Pèlerinage agricole
By NICOLAS TOUBOUL
02/28/2012 15:08
Le renforcement de la coopération franco-israélienne sur le front agricole était au coeur des discussions, lors de la récente visite d’une délégation de professionnels français
echanges fruites et naturels Photo: MARC ISRAEL SELLEM
"J’aime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers”,
écrivait Montesquieu. Si les clichés sur le “bon sens paysan” ont pris une
énorme ride depuis le 18e siècle, les préoccupations du monde agricole restent
centrées sur le très concret problème de la résistance aux éléments. Tant
et si bien qu’il constitue une source centrale d’applications pratiques des
progrès de la recherche en sciences et techniques.
La France est
notamment réputée pour avoir suffisamment modernisé son secteur primaire afin de
fournir des rendements croissants, capables de faire face à l’augmentation de la
population à l’époque moderne. Aujourd’hui encore, l’Hexagone maintient un tissu
agricole plus conséquent qu’en Allemagne ou au Royaume- Uni, puisqu’il pèse pour
4,1 % des emplois et 2,2 % du PIB.
La semaine dernière une délégation
d’une vingtaine de professionnels français de l’agrobusiness s’est rendue en
Israël pour chercher des réponses aux nouveaux défis auxquels ils doivent faire
face.
Des défis, les agriculteurs israéliens en ont rencontrés depuis
plus d’un siècle. Le secteur primaire local demeure en effet sous la contrainte
de trois facteurs structurels, selon Yossi Ishaï, directeur général du ministère
de l’Agriculture : le manque d’eau, le manque de terres arables et le manque de
main-d’oeuvre. Et la problématique de la gestion de l’or bleu résonne
particulièrement bien chez les Français où le scénario de récoltes menacées par
la canicule n’est plus rare.
Quatre jours sur le terrain israélien
C’est
donc un parcours de quatre jours qu’ont effectué des professionnels des
différentes branches du secteur. Tant représentants de société d’investissement
que céréaliers, producteurs de légumes ou de lait, horticulteurs... qui sont
aussi pour la plupart des représentants syndicaux, essentiellement membres de la
puissante FNSEA ou de ses filiales régionales.
Enfin, plusieurs
journalistes de la presse agricole et nationale ont également accompagné le
groupe, encadré par la fondation France-Israël. Au programme : réunions avec des
hauts-responsables israéliens et rencontres sur le terrain, dans quelques-uns
des 900 kibboutzim et moshavim que compte le pays.
C’est au centre
Volcani, un immense complexe à proximité du Beit Dagan qui abrite notamment les
locaux du ministère de l’Agriculture, que les principaux experts en agriculture
se sont rencontrés pour faire le point sur la position et les avancées
israéliennes en la matière. “L’agriculture israélienne a connu une évolution
parallèle même si un peu différée à celles des principaux pays développés, avec
notamment le gros de la vague de concentration des propriétés agricoles à partir
des années 1980”, explique Itzik Ben David, l’adjoint d’Ishaï, dans un français
presque parfait.
“De même, avec notre récente entrée dans l’OCDE, nous
allons devoir remettre progressivement en question les protections que nous
offrons traditionnellement aux agriculteurs, à travers notamment des systèmes de
prix garantis et de quotas.”
Si le marché israélien ne subventionne déjà
plus directement les professionnels, les surcoûts de production rendent ces
derniers particulièrement sensibles à la concurrence extérieure. Solution
proposée : un programme d’aide à l’investissement pour les projets innovants,
qui couvre jusqu’à 40 % de son coût. Un moyen, peut-être, de sortir par le haut
de la difficile alternative entre libre-échange et protectionnisme, qui oppose
depuis longtemps Etats-Unis et Union européenne.
L’eau : un enjeu sans
frontière
Mais ce qui fait évidemment la spécificité du secteur primaire
israélien, c’est son habileté à surmonter certains obstacles.
