Il avait tout pour devenir un haut fonctionnaire de la République française.
Polytechnique, école des Mines… Du temps où il s’appelait encore Alain, Ayalon
Vaniche était l’un des heureux élus du système méritocratique hexagonal. Né au
Maroc, il se dit aujourd’hui « heureux du passage en France ». Le pays, pourtant,
lui tendait les bras pour rester.
Après un parcours d’excellence dans l’enseignement supérieur, il entre
immédiatement à la préfecture de Paris, puis au ministère de l’Education, de la
Recherche et de la Technologie comme conseiller technique auprès du ministre.
Premier virage : le passage dans le privé. A 31 ans, il devient consultant
spécialisé notamment dans l’énergie au sein du cabinet McKinsey & Company.
Rien d’étonnant aux yeux de Vaniche, qui explique que « le passage dans le
privé est une réorientation assez classique chez les jeunes fonctionnaires des
grands corps de l’Etat. Les premières années sont très excitantes, avec tout de
suite beaucoup de responsabilités.
Mais ensuite, les perspectives d’évolution dans le public sont plus lentes ».
Lui qui ne songe pas à la politique le matin en se rasant n’a pas envie
d’attendre pour grimper les échelons. Et puis les écarts de salaires sont
importants. Il arrive donc chez McKinsey au moment où le bureau de Tel-Aviv
commence à se développer. On lui propose de rejoindre l’équipe des fondateurs,
mais l’heure du déclic n’a pas encore sonné.
Vaniche et son épouse, juifs pratiquants, ont « toujours aimé Israël ».
Etudiants, ils organisent des voyages en Terre Sainte, des collectes… « Jeunes
mariés, on aimait se promener dans les rues de Jérusalem et on se disait qu’on
viendrait sans doute y passer quelques années ». Mais le couple se verrait bien
également partir aux Etats-Unis pour une certaine période.
Une option envisageable
En réalité, les Vaniche, qui ont de la famille en
Israël, ont du mal à imaginer une vie professionnelle dans l’Etat hébreu. Leurs
connaissances n’ont pas eu accès à de hautes études et n’ont pas emprunté
l’ascenseur social.
Par comparaison, avec ses grandes écoles, la France offre une vie confortable à
celles et ceux qu’elle sélectionne très tôt dans son système scolaire.
« Nous avions eu la chance de faire partie des sélectionnés », constate-t-il. «
Ce n’était pas aussi crispé qu’aujourd’hui. On pouvait concilier une vie de
juif pratiquant et les études… Nous avons mené une vie heureuse et confortable
en France.
Nous avions envie d’essayer Israël, mais nous remettions le départ à plus tard
».
A l’époque, les raisons de rester ne manquent pas : la carrière de Vaniche
décolle à Paris et on lui conseille de bien se former au bureau parisien, afin
« d’être en meilleure position pour partir ». Et puis c’est la seconde
Intifada….
Au fil des ans, le couple va cependant voir sa perception d’Israël changer. «
Progressivement, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait aussi travailler
ici. Nous avons vu ce que l’on ne voit pas quand on vient en tant que touristes
: les entreprises, les salariés, le monde des affaires… En faisant des
allers-retours en Israël pour accomplir des missions, le fossé que je percevais
entre mes collègues israéliens et moimême s’est peu à peu rétréci ».
Et puis, surtout, leurs 3 filles grandissent. « Ma fille aînée était déjà en
6e, elle travaillait bien à l’école, nous savions qu’elle pourrait faire partie
de ces “sélectionnés”. Mais nous avions moins envie d’un parcours tout tracé
pour elle. En quelques années, elle aurait déjà été dans la course au bac.
Il fallait qu’on bouge ».
Bilan : tout va bien
Aujourd’hui, Vaniche « a le sentiment que le fossé s’est
creusé dans l’autre sens. On se sent chanceux ici ». La vie israélienne,
meilleure qu’en France ? Un constat qui ferait écarquiller les yeux à plus d’un
Israélien. Mais qui ne fait aucun doute au DG d’EDF EN Israël. « La qualité de
vie au travail est bien meilleure ! ».
Et de citer une culture d’entreprise plus décontractée, moins guindée et
hiérarchique, au niveau vestimentaire comme pour les relations personnelles.
Vaniche apprécie évidemment d’être en phase avec le calendrier religieux, pour
les fêtes et pour Shabbat, mais souligne également la place qui est faite à la
vie privée. Les contraintes personnelles ont leur place, nul besoin d’affabuler
sur une obligation extérieure lorsqu’on doit, en réalité, emmener son enfant
chez le dentiste, ni de renoncer à un événement familial en période de stress
au bureau. « Et puis regardez le soleil. C’est quand même mieux que la
grisaille et le stress parisien », sourit-il en montrant la mer, le merveilleux
coucher de soleil et la vue sur Tel-Aviv depuis son bureau.
