Holon a changé. Bâtie au milieu des années 1950,
cette ancienne ville austère s’est métamorphosée en une vibrante citée
culturelle et artistique. Celle qui était connue pour être « les sables du sud
», accueille aujourd’hui un musée du design réputé – le seul au Moyen-Orient –,
une école de design, un musée pour enfants, un musée interactif de la science,
un centre des arts digitaux, un musée du dessin animé, parmi l’un des rares au
monde, un musée de l’histoire, un certain nombre de galeries d’art de premier
plan et un centre de marionnettes. Oui, vous avez bien lu : un centre de
marionnettes, avec un musée, une école de marionnettistes et un festival
international.
101 ans de tradition
Holon accueille également la plus grande parade de Pourim
du pays. Un événement annuel lancé modestement mais devenu aujourd’hui une fête
bruyante, colorée et de plus en plus importante, répondant au nom d’« Adloyada
». Tout comme Rio a son Carnaval, la Nouvelle-Orléans son Mardi Gras et
l’Ecuador sa Fiesta de la Flores y las Frutas, Israël a ses fêtes de Pourim,
célébrées à Tel-Aviv pour la première fois, il y a 101 ans. Tout commence quand
Avraham Adelma, acteur et professeur d’art au Gymnasium Herzliya (un lycée de
Tel-Aviv comme son nom ne l’indique pas), décide que la nouvelle cité juive
mérite quelque chose de neuf et de festif pour Pourim. « Au départ, nous
l’appelions seulement une procession », écrit-il dans son journal. « J’ai
regroupé tous les élèves d’Herzliya par trois. A leur tête, un élève déguisé en
Mordechaï caracolait sur un cheval blanc. Un autre élève, habillé en Aman,
guidait le cheval. Il y a avait aussi d’autres personnages : Esther, vêtue
richement, le gros Assuérus, et d’autres héros du livre d’Esther ».
Bien entendu, la ville de Tel-Aviv ayant été fondée seulement 3 ans auparavant
sur des dunes de sable, la parade n’a pas pu emprunter une longue route pavée.
Il n’y avait en réalité qu’une seule rue centrale à l’époque et la procession
n’a parcouru que 350 mètres depuis le lycée Herzliya jusqu’à la rue Herzl. Cela
n’a pas empêché des centaines d’enfants en costumes colorés de les accompagner,
un orchestre de jouer, de rudimentaires poupées géantes de flotter dans les
airs et des résidents de Tel-Aviv de venir assister au spectacle en grand
nombre.
Le maire de la ville, Méïr Dizengoff, a vu dans l’événement un succès, et
insisté pour qu’Adelma renouvelle l’opération l’année suivante, assorti d’un
budget plus conséquent. Une tradition était née.
Poura ou Pourimon ? Non : Adloyada !
Au fil des ans, les parades menées par un
Dizengoff à cheval deviennent de plus en plus spectaculaires. Dans les années
1930, un thème est lancé chaque année. En 1932, la ville organise un concours
d’idées pour nommer l’événement.
Des centaines de termes sont proposés, parfois par des auteurs de premier plan.
Shaoul Tchernichowski propose « Estorat », Chaïm Nahman Bialik « Poura » et
Avraham Shlonsky imagine le nom de « Tzahalola », à partir du mot « tzahal »
(célébration). D’autres ont pensé à « Pourimon », « Tel Avivon », « Hinga Por »
ou « Tahaluhon ».
Mais c’est le célèbre écrivain Isaac Dov Berkowitz qui remportera le concours
avec le terme « Adloyada », composé à partir de l’injonction talmudique à boire
du vin pendant Pourim ad d’lo yada (jusqu’à ce que plus personne ne fasse la
différence entre les slogans « Béni soit Mordechaï » et « Maudit soit Aman »).
L’Adloyada grandit et gagne en notoriété au point d’attirer les touristes et
les journalistes étrangers.
Mais la parade est rattrapée par l’Histoire. Entre la persécution des Juifs en
Allemagne, la seconde guerre mondiale, la Shoah, la lutte pour l’indépendance
israélienne et les énormes défis à relever pour bâtir la nation, les habitants
de Tel-Aviv ont d’autres chats à fouetter. L’Adloyada est suspendue à la fin
des années 1930 et deviendra peu à peu un souvenir lointain. Jusqu’à ce jour de
1992, à Holon.
La symphonie des jouets
D’autres villes tiennent également des parades, mais la
fête de Holon est aujourd’hui considérée comme le principal événement de Pourim
du pays. L’année dernière, la procession célébrait les 100 ans de l’Adloyada et
ses 20 ans à Holon. Beaucoup se demandent s’il sera possible de surpasser
l’éclat déployé alors par les organisateurs, mais ces derniers promettent une
parade 2013 encore meilleure.