L’exemple
de l’eau est le plus frappant : une utilisation annuelle supérieure à 1 milliard
de mètres cubes en 1989, et autant en 2008 malgré l’augmentation concomitante de
la production. Mieux, la part de l’eau fraîche dans le volume utilisé est passée
en 20 ans de près de 100 % à 48 %, remplacée par une utilisation plus optimale
des eaux marginales, c’est-à-dire de qualité moyenne : saumâtre, salée,
semisalée...
notamment extraites de nappes phréatiques non potables du
Néguev.
Parmi les plus récents usages, l’adaptation à ces changements par
le développement de la pisciculture, qui répond désormais à 40 % des besoins
nationaux. Cela sans parler de la désormais classique irrigation goutte-àgoutte,
découverte israélienne révolutionnaire. Des techniques qui intéressent
donc au plus au point les représentants français, qui subissent de plus en plus
régulièrement des phases de stress hydrique.
Des partenariats
franco-israéliens existent déjà en matière d’agrobusiness. C’est le cas,
notamment, de l’élevage et de l’agriculture de précision. Dans le cas de
l’élevage laitier, le suivi peut désormais s’effectuer de façon totalement
informatisée tandis que l’agriculture de précision utilise le satellite, qui
permet d’identifier les besoins exacts d’une parcelle de terre donnée. Dernier
projet en date : le lancement, en 2013, du satellite Vénus chargé du suivi de la
végétation, une réalisation conjointe du Centre national d’études spatiales
(CNES) et de l’Agence spatiale israélienne.
Le projet est loin d’être une
exception.L’agriculture est en effet un des piliers de la coopération
avec l’Union européenne en général et avec la France en
particulier.C’est d’ailleurs à Paris que se trouve l’Institut national
de recherche agronomique (INRA), deuxième centre en importance au monde dans ce
domaine. “La coopération permet d’optimiser les résultats notamment côté
israélien, où le budget total ne dépasse pas les 150 millions de shekels [30
millions d’euros], répartis à travers les trois centres de recherche nationaux,
les antennes régionales et les facultés”, selon Youval Ashdate, chef
scientifique au ministère de l’Agriculture.
Un secteur aux revenus
importants Pour cela, et malgré sa part relativement faible dans une économie
moderne, le poids de l’agriculture ne doit pas être sousestimé, explique Dan
Catarivas, directeur des relations internationales au centre pour le commerce
mondial.
Grâce à un fort lien avec la recherche fondamentale,
l’agriculture israélienne permet des revenus importants issus de la vente de
nouvelles technologies et de brevets. Que l’on parle de sélections de semences -
notamment depuis l’ouverture d’une banque de gènes chargées de collecter ces
semences dans la plus grande diversité en 2006 - ou d’agriculture biologique -
fertilisation par des abeilles, nouvelles méthodes de stérilisation sans
bromure.
La délégation française, en la personne de Jean-Claude Sabin,
fondateur de Sofiprotéol, leader dans le secteur des huiles et protéines
végétales, est enthousiaste : “Nous considérons ces rencontres comme une
importante prise de contact. Les thèmes abordés correspondent à nos
préoccupations, que ce soit le développement durable ou la génétique.” Une
satisfaction, donc, pour Nicole Guedj, présidente de la fondation France-Israël,
et dont le but est de développer les relations bilatérales au travers d’actions
concrètes. “Il est intéressant de constater que malgré la réputation
d’excellence de l’agriculture française elle doive et puisse venir chercher de
nouvelles réponses ici”, commente-t-elle.
Côté israélien, également, on
attend beaucoup du futur dans le domaine : hormis le fait que l’Union européenne
soit son principal débouché avec 66 % des exportations primaires, “l’attentisme
est grand chez les producteurs au regard de la question des OGM”, selon
Catarivas.
Théoriquement développées par des centres de recherches comme
Volcani, les semences ne sont pas encore commercialisées puisque le risque de
leur interdiction plane toujours sur le marché européen.