Pourtant Yossef s’est vu refuser l’accès au Talmud. Parce qu’il est sourd. Pour
éviter le même rejet à d’autres, il a ouvert le premier kollel pour hommes
malentendants au monde.
Voilà 8 mois qu’il a accueilli ses premiers élèves au kollel (institut d’études
rabbiniques et talmudiques) qu’il a appelé Maassé Nissim, ce qui signifie en
hébreu « faiseur de miracles ». 15 jeunes hommes ont désormais la possibilité
de relever les innombrables défis de l’étude de la Torah : les débats
passionnés, la finesse des commentaires, les détours parfois sinueux de la
logique et les définitions précises qui fondent la loi juive, à la base du
Talmud.
Ces joies ont longtemps été refusées aux sourds car le Talmud est,
fondamentalement, une tradition orale. Il faut, par exemple, écouter très
attentivement, pour savoir si une intonation particulière pointe une question
(« koushia » en Araméen) ou sa réponse (« terutz »). Chacune de ces subtilités
est nécessaire pour la compréhension des textes. Et lire sur les lèvres ne
suffit pas à les faire passer.
La yeshiva fonctionne du dimanche au jeudi au kollel du rabbin Moshé Fetehi, à
Jérusalem. En y pénétrant, on est saisi par le contraste avec les bruyantes
rues de la ville.
D’intenses échanges intellectuels ont lieu et, pourtant, un profond silence
règne. Les havroutot (partenaires d’étude) débattent de certains points de la
loi juive, leurs mains filant à la vitesse de l’éclair.
Tolidano se déplace dans cette silencieuse cacophonie, s’assoit avec chaque
paire d’étudiants et ajoute des commentaires à la fois en langage des signes et
par la parole. L’homme est né il y a 31 ans à Tel- Aviv, deuxième d’une fratrie
de 5 enfants.
Ses parents sont le rabbin Yohanan et Oshra Tolidano.
Né sans handicap, il contracte dans l’enfance une méningite qui le laisse sourd
des deux oreilles. Il est néanmoins scolarisé dans une école d’enfants
entendants, apprend à lire sur les lèvres et à parler. Souvent, dans les
familles religieuses, les enfants sourds demeurent parmi les entendants et se
débrouillent, bon an mal an, avec une parole limitée et la lecture sur les
lèvres, ce qui occasionne de nombreux malentendus.
Mais la mère de Yossef lui fait apprendre la langue des signes, et va même
jusqu’à inviter un professeur chez eux pour donner à d’autres mères et enfants
l’opportunité de mieux communiquer.
Que se passe-t-il après le lycée ? Désormais, les élèves de Tolidano, qui ont
entre 25 et 35 ans, ont droit au même traitement. Certains connaissaient déjà
la langue des signes israélienne, ou américaine, avant d’entrer à Maassé Nissim,
mais pour d’autres, c’est la première opportunité d’apprendre à communiquer en
toute liberté.
« Même s’ils connaissent quelques signes, la plupart des enfants sourds sont
gênés de parler avec leurs pairs et restent renfermés », explique Tolidano. « Ici,
ils peuvent s’ouvrir aux autres et vraiment s’exprimer ».
Le fondateur du kollel sait de quoi il parle.
Il a lui-même passé 15 ans en yeshiva avec 400 autres élèves. « C’était très
difficile », se remémore-t-il, « même si j’avais un bon compagnon d’étude qui
s’asseyait avec moi et me réexpliquait scrupuleusement les leçons de la journée
». Mais « le constant effort pour lire sur les lèvres 4 heures de cours durant
était un lourd tribut à payer ».
C’est à l’étranger, à Toronto, où il a enseigné pendant 2 ans à la Yeshivat
Nefesh David, un programme pour garçons sourds de 13 à 18 ans, que Tolidano
s’est mis à songer au sort de ses élèves après le lycée. « Estce la fin de
leurs études thoraïques ? » se demandait-il. « Et quid des milliers de
malentendants juifs qui n’ont jamais eu la chance d’étudier de cette manière ?
».
L’idée fait son chemin et le conduit à donner vie au premier kollel conçu
spécialement pour les besoins de ces jeunes gens. Il a choisi de lui donner le
nom de son grandpère, Rabbi Nissim Tolidano, qui avait ouvert une yeshiva
séfarade, Sheerit Yossef, en 1963 à Beer Yaacov, près de Ramle. Après avoir
formé des milliers d’élèves pendant plus de 50 ans, le rav est décédé en juin
dernier.
« A chaque étape, je ressens la fierté de mon grand-père et sa bénédiction »,
confie Tolidano.
Capables d’étudier comme n’importe qui