Mardi 19 février, Israël a dévoilé une partie du rapport sur la mort de Zygier,
confirmant qu’il s’est pendu avec un drap, dans la douche de sa cellule de la
prison d’Ayalon à Ramle, le 15 décembre 2010. Le rapport, délivré par la juge
Daphna Blatman Kedrai, n’a ni infirmé ni confirmé les données qui révélaient
que Zygier, un israélo-australien, était un agent du Mossad. Toutefois, 20
pages sur les 28 que contenait initialement le rapport ont été censurées.
L’histoire énigmatique de Zygier a fait son irruption dans les médias du monde
entier, dominant les unes israéliennes et australiennes depuis la révélation de
son suicide, la semaine dernière, dans l’émission de radiodiffusion
australienne « Programme des correspondants à l’étranger ».
Pour les 110 000 juifs australiens, l’affaire a soulevé des soupçons de «
double patriotisme », à leur encontre. « Tout le monde ne parle que de ça ici,
tout le monde ! », note un ami de Zygier qui, comme nombre des personnes
interrogées sur le sujet, acceptera de s’exprimer sous couvert d’anonymat.
« Mais personne ne veut avoir affaire à la presse. La famille reste très
fermée, les parents sont dévastés. L’annonce de sa mort a été un choc terrible.
On nous avait dit qu’il travaillait pour le Mossad, et avait péri en pleine
opération. » Les raisons de son emprisonnement restent floues. Pourquoi
était-il maintenu dans une cellule hautement sécurisée, construite à l’origine
pour l’incarcération du tueur d’Itzhak Rabin, Yigal Amir ? Pourquoi, de surcroît,
ce père de famille de 34 ans, qui avait immigré en Israël avant de se marier
avec une Israélienne, s’est donné la mort.
Endoctrinement ?
Selon un ami, Zygier avait un compte Facebook sous le pseudo
Ben Alon, le nom de plume qu’il utilisait en Israël ; le compte a aujourd’hui
été supprimé. Il aurait notamment eu en sa possession des passeports sous les
noms de Ben Allen et Benjamin Burrows.
Début 2010, Zygier avait nié avec véhémence être un agent du Mossad lors de
conversations répétées avec un journaliste australien.
Mardi, le bureau du Premier ministre a émis un communiqué pour taire les
rumeurs qui faisaient de Zygier une sorte d’agent double travaillant également
pour les services de sécurité australiens. « Nous affirmons que M. Zygier
n’avait aucun contact avec l’organisation des services de sécurité d’Australie
», insiste le communiqué.
En Australie, le cas a lancé une interrogation générale : les Juifs sont-ils
fidèles à Israël au détriment de leur propre pays ? « A quel moment la loyauté envers
Israël est-elle synonyme de déloyauté envers l’Australie ? », questionne Joseph
Wakim, fondateur du Conseil arabe australien, sur un site d’opinion politique
en ligne. Wakim s’en prend particulièrement au programme Taglit-Birthright, qui
offre des voyages gratuits en Israël pour les jeunes juifs de la diaspora, une
source selon lui, d’endoctrinement des citoyens australiens vers une identité
israélienne.
Zygier était lui-même diplômé du mouvement de sioniste « Hashomer Hatzaïr »,
avant de servir dans Tsahal.
Ben Saul, professeur de Droit international à l’université de Sydney a posté un
commentaire en ligne, mercredi 20 février : « Voici venu le temps où les Juifs
ne peuvent pas rester et Australiens et Israéliens. Il faut choisir son camp ».
Anthony Loewenstein, un juif résolument critique face à Israël, a accusé les
juifs d’un double patriotisme via une émission radio, suggérant que les écoles
juives encourageaient les enfants à servir dans l’armée israélienne.
Une voie qui pourrait les mener au Mossad.
Le président de la Fédération sioniste d’Australie, Philip Chester, qualifie de
« mal informées et espiègles » ces allégations sur le programme sioniste. Ces
mouvements ne sont pas des camps de recrutement pour le Mossad.
« Contrairement aux affirmations de ces commentateurs, ils ont pour mission
d’éduquer la jeunesse juive, l’informer de son héritage et sur l’Israël
aujourd’hui. Ils n’ont rien à voir avoir avec le recrutement dans les services
secrets », explique Chester dans un communiqué.
Dans le Galus Australis, magazine juif en ligne, un citoyen à double
nationalité, Yaron Gottlieb a fait part de sa « fidélité totale » vis-à-vis des
deux pays. « Si nous, en tant que communauté juive, nous nous sentons mal à
l’aise quand par exemple un Jordanien-australien se bat au profit du
gouvernement jordanien, de la même manière on peut s’attendre à ce que notre
engagement pour Israël soit source de critique », écrit-il.
Les Australiens ordinaires, « ne vont pas soupçonner chaque juif australien et
s’interroger quant à leur patriotisme : quel pourcentage de juifs australiens
sacrifierait son passeport à la demande du gouvernement israélien ? » Pour sa
part, la famille de Zygier a tenté de tasser toute forme de discussion sur la
vie personnelle et professionnelle de l’agent.
Jamais revenu
Henry Greener, un ami de la famille, qui s’est exprimé à la
télévision australienne deux jours après les révélations, a confié avoir été
réprimandé pour s’être exprimé en public.
Concernant la famille Zygier, il livre : « Ils étaient horrifiés que je puisse
passer à l’antenne, que je puisse me passer de leur permission ».
Greener, qui tient une émission télévisée juive hebdomadaire, a des souvenirs
très chaleureux à l’égard de Zygier. « Je connaissais Ben depuis toujours,
c’était un enfant génial, un homme bon. Il était emprisonné, mais personne ne
sait pourquoi. Je veux voir la Justice s’exprimer. Une “justice” en huis clos,
ce n’est pas la vraie justice ».
Au moment de la mort de Zygier, son père, Geoffrey, était le directeur exécutif
de la communauté juive de Melbourne.
Le président actuel de la communauté, John Searle, dit ne pas pouvoir
s’exprimer sur l’affaire. « Je ne veux pas faire de commentaire car la famille
traverse un grand bouleversement, empli d’angoisse et de chagrin », exprime
Searle, « je pense qu’on devrait les laisser en paix ».
Des amis à Melbourne racontent avoir vu Zygier vivant, en 2009, pour la
dernière fois.
« Il nous a déclaré qu’il partait en visite en Israël pour deux semaines, et
n’est jamais revenu, laissant son appartement en état », relate un ami très
proche.
Un de ses amis, issu d’un autre mouvement de jeunesse sioniste, rapporte : « Je
suis absolument certain qu’il n’aurait jamais trahi Israël. C’était un sioniste
fier de l’être. Seuls lui et un autre ami de la même année ont vraiment fait
leur Aliya, alors qu’une dizaine parlait de le faire sans passer aux actes.
Il ne trahirait jamais son pays. » Selon lui, les amis proches de Zygier se
sentent très frustrés, « parce que s’ils avaient su qu’il était en prison, ils
se seraient battus pour l’en faire sortir ».
La mère de Zygier, Louise, qui s’emploie à rassembler des fonds au centre juif
de l’université Monash de Melbourne, est toujours aussi bouleversée.
« Pauvre Louise, elle ne s’est pas remise de la mort de son fils. Cette
histoire a ravivé la douleur », raconte son amie et de conclure : « Les membres
de la famille ne parleront pas publiquement, nous avons tous décidé qu’il n’y
avait pas de déclaration car aucun dénouement heureux n’est possible.
Personne ne connaît toute la vérité, et il est peu probable qu’on la connaisse
un jour. »