenir
financièrement un partenariat entre sept organisations de femmes israéliennes.
Ce n’est pas la première fois que des organisations féministes israéliennes forment
des alliances. Récemment, certaines avaient mené ensemble une campagne réussie
pour revoir à la hausse l’âge de la retraite pour les femmes.
Mais cette fois-ci, on parle d’un projet à long terme et non d’un combat au
coup par coup. Car ce fonds collectif international des femmes juives a
distribué une somme de 150 000 dollars à Itach-Maaki. Objectif : « amener les
femmes au devant de la scène» et promouvoir un véritable partenariat féministe
». Nom du projet : « Shoutafot » (partenaires – au féminin). Il s’agit d’un
effort coopératif et à long-terme de huit organisations féministes
israéliennes.
16 principes de justice et d’égalité
Dorit Abramovith, coordinatrice de
Shoutafot, explique : « Nous sommes un groupe composé de diverses organisations
et ne sommes pas tous d’accord sur tout. Mais une chose fondamentale nous
rassemble. La question des femmes. Chaque groupe oeuvre dans son domaine et
avec son expertise : légale, économique, sociale et autres pour créer ensemble
un combat efficace à tous les niveaux, des votes individuels aux programmes des
partis. » La bourse a été accordée juste avant que les élections ne soient
annoncées et le groupe a immédiatement saisi l’occasion. En quelques semaines,
Shoutafot a publié 16 principes sur l’égalité et la justice sociale pour les
femmes.
Et déclaré : « L’avancement pour la justice et l’égalité économique et
professionnelle entre les hommes et les femmes est à la base d’un nouvel ordre
public. Les droits, la dignité et la sécurité des femmes, qui constituent, ne
l’oublions pas, 52 % de la population en Israël, sont un point essentiel et
incontournable de la politique, de la législation et du budget. » Quelques unes
des demandes sont liées spécifiquement aux femmes, comme l’égalité salariale et
l’application d’une législation contre le harcèlement sexuel. D’autres révèlent
une vision d’une société plus juste, comme la demande d’une opportunité égale
dans l’emploi sans discrimination, l’établissement d’un fonds de retraite pour
tous et l’augmentation du salaire minimum.
Comme déclare Abramovitch : « Il ne s’agit plus d’être féministe à tous crins.
Les temps ont changé et, du coup, notre vision et nos objectifs se sont
modifiés. Plutôt que de réclamer à tout prix une égalité formelle et
représentative, nous luttons désormais pour que l’égalité entre les hommes et
les femmes soit une question évidente pour la société dans son entier. » Le but
est désormais d’intégrer le concept d’égalité entre les sexes et en particulier
les droits des femmes dans tous les agendas, dans la politique, comme dans les
pratiques des gouvernements et des ONG. Une idée émise il y a déjà presque huit
ans, en 1995, à la quatrième conférence des Nations unies sur les femmes à
Beijing.
Shoutafot a réussi, grâce aux médias et à l’utilisation des réseaux sociaux, à
diffuser largement ces principes et à attirer l’attention. Si aucun des partis
ne les a adoptés intégralement dans son programme, la plupart se sont du moins
engagés pour l’égalité des salaires et le renforcement des mesures légales contre
le harcèlement sexuel.
Shoutafot évite surtout toute position susceptible d’être interprétée comme
partisane. « La division classique entre gauche et droite est devenue moins
pertinente pour les femmes », souligne Abramovitch. « Lorsque, par exemple,
nous faisons campagne contre l’augmentation de l’âge de la retraite pour les
femmes, nous travaillons avec des membres de la Knesset, de droite, comme de
gauche. » Les partis arabes sont aussi concernés par ces principes.