« Ce sera une immense Adloyada, avec 10 poupées géantes et 5 expositions
mobiles », assure Eran Fisher, directeur artistique du show. « Chacune des
poupées flottantes aura sa propre scène mobile avec des acteurs et une mise en
scène. Au total, nous aurons 5 000 participants, dont la moitié est issue de
Holon, avec des compagnies de danse et des gens issus de la chaîne de
télévision Nickelodeon.
Les danseurs viennent de tout le pays, de Kiryat Shmona jusqu’à Beersheva, car
ils savent bien que c’est la plus grande Adloyada d’Israël. C’est un immense
festival qui grandit tous les ans ».
Cette année, l’événement prendra place dimanche 24 février à midi. Son thème :
« La Symphonie des jouets ».
Parmi les attractions qui attendent les spectateurs : un gigantesque concert
mobile avec danseurs et musiciens ; une locomotive de jouets recouverte de plus
de 20 000 fleurs ; un immense « Angry-bird » (popularisé par des jeux sur
Smartphones), des poupées géantes de Pinocchio et Geppetto, accompagnées par 10
marionnettistes, et un immense échiquier inspiré des récentes élections, avec
les députés Tzipi Livni, Yaïr Lapid, Arié Deri, Avigdor Liberman, Naftali
Bennett et Amir Peretz, tandis que le Premier ministre Binyamin Netanyahou et
la présidente du parti travailliste Shelly Yachimovich seront représentés en
roi et reine.
Pour accompagner les poupées flottantes, il y a aura des acrobates, des
danseurs, des skateurs, des artistes de rue, des fanfares, des pyrotechniciens
et des pourvoyeurs d’effets spéciaux.
Un gigantesque chantier
La responsabilité de concevoir, dessiner et construire
les gigantesques poupées repose sur les épaules de Tzipi Yifat, experte
nationale en design carnavalesque. « Je travaille sur l’Adloyada de Holon
depuis 21 ans. J’étais là depuis le début », raconte-t-elle.
Comment arrive-t-on à son métier si particulier ? Tout a commencé pour Yifat,
qui est née et réside toujours dans un mochav près de Kfar Saba, lorsqu’elle a
épousé un Israélien qui poursuivait ses études en Italie. Elle, qui avait
étudié l’architecture, décide alors de se mettre à la scénographie – qu’elle
surnomme « l’architecture de la scène » – à l’Accademia dell’Arte, l’une des
écoles les plus prestigieuses de la Botte. « J’ai adoré ça, et en revenant en
Israël, je me suis focalisée sur l’art en mouvement, qui est devenu aujourd’hui
ma spécialité ».
La conception de l’Adloyada débute en général le lendemain de la précédente
parade, lorsque la commission dédiée à cet effet par la ville se réunit pour
choisir son thème. Pour Yifat, le travail commence au mois d’août, alors
qu’elle se lance dans les dessins des thèmes flottants. « C’est la partie la
plus difficile du travail. Je commence en août et je consacre 3 mois entiers au
brainstorming et aux idées qui me viennent.
Je réfléchis à la façon dont le sujet pourra s’intégrer à la parade, de quoi il
aura l’air en mouvement. Cela ne suffit pas de dessiner la scène et les
poupées. Il faut anticiper sur l’influence du mouvement, sur le fait qu’elles
seront vues de tous les angles. Je dois imaginer comment les enfants, mais
aussi les adultes, les percevront. Et par-dessus tout, je dois inventer quelque
chose de neuf à chaque fois ».
L’artiste puise son inspiration dans ses visites annuelles aux carnavals de Rio
de Janeiro, de Venise et de Viareggio.
Yifat tente de se rendre au plus grand nombre de carnavals possibles, en
amenant parfois avec elle des groupes de touristes.
L’Adloyada de Holon est-elle du niveau de ces événements de l’étranger ? « Ah,
c’est la grande question », réplique-telle.
« Nous avons un problème car nous sommes limités par la hauteur des rues de
Holon, je ne peux rien faire qui dépasse les 4 ou 5 mètres. Alors qu’en Italie,
ils peuvent aller jusqu’à 20 mètres. Chez nous, il a des fils électriques et
bien d’autres obstacles à franchir. Il n’y a éventuellement qu’à Ashdod que
l’on pourrait construire plus haut.
« Ensuite, nous avons des contraintes budgétaires.
L’Adloyada exige déjà des fonds conséquents, et les parades étrangères coûtent
encore plus cher. Mais je pense malgré tout que la nôtre est très réussie ».
Quant à l’avenir, la ville de Holon peut se rassurer. Yifat ne se voit pas
abandonner l’Adloyada. La parade tient une énorme place dans sa vie,
confie-t-elle, et elle n’éprouve aucun désir de s’arrêter. D’ailleurs, lorsque
l’heure de sa retraite aura sonné, d’autres sont prêts à prendre la relève : le
centre de marionnettes de la ville délivre une formation sur deux ans en art
carnavalesque. Les étudiants s’entraînent à dessiner et à construire les
poupées géantes de la parade. L’Adloyada a encore de beaux jours devant elle.