Il y a évidemment une conjoncture favorable. Tandis que l’Europe, touchée de
plein fouet par la crise économique, fait grise mine, Israël continue
d’afficher une belle croissance. « Les gens entreprennent, ils sont toujours à
la recherche d’idées nouvelles », se félicite Vaniche. Pour lui, il ne s’agit
pas seulement d’un concours de circonstances mais d’une mentalité. « C’est un
optimisme, peut-être un peu naïf, mais aussi une capacité à nier les
difficultés et à se projeter en avant dans les moments difficiles. La vie
professionnelle en devient bien plus agréable ! ».
Une positivité à toute épreuve que les Israéliens viennent de démontrer à
nouveau récemment. « On a quand même traversé une guerre cet hiver », pointe le
nouvel immigrant, frappé par « un fonctionnement quasi normal alors que
certains salariés, ou leurs conjoints, étaient mobilisés sur le front. Certains
réservistes avaient passé la nuit dans leur unité de Tsahal mais revenaient
travailler le matin, un peu fatigués, mais c’est tout ».
Un courage et une endurance qui donnent « envie de réussir ensemble. On arrive
à faire abstraction des difficultés parce qu’on a envie de faire des choses.
L’affectio societatis est plus fort que celui que j’ai connu en France ».
« Le sionisme optimiste »
Sur le plan personnel, Ayalon Vaniche se félicite
également de l’accueil réservé à sa famille à Raanana, une ville où, ditil en
citant Gad Elmaleh, « la deuxième langue parlée, c’est l’hébreu ».
Tout s’est donc bien déroulé en matière d’intégration. Ses filles ont été
scolarisées dans une école israélienne, avec, en parallèle, un oulpan intensif
– dont elles ont pu se passer rapidement – pour apprendre l’hébreu.
Aujourd’hui, elles sont bilingues. Leurs parents continuent de parler le
français à la maison et de trouver « plus facile » de nouer des amitiés
francophones. Une communauté de Français qui ont fait leur Aliya en même temps,
aspirent à vie religieuse sans excès et travaillent dans la région du centre
s’est nouée, pour la plus grande joie de ses membres.
Vaniche apprécie l’éducation « plus ouverte, moins stricte et compétitive »
dont bénéficie sa progéniture qui « en profite à fond », sourit-il. Lui-même
fait malgré tout l’effort de se lier à des Israéliens, lire un peu de
littérature hébraïque (« des nouvelles courtes d’Etgar Keret ») et de découvrir
« des choses qu’on n’imaginerait pas à chaque coin de rue, en allant simplement
faire les courses parfois ».
Pour lui-même et sa famille, l’avenir est donc résolument israélien. « J’ai le
sionisme optimiste », s’amuse-t-il. « Plus sérieusement, dès l’Aliya, la
question ne s’est plus posée. Nous n’avons gardé ni appartement ni attaches
professionnelles en France. Tenter de faire des allers-retours, c’est un “piège
doré” », pense-t-il en évoquant le cas de ceux qui ont essayé de ne pas choisir
et qui sont finalement rentrés en France, par crainte de perdre leur vie
hexagonale.
« Pour nous, il était évident que c’était le bon choix dès les premiers jours.
J’ai envie de voir la France réussir, je suis reconnaissant envers ce pays,
mais je me sens israélien désormais ».
Réaliser son rêve et celui de Ben Gourion
Vaniche se réjouit en outre de
pouvoir faire bénéficier à son pays d’adoption des savoirs acquis en France. «
En tant que consultant, j’ai contribué au système bancaire israélien en
apportant des réformes qui étaient déjà très courantes dans le monde français.
Aujourd’hui, EDF Nouvelles Energies Israël contribue à développer le Néguev,
j’en suis heureux. Quelques-uns des rêves de Ben Gourion sont en train de se
réaliser ».
En fin de compte, l’homme peut se targuer aujourd’hui d’avoir bien su mener sa
barque. Son Aliya a de quoi faire rêver. « Il faut de la chance », soutient-il
malgré tout. « Mais il faut croire à la chance et aux miracles pour vivre en
Israël ».
Ayalon Vaniche met néanmoins en garde les futurs olim hadashim : « Il y a
plusieurs choses qui ne marchent pas. Venir en vacances d’été et abandonner sa
famille quelques heures par jour pour passer des entretiens en fait partie. Je
reçois au moins un CV de futur olé par semaine et je vois de nombreux Français
qui gâchent des opportunités de cette façon. C’est sans doute plus effrayant
d’arriver sans contrat signé, mais il faut le faire. Aucune entreprise locale
n’embauchera un futur immigrant potentiel plusieurs mois à l’avance. Tant
d’événements peuvent venir chambouler l’actualité entretemps ! Cela ne colle
pas à la réalité israélienne ».
Pour mettre toutes les chances de son côté, il faut donc accepter de sauter
dans l’inconnu, explique-t-il. « Il faut d’abord apprendre l’hébreu, passer
plusieurs mois à l’oulpan, s’installer, aménager le quotidien. Et ensuite,
seulement, se mettre à la recherche d’un emploi. Cela suppose d’avoir des
réserves financières ou de se faire aider. Mais c’est la marche à suivre. On ne
peut pas vivre ici sans faire d’efforts pour s’intégrer et apprendre la langue.
Sinon, si c’est pour continuer à mener une vie entièrement française, autant ne
pas venir ».