Kwala Rihani, directrice de la Responsabilisation économique des femmes, une
organisation membre de Shoutafot, déclare : « Nous avons clairement dit aux
partis arabes que s’ils n’incluent pas des femmes dans leurs listes et les
problématiques concernant l’égalité des sexes dans leur programme, on ne votera
tout simplement pas pour eux. » «Ces élections sont juste un début », précise
Keren Shemesh Perlmutter, directrice de Itach-Maaki. « Nous insistons sur
l’inscription des questions de l’égalité des sexes dans les préoccupations de
la société, pour que la question des femmes ne soit plus ignorée. Les décideurs
doivent prendre en compte l’égalité hommes-femmes dans leur politique et en
faire une de leurs priorités. Bien entendu, il se peut que quelques politiciens
prétendent juste adhérer à notre vision, mais les promesses d’aujourd’hui
seront les politiques de demain. » Abramovitch fait remonter cette liste de
principes aux manifestions de l’été 2011. Elle les voit comme une continuation
du changement social réclamé alors. « Certes la forme des protestations a
changé », note-t-elle, « mais les objectifs ne sont certainement pas morts,
nous les avons transformé en campagnes stratégiques. »
Les femmes votent-elles
à gauche ou à droite ?
On peut se demander si, comme dans d’autres pays occidentaux,
cette différence hommes-femmes sur la conception de la politique et du vote
existe aussi en Israël. La réponse n’est pas claire. Ailleurs, les femmes ont
tendance à être plus libérales.
Par exemple, dans les dernières élections américaines, 20 % de plus de femmes
ont voté pour Barack Obama. En Israël, s’il y a une différence, elle est plutôt
se situe de l’autre côté de l’échiquier politique : selon des données sur les
élections de 2009, 58 % des électeurs de droite sont des femmes pour 42 %
d’hommes.
Toutefois, de récentes recherches suggèrent que cela pourrait changer. Selon
Naomi Hazan, députée porte-parole à la Knesset et directrice de l’Ecole du
gouvernement et de la société au collège académique de Tel-Aviv Yaffo : « Aussi
longtemps qu’il y aura des rôles traditionnels, les femmes auront tendance à
voter pour les partis traditionnels. Mais si les femmes commencent à défier le
système, on peut s’attendre à des changements dans leurs valeurs politiques.
Aujourd’hui, elles se sentent plus concernées par les problèmes d’économie et
de justice sociale, comme le chômage, les fossés sociaux et éducatifs et le
dysfonctionnement du système de santé.
Les partis qui répondront à ces défis gagneront leur vote.
De plus, et contrairement aux stéréotypes, il s’avère qu’en ce qui concerne les
choix de vote, les femmes sont moins émotionnelles et plus soucieuses des
problèmes réels que les hommes. Elles se préoccupent plus des questions
pratiques, mêmes dans des domaines autres que ceux qui les concernent en premier
chef. En gros, pour les femmes, la vie quotidienne est plus importante que la
rhétorique sur la menace iranienne. » Shari Eshet, directrice du bureau
israélien du conseil national des femmes juives, un des participants du fonds
international des femmes juives et contributeur de Shoutafot le confirme : « Je
pense que ce sont les premières élections où les électeurs – les hommes et
spécialement les femmes – font particulièrement attention aux questions
sociales.
On ne saura qu’après les élections si le vote des femmes a été décisif, comme
il l’a été aux Etats-Unis dans le vote contre les républicains. Mais je pense
qu’il y a un début de changement. « Hanna Herzog, professeur de sociologie et
d’anthropologie à l’université de Tel-Aviv, et directrice académique des forums
de la société civile à l’institut Van Leer de Jérusalem semble le confirmer.
Elle rappelle un épisode des élections de 2009.
A l’époque, un sondage de la chaîne 10, effectué juste un mois avant les
élections, avait montré que les femmes constituaient la majorité des 20 %
d’électeurs encore indécis.
Mais quand les candidats rivaux ont commencé à mépriser Tzipi Livni, alors
candidate pour le parti Kadima, les femmes ont répondu (comme un seul homme !)
: « Ces tentatives de dénigrer Livni comme candidate au poste de Premier
ministre uniquement parce qu’elle est une femme ont, d’une certaine mesure,
orienté la campagne vers la guerre des sexes. Et Livni a remporté la majorité
du vote des femmes avec 7 % de plus que Netanyahou. Cela reste vrai aujourd’hui
: quand les femmes ne savent pas qui choisir, c’est tout compte fait, le sexe
du candidat qui emporte leur voix. »